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La Gazette Drouot Marché de l'art - Cotes et tendances

Quand Limoges débarque à Sèvres !

On 23 July 2016, by Dimitri Joannides

Sous le second Empire, la célèbre manufacture s’intéresse de près aux émaux limousins des XVIe et XVIIe siècles. Au point d’ouvrir un étonnant atelier…

Quand Limoges débarque à Sèvres !
7 187 € frais compris. Paul-Victor Grandhomme (1851-1944), glace à main en bronze ciselé et doré, présentant sur une face un miroir, sur l’autre un médaillon émaillé dans le goût des émaux limousins, fin du XIXe, h. 21 cm. Drouot, 7 décembre 2012, Thierry de Maigret SVV. Cabinet Dillée.

Pendant près de deux siècles, seuls quelques érudits se sont souvenus de la splendeur passée des brillantes dynasties limousines (Laudin, Courtois…) qui ont donné leurs lettres de noblesse à cet art si particulier réalisé sur du métal peint, cloisonné ou champlevé. Au seuil des années 1840, cette tradition pluricentenaire est quasiment oubliée. Pourtant, le regain d’intérêt pour l’esthétique médiévale s’est amorcé dix ans plus tôt, avec notamment la publication de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Si l’on trouve bien évidemment des émaux anciens dans les prestigieuses collections du XIXe siècle, nées de la révolution industrielle (Rothschild, Marlborough, Seillière), le musée du Louvre n’en possède à la vérité que depuis 1825. Cette année-là, l’institution acquiert en effet l’impressionnante collection d’Edme Durand. Mais il faut attendre 1856 et le don de Charles Sauvageot (1781-1860) pour voir enfin le plus important ensemble d’émaux anciens d’Europe entrer dans des collections publiques. Le monde de l’émail est si petit que l’érudit Sauvageot, à la suite de sa donation, prend lui-même la tête du département qu’il a permis de constituer… en qualité de conservateur ! Quinze ans plus tôt, le musée du Moyen Âge – l’actuel musée de Cluny – offrait déjà au publicune présentation inédite d’émaux provenant de collections privées, permettant au plus grand nombre de découvrir cet art fascinant. Dans ce Limousin où bat le cœur de la France, les artisans, inspirés par les gravures allemandes, italiennes et françaises, peignaient alors sur des plaques de métal sans avoir à recourir au burin, contrairement aux émaux cloisonnés ou champlevés des orfèvres où les motifs étaient réalisés dans de petites alvéoles délimitées par de fines lignes de cuivre ou d’or. Autant dire que lorsque les amateurs du XIXe siècle s’intéressent de nouveau à cette discipline unique en son genre, les exemples sont aussi nombreux que divers. Sous Louis-Philippe déjà, un dénommé Wagner tente d’en relancer la mode en montant des émaux en bijoux et, en 1845, l’orfèvre François-Désiré Froment-Meurice (1802-1855) fait appel à des peintres émailleurs pour sublimer la Toilette de la duchesse de Parme (aujourd’hui conservée au musée d’Orsay). Face à ces initiatives privées, la manufacture de Sèvres craint de rater le coche et de devoir recourir à des artisans extérieurs. Car il faut se souvenir qu’à cette époque, la vénérable institution, créée à Vincennes en 1740 sous l’impulsion de Louis XV et de Madame de Pompadour, puis transférée à Sèvres en 1756, cherche à tout prix à diversifier sa production pour conserver son avance technologique et pérenniser son indépendance. Fort logiquement, cette course à l’innovation pousse son directeur Alexandre Brongniart à ouvrir de nouveaux ateliers : peinture sur verre, émaillage sur métaux, faïence, mosaïque… Bientôt imité par ses successeurs qui vont jusqu’à soutenir la fabrication de plaques émaillées de grande dimension pour décorer les intérieurs de la nouvelle bourgeoisie triomphante.
 

6 815 € (frais compris). Paire de grands plats ronds en faïence à décor Renaissance à l’imitation des émaux limousins, au centre d’une fig
6 815 € (frais compris). Paire de grands plats ronds en faïence à décor Renaissance à l’imitation des émaux limousins, au centre d’une figure
d’Apollon et de Flore et sur le marli de rinceaux feuillagés, grotesques et cartouches, 1866, diamètre 50,5 cm. Drouot, 10 juin 2011, Beaussant-Lefevre SVV. M. Vandermeersch.
9 435 € frais compris. Miroir formant médaillon en cuivre émaillé et contre-émail rose-orangé, Limoges, vers 1600, 10 x 6,8 cm. Marseille,
9 435 € frais compris. Miroir formant médaillon en cuivre émaillé et contre-émail rose-orangé, Limoges, vers 1600, 10 x 6,8 cm. Marseille, 19 février 2016, Leclere SVV. M. Lescop de Moÿ.
2 800 € frais compris. Plat en cuivre émaillé, travail du XIXe siècle dans le goût des émaux limousins, 49 x 39 cm. Lyon, 21 juin 2012, Ag
2 800 € frais compris. Plat en cuivre émaillé, travail du XIXe siècle dans le goût des émaux limousins, 49 x 39 cm. Lyon, 21 juin 2012, Aguttes SVV. M. Delon.

























