Pour le galeriste François Laffanour, « beaucoup de choses ne sont pas regardées à leur juste valeur »

On 18 February 2021, by Céline Piettre

Ancien pucier, François Laffanour est l’un des ardents promoteurs du mobilier d’architectes du XXe siècle. Depuis 40 ans qu’il a découvert les meubles de Jean Prouvé, son enthousiasme n’a pas tari. Retour sur une success story à l’origine de la réhabilitation de tout un pan du design.

© DePasquale+Maffini

Vous avez affûté vos armes de marchand aux puces de Saint-Ouen à la fin des années 1970. Les fréquentez-vous toujours ?
L’esprit des puces a beaucoup changé, mais j’aime encore m’y promener. À l’époque, les stands décorés n’existaient pas : on posait l’objet à même le sol et c’est lui qui faisait l’attraction. À 10 heures du matin, tout était déjà joué ! Beaucoup de grands marchands d’art déco y ont fait leur gamme. On était au tout début de la reconnaissance même de l’esthétique du XXe siècle. On trouvait des objets dont personne ne voulait : de magnifiques pièces de Chareau, Rateau, Printz, mais aussi les Gallé, que les Japonais collectionnaient avec avidité. C’était donc une période extrêmement favorable à la découverte. Aujourd’hui, le marché s’inverse, les créateurs conçoivent dès le départ des objets de collection. On ne passe plus par la case du « ça ne vaut plus rien ».

Vous sous-entendez qu’il n’y aurait plus de terres à défricher dans le marché du design… 
Non, malgré cela, il reste encore beaucoup de choses qui ne sont pas regardées à leur juste valeur. Il y a un véritable désamour pour tout ce qui a été conçu dans les années 1980. Idem pour le mobilier post-moderne, celui de Michael Graves par exemple. Prenez le design de Philippe Starck, peu de gens s’y intéressent. Pourquoi ? Parce qu’il est associé aux Trois Suisses, à la production en série, or il s’agit d’un de nos grands designers de la fin du XXe siècle. Il a su créer des ambiances extraordinaires, parfaitement intégrées à leur époque. Pour bénéficier d’un revival, il ne suffit pas d’avoir été oublié, il faut encore refléter une pensée. C’est ce qui explique le succès du mobilier d’architecte : il est sous-tendu par une philosophie qui consiste à réfléchir à la façon d’améliorer les conditions de vie par des meubles et de l’architecture. J’ai beaucoup appris grâce à ces univers. Perriand était proche des artistes, collaborait avec Léger. Idem pour Prouvé, qui demandait à des peintres, comme Bernard Quentin, décédé en juin, de travailler à la gamme chromatique de ses bâtiments.

Est-il vrai que vous avez acquis vos premières pièces de Jean Prouvé pour «presque rien» ?
Je me suis d’abord procuré des meubles de Jean-Michel Frank, qu’on trouvait chez Emmaüs, alors que l’ébéniste avait meublé les hôtels particuliers des plus grandes familles dans le XVIe arrondissement. Quel décalage ! Puis je me suis enhardi et j’ai misé sur Jean Prouvé. Je ne comprenais pas pourquoi, par exemple, le travail de Sonia Delaunay était encensé alors qu’on jetait à la poubelle le mobilier qu’elle avait conçu avec Perriand pour le pavillon de la Tunisie à la Cité universitaire. Ça a été ma chance, celle de pouvoir acquérir des objets de cette qualité pour quelques dizaines de francs, de toute façon je n’avais pas les moyens d’acheter autre chose ! J’aimais aussi l’idée d’être en dehors des convenances. Quand je me suis installé à Saint-Germain, en 1982, les passants me demandaient si j’ouvrais une boutique de meubles de bureaux d’occasion. Moi, j’avais la sensation d’une modernité incroyable.
 

© Laffanour Galerie Downtown, Paris
© Laffanour Galerie Downtown, Paris

Le marché du design est souvent qualifié d’opaque. Qu’en pensez-vous ?
Non, je ne crois pas. Au départ, il est vrai, on n’a pas la connaissance de toutes les origines. Dans le design, je pense qu’il existe surtout un décalage entre la façon dont les gens perçoivent les objets, comme une «simple chaise d’école» de Jean Prouvé, et le prix de cet objet, qui reflète sa valeur historique. Concernant les faux, ils circulent, oui, mais pas plus qu’ailleurs. J’ai pu acheter les archives de la galerie de Steph Simon, qui a été le promoteur de Charlotte Perriand dans les années 1950. Elles nous permettent de donner les garanties à nos clients.

