Quand le vol d’un vélo vaut celui d’un Caravage…

On 15 October 2020, by Vincent Noce
 

Le 29 janvier 2017, des cambrioleurs se sont emparés de près de deux cents incunables et ouvrages anciens dans un hangar de Feltham, à l’ouest de Londres. En transit pour une foire du livre à Las Vegas, leur butin comprenait des premières éditions de Copernic et de Galilée, ainsi que des publications d’époque de Dante, Pétrarque ou Newton… La liste est un survol des cultures, d’un manuscrit enluminé florentin aux armes du roi de Naples à des microphotographies d’éponges sur papier albuminé, en passant par une édition parisienne de 1651 du traité de peinture de Léonard de Vinci ou un recueil de miniatures persanes et mogholes. Un traité d’horlogerie padouan de 1665 croise un manuel de pyrotechnie, sans oublier une anatomie d’éléphant mort dans un incendie à Dublin en 1681 et dont la dissection a pu être conduite pour la Royal Society, non sans un sérieux affrontement avec la corporation des bouchers. Deux hommes avaient pratiqué une ouverture dans le toit de l’entrepôt, où ils ont pu agir durant cinq heures en évitant les alarmes. Ils ont abandonné leur voiture, aspergée d’eau de Javel. Venu pour l’opération, le commando quittait le pays le lendemain, suivi par le trésor, passé sous la Manche pour disparaître en Europe centrale. Se montrant admirative de la technique des voleurs, la presse a ressorti le mythe d’une commande d’un collectionneur fou… En fait, il s’agissait de gangsters d’un clan roumain impliqué notamment dans le proxénétisme et le trafic d’êtres humains. Leur erreur a été de répéter le même modus operandi dans une douzaine de cambriolages. Six mois plus tard, le convoyeur était intercepté en Roumanie avec trente ordinateurs portables provenant d’un autre entrepôt. À Feltham, des traces d’ADN ont été prélevées sur une échelle et un cheveu a été retrouvé sur le siège de leur Renault. Les déplacements et l’identité des malfaiteurs ont pu être reconstitués par les enregistrements des caméras et des téléphones portables. En 2019, quinze arrestations et quarante-cinq perquisitions ont été opérées en Roumanie, en Grande-Bretagne et en Italie. Mais nulle trace des ouvrages précieux. Finalement, ils viennent d’être retrouvés, emballés dans leur conditionnement d’origine, dans une dalle en ciment sous le carrelage d’une maison en Moldavie.
 

Aux yeux de la justice, le vol d’un Caravage mérite le même traitement que celui d’un vélo.

Comme cela arrive fréquemment, les truands ne savaient qu’en faire. Sans ce dénouement, ils auraient pu finir désintégrés. On pense à La Nativité du Caravage disparue en 1969, à Palerme, sur ordre d’un chef mafieux emprisonné qui voulait faire un coup pour rétablir son autorité, et qui aurait été, selon un repenti, maçonnée dans un mur. Le détail des condamnations, livré par le blog ArtCrime, est révélateur. Les quatre responsables de ce cambriolage, qui pourraient sortir de prison dans les mois à venir, ont écopé des mêmes peines que leurs huit complices qui ont dérobé des PC ou du matériel industriel. Pour le juge, c’est pareil. Les enquêteurs savent, eux, que le succès d’une telle opération se mesure avant tout non aux arrestations, mais à la récupération des œuvres d’art. Pourtant, aux yeux de la justice, le vol d’un Caravage mérite le même traitement que celui d’un vélo ou d’une voiture. À la différence que personne ne regrettera longtemps la disparition d’une grosse cylindrée. Combien de temps faudra-t-il attendre pour que l’Europe reconnaisse dans sa législation la gravité spécifique des vols et destructions de ces trésors que l’humanité nous a légués ?

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