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Pierre de Mougins, peintre sur pierre

Published on , by Anne-Marie Minvielle

De Montmartre à Berlin, cet artiste franco-allemand nous dévoile les secrets de son inspiration entre la toile et le support minéral.

Pierre de Mougins, peintre sur pierre
Pierre de Mougins peignant sur pierre.
© M. Weiss

Perdues dans la forêt, quelques huttes en brique rouge et bois s’éparpillent sous les sapins et les bouleaux. Le soir, pénétré de la lumière bleutée des arbres, on se croirait dans un conte des frères Grimm. Il s’agit pourtant du quartier Frohnau, situé au nord de Berlin, dans l’arrondissement de Reinickendorf et ses quelque 250 000 habitants. Sur l’emplacement d’un sanatorium des années 1920, une trentaine d’ateliers, entourés de rhododendrons mauves, accueillent des artistes dans un cadre de vie impensable à Paris. Berlin, ville phare où les galeries et les ateliers scotchent les créateurs. Quelle en serait la raison ? Pourquoi, en effet, Pierre de Mougins, né à Antony (Hauts-de-Seine) un jour de Noël 1966, après une enfance passée dans le milieu antiquaire, une formation autodidacte et des années de peinture dans son atelier montmartrois, se retrouve ici, au Künstlerhof du 60 Hubertusweg à Berlin ?
La thébaïde de Berlin
Poussons la porte de l’atelier où Pierre
a trouvé la plénitude avec son épouse allemande Silke et leurs enfants que l’on reconnaît souvent sur ses toiles. Pierre dépasse le mètre quatre-vingts. Mince, les cheveux châtain poivre et sel, le regard brun et perçant, il desserre les lèvres dans un sourire. Romantique oui, mais aussi indépendant, cela va de pair. Un grand cabinet de toutes les merveilles du monde nous interpelle ; la collectionnite n’est pas loin. Installé en Allemagne, il peint à l’huile et prépare sa prochaine exposition à la Maison des arts d’Antony, ville jumelée avec Reinickendorf, dans le cadre du rapprochement franco-allemand. Pierre de Mougins est bien placé pour le savoir.

 

Pierre de Mougins, Lutte à Paris, 2015, peinture sur paesina, 6 x 10 cm.
Pierre de Mougins, Lutte à Paris, 2015, peinture sur paesina, 6 x 10 cm. © A.-M.M.

La période française
À 28 ans, il accroche ses premières toiles sur les murs de la Coupole à Montparnasse. Au Salon d’automne en 1995, Terry Johnson (Philipps Gallery, Palm Beach) remarque son travail. « Ensuite, il a vendu tout ce que je peignais… », s’exclame Pierre. Depuis les expositions s’enchaînent : Monaco, Londres, New York et Paris sous l’égide de la fondation Taylor. Il part également en voyage d’étude à Rome, «car il faut bien le dire, la beauté est là-bas !», ajoute-t-il les bras ouverts. En 2001, il réalise une fresque monumentale dans un palais privé marocain. Le musée des beaux-arts vosgien de Saint-Dié, sur les avis de son ami peintre Pierre Didier, expose ses toiles. Des tableaux que l’on retrouve dans les galeries de Los Angeles, Berlin, Paris et Houston où ses œuvres sont estimées entre 1 500 et 15 000 €. Mais comment décrire ses sujets qui passent du portrait d’ambiance au fantastique, ses supports qui vont de la fresque à la peinture sur pierre ? Fermant les yeux, Pierre se concentre : «Le style est une définition qui me dépasse et que j’appréhende mal. Je n’aime pas les étiquettes. De Chirico, Maurice Denis, Neo Rauch ? Davantage que des peintres, ce sont plutôt certaines œuvres qui m’ont marqué.»
La période allemande
En 2007, Pierre quitte son atelier de Montmartre à Paris, pour s’installer à Berlin. Écœuré par la vision académique des gourous français, il est tenté par un accueil germanique plus favorable à la création et au cadre de vie des artistes. Il ne mâche pas ses mots : «En France, on préfère privilégier l’idéologie plutôt que trouver des solutions aux problèmes. D’où un sentiment de société bloquée. Les Allemands sont plus pragmatiques… ils savent repérer les talents d’où qu’ils viennent ! Par exemple, le succès de la peinture à l’huile figurative de l’école de Leipzig serait impensable en France car cela ne cadre pas avec la vision des autorités culturelles. Ce n’est pas «artistiquement correct». Et puis, pour trouver un atelier d’artiste à louer à Paris, il faut payer au moins 30 € de location mensuels par mètre carré et la plupart des ateliers affichent complet. En France, à mes débuts, je travaillais entre le frigo et la table de cuisine. Quand je me suis installé en Allemagne, tout de suite mes tableaux ont pris une autre dimension !» La nuit tombe et les ombres se prolongent sur les colonnes de CD où Pierre range ses pierres près des toiles de son atelier. Sur les châssis les plus récents, les sujets se font plus sobres, se minéralisent, passent du sensuel Parc de Sceaux (2000) à l’enfermement de la croissance verte de Wachstum (2011). Ses derniers tableaux annoncent le début d’un autre parcours, celui de la peinture sur pierre. «La peinture est pour moi un langage sans parole. Mais après vingt ans de peinture figurative, en travaillant avec le minéral, j’ai senti un appel vers plus d’abstraction. C’est tout le sujet de ma prochaine exposition en France, influencée par ma vie et ma peinture à Berlin.»