Pourquoi cette première participation au salon Nomad, à Saint-Moritz ?
Le salon, qui devait avoir lieu en février, a malheureusement dû être reporté... La Suisse me semblait une destination intéressante car beaucoup de nos collectionneurs y ont une maison. Et comme Charlotte Perriand était passionnée de ski, elle a meublé elle-même son chalet, on s’est dit qu’on allait lui dédier un stand (du 25 au 28 mars, ndlr), mêlant meubles et dessins, lesquels démontrent qu’il y a chez elle un véritable projet d’organisation de l’espace.

À quel point l’arrêt des foires a-t-il fragilisé votre business ?
Les conséquences sont fâcheuses, même si nous avons réussi à maintenir un lien avec nos clients, et des achats, grâce à l’envoi de newsletters. Les foires ont été une ouverture formidable pour la galerie. Cela a commencé avec la Biennale des antiquaires , mon rêve depuis toujours, et s’est poursuivi avec le PAD, qui a su accueillir une modernité et aidé beaucoup de marchands comme moi. Puis, Design Miami nous a projeté dans l’univers de l’art contemporain, nous permettant de situer plus largement notre travail. Nous espérons néanmoins ne pas revenir à cette surenchère qui risque, à terme, de réduire l’offre.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, le succès du mobilier de Perriand chez les collectionneurs, d’art contemporain notamment ?
Charlotte Perriand a insufflé dans l’univers du mobilier une sensualité inédite, où la dimension de plaisir est magnifiée. Prenons l’exemple de cette table dite «à gorge» : ses pieds, inclinés et profilés, ouvrent une perspective. Le trait de gouge sur le plateau est comme un trait de lumière ; il apporte sa sophistication à une base rustique. Plus tard, au lieu de se contenter de dessiner un rectangle en guise de plateau, elle invente une forme «libre», puisée dans son observation de la nature. Elle a aussi trouvé d’innombrables solutions techniques : un exemple parmi tant d’autres, ses portes coulissantes qui évitent que le meuble ne soit défiguré une fois ouvert. Enfin, les meubles de Perriand ne viennent pas concurrencer l’art, en ne captant pas toute l’attention. Il y a une véritable humilité dans son travail.

Dépliant mobilier Charlotte Perriand, édition Steph Simon, vers 1965.
Dépliant mobilier Charlotte Perriand, édition Steph Simon, vers 1965.


Son œuvre a-t-elle encore besoin d’être promue ? On a un peu l’impression d’un marché à deux vitesses…
Oui, et très certainement parce qu’elle est une femme. L’exposition à la fondation Vuitton montrait qu’elle avait dû se tailler une place dans un monde d’hommes. La reconnaissance est venue progressivement, grâce à notre travail et à sa fille, Pernette. Quant à sa cote, elle atteint aujourd’hui celle des grands designers du XXe siècle. Mais du fait d’une importante production, il est possible d’acheter des pièces originales pour des sommes très abordables… Il ne s’agira pas d’une pièce unique mais bien authentique. Les plus recherchées sont celle réalisées pour des commandes particulières : de très belles tables, des bureaux ou bibliothèques.

De Perriand, Jeanneret, Prouvé et Le Corbusier, qui a la cote la plus solide ?
Le marché a été longtemps axé sur le mobilier de Prouvé, avec parfois une confusion sur la paternité entre Perriand et Prouvé, mais ils sont aujourd’hui au même niveau. Le Corbusier reste un marché réduit considérant sa production très limitée. Quant à Jeanneret, les prix se situent bien en-dessous mais son succès est planétaire et ses fauteuils sont devenus en quelques années iconiques.

Je me permets une indiscrétion : vous auriez un projet d’ouvrir un parc de sculptures…
J’ai toujours adoré la sculpture, en particulier l’œuvre de Takis, que je collectionne depuis trente grâce à mon ami Bob Calle, le père de Sophie Calle. J’ai notamment acquis de grandes pièces pour l’extérieur, que j’aimerais montrer. Cela va de pair avec une passion pour les jardins à la française, comme Vaux-le-Vicomte ou Versailles, car ils sont le reflet d’une véritable préoccupation philosophique, dans ce rapport entre nature et culture, des sujets qui m’intéressent aussi dans le design. Il suffit de poser une sculpture dans un paysage pour le transformer définitivement.
 

La galerie Downtown
en 5 dates
1980-1982
Ouverture rue de Provence, dans le quartier Drouot, puis déménagement au 18, rue de Seine

1987
Exposition Jean Prouvé «Mobilier 1924-1953»

2004
La galerie négocie l’exclusivité pour les meubles de Ron Arad en France

2007
Achat des archives Steph Simon

2019
Sortie de l’ouvrage Living with Charlotte Perriand sur les intérieurs de collectionneurs.
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