Picto, un laboratoire au cœur de la création photographique

On 11 February 2021, by Sophie Bernard

Depuis soixante-dix ans, cette entreprise accompagne l’évolution du médium et ses artistes dans l’ultime étape de leur travail. Du négatif noir et blanc au fichier numérique, histoire d’un laboratoire pas comme les autres.

Valérie Belin (née en 1964), The Avenger, série «All Star» (16020801), 2016.
© Valérie Belin - Courtesy de l’artiste et de la galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Quel est le point commun entre Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, William Klein, Raymond Depardon, Sophie Calle, Sarah Moon ou encore Valérie Belin ? Certains d’entre eux appartiennent au temps du noir et blanc et d’autres, à celui de la couleur ou du numérique. Mais tous ont collaboré avec Picto ou continuent de faire appel à ce laboratoire pour l’étape cruciale de leur travail : la réalisation du tirage photographique. Qu’il soit destiné à être exposé ou à devenir un objet de collection, il constitue l’œuvre finale de son auteur, la concrétisation et l’accomplissement de l’acte photographique. Si, depuis la fondation de Pictorial Service en 1950 – devenu bientôt tout simplement Picto –, les outils et les techniques ont changé, les enjeux sont aujourd’hui les mêmes. La relation étroite qui unit le preneur d’image et le tireur demeure une réalité, quelle que soit la matière première, un négatif ou un fichier numérique. «Trouver un tireur qui pense comme le photographe a toujours été et reste difficile», témoignait Josef Koudelka il y a dix ans dans un ouvrage consacré au laboratoire. On ne change donc pas une équipe gagnante : les tirages panoramiques de sa récente exposition, «Ruines», présentée à la BnF, ont été réalisés par Picto. En soixante-dix ans, trois générations de Gassmann se sont succédé à la tête de cette maison. Mais si Picto s’est développé dans le domaine de la publicité et du luxe – activités «industrielles» qui représentent 60 % de son chiffre d’affaires –, il n’en conserve pas moins son identité. Et en premier lieu «cette complicité avec les photographes, qui est à l’origine même de la création de l’entreprise», explique Philippe Gassmann, petit-fils du fondateur, aux manettes depuis 2004.
 

Tirages réalisés pour l’exposition «Peter Lindbergh» au Museum Kunstpalast de Düsseldorf, 2020.
Tirages réalisés pour l’exposition «Peter Lindbergh» au Museum Kunstpalast de Düsseldorf, 2020.

Une histoire d’amitié
Tout a commencé à la fin des années 1940 à Paris. Arrivé en France en 1933, Pierre Gassmann – d’origine polonaise – fréquente Robert Capa et Henri Cartier-Bresson, qui préparent la création de Magnum. Photographe, il a déjà une expérience du tirage auprès de grandes figures comme Brassaï ou Man Ray. «Le lien amical et professionnel liant mon grand-père et Cartier-Bresson a perduré jusqu’à leur disparition à tous les deux la même année, en 2004», raconte Philippe Gassmann. Picto a ainsi conservé les négatifs – considérés comme des originaux – du cofondateur de Magnum jusqu’à sa mort, témoignage de la confiance qui s’était installée entre eux. Et ce même si les échanges furent parfois vifs et directs, comme se souvient le directeur général : «Alors que mon grand-père fit un jour remarquer à Henri qu’il était un piètre tireur, ce dernier lui répondit qu’il était quant à lui un mauvais photographe 
Compétence et affinités

Dès le départ, le laboratoire s’adresse exclusivement aux professionnels, qu’ils travaillent pour la presse, la publicité, la mode ou le reportage, domaines où l’exigence est de mise. Très rapidement, les membres de Magnum font appel au savoir-faire de Pierre Gassmann, contribuant à fonder la réputation de Picto. Progressivement, l’équipe s’étoffe et chaque tireur a sa spécialité : un mode d’organisation qui perdure et a fait de Picto une référence dans le monde de la photo. Parmi eux, Payram – preneur de vues lui-même et qui a connu Pierre Gassmann – pour le tirage argentique noir et blanc, Fred Jourda pour la couleur, Christophe Batifoulier pour le jet d’encre numérique et pour les délicats tirages au platine et au charbon (atelier Filippo), ou encore Boris Gayard pour l’argento-numérique. «Dans ce travail de l’ombre et de longue haleine se joue l’interprétation de l’image», note celui-ci. «Il faut savoir écouter les photographes, comprendre leur univers et être force de proposition», explique de son côté Payram dans l’un des entretiens filmés par Picto à l’occasion de son 70e anniversaire, visibles sur son site. Art plus complexe qu’il n’y paraît, la photographie se joue donc pour une part dans la chambre noire, au temps de l’argentique, et devant un écran d’ordinateur aujourd’hui. On est loin de l’art mécanique critiqué en 1859 par Baudelaire, qui estimait que le médium ne proposait qu’une reproduction de la nature à l’identique.
 

