Pompéi Revival

On 15 October 2020, by Anne Doridou-Heim

Comme le phénix, la cité romaine n’en finit pas de renaître de ses cendres, dévoilant toujours plus de ses trésors enfouis et de son histoire. Et elle se retrouve souvent sous le feu des enchères !

Antonio Niccolini (1772-1850) et Letterio Subba (1787-1868), Vue recomposée de Naples et des antiques du Real Museo Borbonico, 1829, huile sur toile, 81,5 120 cm. Paris, Drouot, 22 juin 2018. Ader OVV.
Cabinet Turquin.

Adjugé : 250 000 

Rarement un site archéologique aura suscité autant de fascination. Pompéi est aujourd’hui le plus visité d’Italie, après celui du Colisée. L’exposition du Grand Palais qui lui est consacrée (voir page 191, Gazette n° 29) – virtuelle en trop grande partie, au détriment de la présentation des objets – a d’ailleurs été prolongée jusqu’au 2 novembre. Les fouilles constantes révèlent tant de nouveaux indices… Ainsi, un graffiti découvert sur un mur confirme l’hypothèse, avancée depuis quelque temps, d’une éruption plus tardive – plutôt le 24 octobre que le 24 août 79 apr. J.-C. Rien de comparable cependant au moment d’intense émotion qu’a été la découverte de la cité ensevelie sous une pluie de cendres incandescentes. Nous sommes en 1748, et la fascination ne fait que commencer. Érudits, écrivains, têtes couronnées, artistes… toute l’Europe savante s’emballe. Il en demeure des ouvrages, des gravures et des peintures, qui suscitent toujours aujourd’hui la convoitise. Car ce que chacun vient chercher en parcourant les rues de la cité, c’est l’extraordinaire sensation de toucher du doigt l’Antiquité dans son quotidien.
 

XIXe siècle, d’après l’antique. Faune dansant, bronze à patine brune, h. 82 cm. Paris, Drouot, 20 septembre 2017. Farrando OVV. Adjugé : 2
XIXe siècle, d’après l’antique. Faune dansant, bronze à patine brune, h. 82 cm. Paris, Drouot, 20 septembre 2017. Farrando OVV.
Adjugé : 2 749 €
École française vers 1830, entourage de Joseph-Boniface Franque (1774-1833), L’Éruption du Vésuve, huile sur toile, 63,6 x 50,5 cm. Paris,
École française vers 1830, entourage de Joseph-Boniface Franque (1774-1833), L’Éruption du Vésuve, huile sur toile, 63,6 50,5 cm. Paris, Drouot, 16 juin 2020.
Daguerre 
OVV.
Adjugé : 1 690 


Un face-à-face avec l’Antiquité
Déjà entre 1592 et 1600 se révèlent de premières trouvailles, suite au percement du canal souterrain du Sarno ; mais nul ne peut mesurer de quoi il s’agit réellement. Il faudra attendre 1748 et l’initiative de Charles III de Bourbon (1716-1768), roi de Naples et de Sicile, pour que les premières fouilles soient menées sur ce que l’on nommait la collina della Civita. Très vite, des objets précieux sont mis au jour, qui rejoignent aussitôt les collections du Real Museo Borbonico, le futur musée archéologique de Naples. C’est ce que montre une monumentale toile décrochée à 250 000 €, en juin 2018, chez Ader. Antonio Niccolini (1772-1868) et Letterio Subba (1787-1868), ses auteurs, y présentent avec un rare foisonnement de détails une vue idéale de la capitale de la Campanie avec ses monuments antiques, sans grand souci topographique mais avec un réel sens de la véracité historique quant aux collections représentées. Il en est ainsi des fresques, dont celle de Chiron introduisant le jeune Achille. Ce panorama offre le grand intérêt de saisir l’intense activité qui régnait dans la ville autour de 1830. Il faut dire que sous les yeux émerveillés des premiers archéologues, ce sont des centaines de fresques, mosaïques, pièces de monnaie, amulettes, céramiques, bronzes – et autant de traces humaines – qui peu à peu émergent du magma solidifié. Et cela ne s’arrêtera plus. En 1909, c’est la magnifique Villa des Mystères qui est mise au jour : Massimo Osanna, le directeur du parc archéologique récemment nommé à la tête des musées italiens, considère son cycle de peintures comme étant « le mieux préservé de l’Antiquité ». En 1894 déjà, la maison des Vetti avait dévoilé la première domus retrouvée avec ses fresques, mais aussi son mobilier. Un artiste romain très populaire au XIXe siècle, Michelangelo Maestri, s’est fait une spécialité des gouaches inspirées des motifs mythologiques des fresques de Pompéi et d’Herculanum ; traitées dans le plus pur style néoclassique, ces petites œuvres finement exécutées étaient destinées généralement aux amateurs d’art effectuant le fameux Grand Tour en Italie (4 100 € une paire, chez Boisgirard-Antonini en octobre 2014). À côté des pièces d’un haut degré artistique, tous les souvenirs d’une ville habitée par des commerçants, des artisans, des ouvriers – des milliers de femmes et d’hommes vaquant simplement chaque jour à leurs occupations – nous touchent aussi. Sur les pavés des rues, le sillon des roues est encore visible, les amphores sont remplies de farine et de fruits d’automne… Nulle part ailleurs ni à ce point ne peut être ressentie cette sensation de mettre ses pas dans l’histoire d’une vie lointaine dont le réveil brutal du volcan a suspendu le vol. Il ne faut pas négliger cette part, moins spectaculaire mais ô combien vivante. Madame de Staël l’a écrit : « À Pompéi, c’est la vie privée des anciens qui s’offre à vous telle qu’elle était » (Corinne ou l’Italie, 1807).

