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Restitution d’un sabre japonais, une affaire de bonne volonté

Published on , by Vincent Noce

Superbe sabre de samouraï shin-gunto de combat d’officier de l’armée de terre, modèle 1944-1945. Arme de reddition, elle vient avec une plaquette en bois avec le nom de l’officier et les coordonnées d’un temple pour la restitution.» Le lot 316 est présenté par la salle de ventes Giraudeau à Tours, avec une estimation de...

  Restitution d’un sabre japonais, une affaire de bonne volonté
 

Superbe sabre de samouraï shin-gunto de combat d’officier de l’armée de terre, modèle 1944-1945. Arme de reddition, elle vient avec une plaquette en bois avec le nom de l’officier et les coordonnées d’un temple pour la restitution.» Le lot 316 est présenté par la salle de ventes Giraudeau à Tours, avec une estimation de 800 à 1 200 €. Michel Lavigne est un amateur d’art japonais d’Agen. Son œil est attiré par la qualité de la calligraphie portée sur la plaquette. La notice du catalogue précise que les armes blanches remises aux Américains lors de la reddition du Japon portaient le nom, le grade et l’adresse de l’officier «en vue d’une potentielle restitution qui n’aura jamais lieu». Dans l’une des rares études sur cet épisode, publiée par l’Unesco, le professeur Kono Toshiyuki, de l’université de Kyushu, a souligné la place éminente du sabre dans la culture du pays. Pour l’occupant américain, il faisait partie de toutes les armes que l’Empire devait céder. «Aux yeux des Japonais, les sabres des samouraïs étaient l’œuvre de Dieu», au point que l’empereur était honoré comme un forgeron. Les plus précieux sont conservés dans les sanctuaires shinto, «révérés comme support de l’esprit d’une divinité». La remise des sabres se fit à coup d’ordres et de contrordres, les Américains finissant par consentir que certains pouvaient être conservés comme biens culturels. Fin janvier 1946, 569 013 sabres avaient été remis, pour 86 462 permis de rétention délivrés – des chiffres minorés, certaines préfectures n’étant pas recensées. Trois millions d’armes blanches auraient quitté le pays. Dans la confusion, des trésors nationaux ont disparu et des soldats ont ramené aux États-Unis des sabres comme souvenirs. Nombre de Japonais, à commencer par les civils, avaient inscrit leur nom sur l’arme, persuadés qu’elle leur serait rendue un jour. En 1948, le gouvernement a demandé un inventaire et le retour des sabres manquants, mais les États-Unis ont répondu par la négative considérant cette recherche comme trop coûteuse. En 1997, le Japon a adopté une loi prescrivant leur restitution à leur propriétaire ou leur intégration aux collections publiques, s’il était impossible à retrouver.

En remettant leur sabre aux Américains, nombre de Japonais avaient inscrit leur nom sur l’arme, persuadés qu’elle leur serait rendue un jour.

La reproduction du catalogue de vente est suffisamment bonne pour retrouver sur la plaquette liée au fourreau le nom du jeune détenteur du sabre : Masanori Utsunomiya, d’un village de la préfecture d’Ehime. Michel Lavigne voudrait rendre l’arme à sa famille. Il contacte des associations pour retrouver sa trace et propose au commissaire-priseur, Me Bertrand Jabot, qui se montre sympathique à sa cause, de retirer le lot de la vente pour l’acquérir au prix de réserve. Mais le vendeur ne veut rien entendre. Le collectionneur se rend à Tours, où il parvient à emporter l’objet pour près de 6 000 €, qu’il espère couvrir par une collecte. Le village du jeune officier a disparu. Mais une musicienne installée à Strasbourg, Keiko Nakamura, et une amie sur place parviennent à monter une chaîne de solidarité. En épluchant les bottins téléphoniques, un journaliste retrouve son épouse, Yoshiko, et sa fille, Junko. Masanori, qui était proviseur d’école primaire, est décédé il y a vingt ans. Il avait reçu le sabre de l’école militaire d’où il était sorti à l'âge de 21 ans à la fin de la guerre. Mercredi dernier, Keiko Nakamura devait s’envoler avec le sabre pour le leur remettre. Mais le document de la douane spécifiant que cet objet de collection pouvait être exporté librement n’a pas suffi à apaiser les inquiétudes de la compagnie aérienne. Il faudra reprendre les démarches pour un prochain voyage. Yoshiko, 98 ans, a juré «de rester en vie jusque-là.» Comme quoi, parfois, au-delà du droit international, les restitutions peuvent être tout simplement une affaire de bonne volonté et de reconnaissance du fait culturel.

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