 

Pierre de Mougins, Une bonne pêche, 2013, huile sur toile, 155 x 125 cm.
Pierre de Mougins, Une bonne pêche, 2013, huile sur toile, 155 x 125 cm.© P. de Mougins


Des tableaux aux minéraux
Pierre raconte comment, en 2012, il est allé à Dresde visiter les collections des rois de Saxe à la Grünes Gewölbe (Voûte verte). C’est le coup de foudre. «Bouleversé, le mot n’est pas trop fort pour décrire mon sentiment devant les chefs-d’œuvre de la joaillerie baroque de Permoser et Dinglinger, devant les pierres et les paesine anciennes. Cela m’a donné envie de visionner des pierres graphiques à travers des tableaux réalistes. Je suis allé les voir à la galerie Claude Boullé à Paris. À chaque fois, je prends du temps devant cet univers, à la fois figé et mouvant, des pierres, pour m’intégrer dans son expression et son graphisme, avant de concevoir la scénographie qui lui convient. Il y en a peut-être seulement une sur cent qui m’interpelle et dont le fond et le message s’adaptent à mes créations. Je les fais parler et les complète en quelque sorte.» Dans son atelier, penché sous sa lampe-loupe digne des meilleurs orfèvres, le peintre avoue préférer les marbres tel ce vert tacheté qu’il a ramassé en Italie. Certaines pierres sont moins propices à son intégration : les septarias chargées en géométrie ou les jaspes orbiculaires de Madagascar par exemple. Ce ne sont pas les plus belles qui servent de décor. Ainsi, le motif Lutte à Paris (vente Eve SVV, 20 juin 2016, 750 €) a été peint sur le côté mat à l’envers de la pierre et a bénéficié d’un nuage de calcite blanc, préjudiciable au jugement du seul minéralogiste. Ici, en Allemagne, l’apport du minéral est très apprécié. Cet univers a pris possession de Pierre de Mougins qui exprime sa manière de faire : «La pierre et moi, nous peignons ensemble. J’essaie de n’utiliser que le juste nécessaire du support, sinon ma conception perd tout son sens… Ce qui me plaît dans le décor des pierres, c’est justement les infinies nuances de la roche si subtiles que seuls certains maîtres en peinture ont su parfois obtenir.» Sans doute, le dessin prismatique latent de ses dernières toiles était-il déjà révélateur ? Leurs silhouettes aux contours étranges et figés, leurs coloris en demi-teinte absorbent la création du peintre. Une inquiétude, une introspection qui dérange parfois jusqu’au fantastique… Pierre avoue avoir été influencé enfant par la vision du film Le Voyage fantastique, dans lequel Raquel Welch explorait le corps humain… «Mon travail de projection est très pauvre en visages. En revanche, après près de trois cents pierres peintes, je le découvre riche de paysages étranges, de fantasmes, de souvenirs longtemps enfouis, de visions ! Les dessins naturels du minéral révèlent et développent ma compréhension de moi-même. C’est ma façon de m’intégrer à l’univers, d’y trouver du plaisir, et de le transmettre.» Un pari à tenir pour sa prochaine exposition en France…

Pierre de Mougins
en Cinq dates
1992
Artiste-peintre autodidacte à Paris.
1994
Exposition à La Coupole. Salon des artistes français, prix Nicolas-Finez-Planard.
197
Séjour d’études à Rome.
1998
Exposition Phillips Gallery, Palm Beach, Floride, Salon d’art contemporain, Monaco.
Prix Rugale Michaïlov, fondation Taylor, Paris.
2007
Installation à Berlin.
Pierre de Mougins (1966)
www.art-et-merveilles.com
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