 

François Édouard Picot (1786-1868), Cybèle protège contre le Vésuve les villes de Stabiæ, Herculanum, Pompéi et Résina, huile sur toile ma
François Édouard Picot (1786-1868), Cybèle protège contre le Vésuve les villes de Stabiæ, Herculanum, Pompéi et Résina, huile sur toile marouflée sur panneau, 44 51,5 cm. Paris, Drouot, 27 mars 2019.
Pescheteau-Badin OVV.

Adjugé : 20 790 
Attribué à Christen Kobke (1810-1848), Vue du forum de Pompéi avec le Vésuve en arrière-plan, huile sur toile, 27,5 x 44 cm. Paris, Drouot
Attribué à Christen Kobke (1810-1848), Vue du forum de Pompéi avec le Vésuve en arrière-plan, huile sur toile, 27,5 44 cm. Paris, Drouot, 14 octobre 2016. Pierre Bergé & Associés OVV.
Adjugé : 7 084 
Pompéi, plan manuscrit aquarellé et légendé, 27,5 x 93 cm env., entouré de seize vues en chromolithographie légendées à la main, vers 1840
Pompéi, plan manuscrit aquarellé et légendé, 27,5 93 cm env., entouré de seize vues en chromolithographie légendées à la main, vers 1840. Paris, Drouot, 20 avril 2018. Kâ-Mondo OVV.
Adjugé : 2 016 


Le réveil littéraire de la belle endormie
L’abbé de Saint-Non effectue un long périple en Italie en 1759, où il se lie d’amitié avec Hubert Robert et Fragonard. Il emmène ses protégés découvrir les sites de Pompéi, d’Herculanum et de Paestum. Tous deux en rapportent des dessins que Saint-Non va faire graver – et graver lui-même – pour son monumental projet éditorial : le Voyage pittoresque ou Description des royaumes de Naples et de Sicile. Imprimée à Paris entre 1781 et 1786, cette luxueuse publication – somme topographique et archéologique destinée à un nombre restreint de riches amateurs et qui ruina son commanditaire – est toujours considérée comme l’un des plus beaux livres illustrés du XVIIIe siècle. Elle est bien sûr recherchée par les bibliophiles, et rarement dénichée. Le 14 décembre 2018, un exemplaire provenant de la bibliothèque de Pierre Bergé était vendu chez Pierre Bergé & Associés : il remportait 26 539 €. Ensuite, la plupart des grands de la littérature française du début du XIXe vont tremper leur plume dans les souvenirs de cendre : Chateaubriand en 1804, Madame de Staël l’année suivante, Lamartine en 1811, Stendhal en 1817, Nerval en 1834 et Alexandre Dumas en 1835. Tous subjugués. Le dernier met toute sa verve dans Le Corricolo, publié dans Le Siècle du 24 juin 1842 au 18 janvier 1843 ; il y retrace avec entrain son voyage en Italie de 1835, écrivant même avoir séjourné pendant huit jours dans la maison du Faune. Il est tellement fasciné qu’il demandera en 1860 à Garibaldi, le héros de l’Italie unifiée, de lui donner la direction des fouilles… il ne restera finalement que quatre mois en poste ! De Stendhal, qui s’emballe et le proclame, il demeure bien des écrits aussi. Le 26 avril 2017 chez Pierre Bergé & Associés, lors de la dispersion de la bibliothèque Jean A. Bonna, se trouvait sa lettre envoyée de Naples le 14 janvier 1832 à son ami Domenico Fiore, qui n’est autre que le modèle du comte Altamira dans Le Rouge et le Noir. Il y raconte son séjour, ses rencontres et ses impressions, faisant état de la découverte récente d’une mosaïque : « C’est un objet d’art presque au niveau de l’Apollon non pour la beauté mais pour la curiosité. »