Des émaux tous azimuts
On doit la véritable renaissance des émaux réalisés dans la tradition limousine au peintre Paul Delaroche (1797-1856), membre du tout nouveau Conseil supérieur de perfectionnement des manufactures nationales, créé en 1848. Malgré des premiers essais de peinture sur feuilles de tôle qui s’avèrent infructueux, Delaroche persiste et demande au peintre ornemaniste Alfred Thomson Gobert (1822-1894) de prendre la direction de l’atelier qui, à Sèvres, remet les émaux limousins au goût du jour. Pour relever le défi, les artisans recouvrent une plaque de cuivre d’un émail blanc qui accueille les couleurs vitrifiables. En matière de galvanoplastie, le savoir-faire des artisans de la manufacture de Sèvres est déterminant. Pourtant, bien que la technique utilisée au XIX
e siècle soit semblable à celle du XVIe, le résultat diffère sensiblement, en particulier s’agissant du rendu du blanc, plus mat et plus sec, qui perd de l’effet velouté et diaphane des émaux vraiment anciens. Cette belle aventure, qui ne dure que vingt petites années, fournit à Napoléon III une occasion en or de montrer à ses invités de marque la haute technicité de ses manufactures et la grande qualité de ses productions. Rapidement, les émaux de Sèvres – qu’il s’agisse de vases, de plats ou de bonbonnières – deviennent le cadeau numéro un dans la liste des présents à faire aux hôtes de marque ! Antiquaires, bijoutiers, orfèvres et grandes familles suivent la mode, s’arrachant ces créations parfaitement dans l’air du temps. Si l’esprit de la Renaissance domine nettement dans les décors, les ateliers osent parfois s’aventurer, dans les années 1850, dans d’autres contrées avec des réalisations teintées d’inspiration persane ou indienne. Toutefois, ces quelques expérimentations exotiques ne doivent pas faire oublier que la mission première de Sèvres est de se resituer dans la tradition des émailleurs limousins du XVIe siècle et non de proposer des formes nouvelles piochées dans un répertoire de formes qui irait de l’Antiquité grecque à l’orientalisme. Quant à la tentation de se référer aux émaux champlevés du Moyen Âge, cela aurait été une hérésie complète ! Parmi les rares pas de côté autorisés par les directeurs de la manufacture, il arrive que les peintres copient certains maîtres anciens, tout au plus. Pour Cyrille Froissart, expert en céramiques et fin connaisseur de Sèvres, la fermeture des ateliers n’a pas signifié pour autant la fin de la spécialité. Bien au contraire, jamais Paris n’a connu autant d’ateliers d’émailleurs qu’aux Salons de 1874 et 1875. Si notre spécialiste convient que «ce marché reste aujourd’hui très confidentiel», de belles découvertes restent encore à faire !

1000
C’est l’estimation du nombre de couleurs que compte la palette des émaux de Sèvres.

13 125 € frais compris. Louis-Bertin Parant (1768-1851), Portrait de Louis-Philippe, roi des Français à l’antique selon l’iconographie off
13 125 € frais compris. Louis-Bertin Parant (1768-1851), Portrait de Louis-Philippe, roi des Français à l’antique selon l’iconographie officielle choisie pour le souverain pour le représenter sur les monnaies et médailles de son règne, 13 x 10,5 cm. Drouot, 15 juin 2011, Collin du Bocage SVV. M. Dufestel.
4 461 € frais compris. Attribué à Couly Nouailher (1514- ?), assiette ronde en cuivre émaillé, Limoges, milieu du XVIe siècle, diam. 20 cm
4 461 € frais compris. Attribué à Couly Nouailher (1514- ?), assiette ronde en cuivre émaillé, Limoges, milieu du XVIe siècle, diam. 20 cm. Drouot,
le 26 mai 2010, Kapandji-Morhange SVV. Cabinet Quere-Blaise.
249 € frais compris. Alfred Meyer (1827-1904), Christ en buste, émail peint sur cuivre en grisaille colorée, à fond brun et rehauts d’or e
249 € frais compris. Alfred Meyer (1827-1904), Christ en buste, émail peint sur cuivre en grisaille colorée, à fond brun et rehauts d’or et contre-émail brun opaque, 9 x 8,8 cm. Drouot, 1er juillet 2015, Baron-Ribeyre & Associés.
























À LIRE
Les Émaux de Sèvres, Bernard Chevallier, L’Estampille - L’objet d’art,
no 245, mars 1991.
 
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