 

Stendhal (1783-1842), lettre autographe adressée à Domenico Fiore, Naples, 14 janvier 1832, 12 pages in-4°. Paris, Drouot, 26 avril 2017.
Stendhal (1783-1842), lettre autographe adressée à Domenico Fiore, Naples, 14 janvier 1832, 12 pages in-4°. Paris, Drouot, 26 avril 2017. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Forgeot.
Adjugé : 25 760 
Abbé Richard de Saint-Non (1727-1791) et Dominique Vivant-Denon (1747-1825), Voyage pittoresque ou Description des royaumes de Naples et d
Abbé Richard de Saint-Non (1727-1791) et Dominique Vivant-Denon (1747-1825), Voyage pittoresque ou Description des royaumes de Naples et de Sicile, Paris [Clousier, 1781-1786], 4 tomes en 5 volumes in folio, reliure en maroquin rouge. Paris, Drouot, 14 décembre 2018. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Forgeot.
Adjugé : 26 539 


Feu sacré
Les peintres vont aimer s’imaginer le moment d’avant, celui précédant la destruction de la cité, fixant le cône de fumée s’élevant du volcan ou l’effroi des habitants tentant désespérément de fuir. En témoigne Joseph-Boniface Franque (1774-1833), dont L’Éruption du Vésuve, toile exposée au Salon de 1827 et aujourd’hui dans les collections du Philadelphia Museum of Art, est l’une des toutes premières représentations de la fuite des Pompéïens en cette fatale nuit. Franque, l’un des peintres préférés de Joachim Murat et de son épouse Caroline Bonaparte, fut nommé directeur de l’académie des Beaux-Arts de Naples, et à ce titre également directeur des fouilles. Une version de sa peinture exécutée par un artiste de son entourage a retenu 1 690 € chez Daguerre en 2020. La violente éruption de 1779 a bien sûr frappé tous les esprits, les Napolitains l’associant aussitôt à celle de 79. Les artistes ont compris le parti esthétique de ce que la matière leur offre – sans oublier une certaine appétence pour le tragique –, et beaucoup se spécialisent alors dans ces vues traçant une ligne droite vers le futur romantisme. On parle de la vogue des vues volcanologiques : le Chevalier Volaire, Joseph Wright of Derby ou encore l’Écossais Jacob More s’y adonnent avec succès. Ce dernier est l’auteur d’une Vue du Vésuve en éruption avec la description de Pompéi, conservée à la National Gallery of Scotland. En  1830, une nouvelle villa d’une grande richesse est dégagée, révélant des mosaïques de toute beauté et une sculpture : un bronze représentant un faune dansant. Celui-ci va donner son nom à la maison et faire aussitôt l’objet de multiples éditions. Aux enchères, cette figure qui est devenue une icône de Pompéi se négocie entre quelques centaines et, pour les plus belles et les plus anciennes fontes, quelques milliers d’euros. Qu’il danse encore, le roman de Pompéi n’en a pas fini de libérer ses pages… 

à lire
Fausto & Felice Niccolini,
Houses and Monuments of Pompéi,
Valentin Kockel, Sebastian Schütze, Taschen, 2016.
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