Le tireur Payram opérant dans la chambre noire. © Marine Ferrante
Le tireur Payram opérant dans la chambre noire.
© Marine Ferrante

Passage de générations
En France, il faut attendre les années 1990 pour que le marché de l’art s'intéresse à la discipline et que les photographes soient reconnus comme des artistes. Parmi eux, les humanistes, comme Robert Doisneau, Willy Ronis, Marc Riboud ou Édouard Boubat, font depuis longtemps appel à Picto. Ces prestigieux aînés incitent les générations suivantes à leur emboîter le pas, qu’elles travaillent en noir et blanc ou en couleur, qu’elles exercent dans le domaine du reportage ou développent des démarches plasticiennes. Raymond Depardon, Paolo Roversi, Sarah Moon, Dominique Issermann, Georges Rousse, Denis Darzacq… la liste est longue. Quand les expositions de photographie commencent à se multiplier, l’entreprise devient tout naturellement un partenaire de choix. Reflet de ce dynamisme, Picto Bastille, consacré au noir et blanc et au fine art, voit le jour en 1989. L’entreprise accompagne également ces changements en devenant partenaire d’événements comme les Rencontres d’Arles, en créant le prix Picto de la photo de mode en 1998, ou encore en soutenant la Bourse du talent, exposée tous les ans à la Bibliothèque nationale.
De nouveaux outils
Au fil des décennies, Picto étend ses activités tout en perpétuant son savoir-faire originel. Après la première adresse rue de la Comète, dans le 7e arrondissement parisien – et qui donnera son nom à une librairie spécialisée reprise en 2018, dans le 10e –, l’ouverture de chaque nouveau site marque la volonté de s’adapter aux évolutions du médium. Ainsi, dès le début des années 1960, sous l’impulsion d’Edy, le fils de Pierre, Picto Montparnasse est principalement dévolu à la couleur, suivi d'un lieu rue de Rennes pour le tirage de prestige en 1984. Au tournant des années 2000, Philippe Gassmann opère le virage du numérique. Là encore, si cela ouvre la voie à de nouveaux débouchés industriels, Picto reste fidèle aux photographes. Ceux-ci ne tardent pas à s’emparer des possibilités de ces nouveaux outils, à l’instar de Valérie Belin. Depuis la série «Têtes couronnées» en 2009 jusqu’aux récentes «China Girls» (2018), elles sont au cœur de son processus créatif. Les longues semaines de postproduction sont toujours menées avec le même collaborateur. «Le travail que nous effectuons ensemble est l’équivalent, pour le réalisateur de cinéma, de la phase de montage. L’objectif est de parvenir à l’image que je considère comme la plus juste. C’est autant une question de compétence que d’affinité, qui s’est construite au fil du temps», explique l’artiste. En 2016, le lancement de la Picto Foundation répond à une volonté de coordonner des initiatives de mécénat juqu’alors dispersées. «Notre objectif est de partager notre savoir-faire et les relations privilégiées que nous avons tissées avec les acteurs du secteur au fil des années», explique Vincent Marcilhacy, son directeur. En témoigne la Carte Blanche Étudiants, créée avec Paris Photo et Gares & Connexions en 2017, attribuée chaque année à quatre élèves en master ou bachelor d’écoles de photographie et d’arts visuels européennes. Poursuivant dans cette voie, parmi plusieurs actions initiées en cette année anniversaire, le fonds de dotation lance une résidence destinée aux émergents à l’intitulé explicite : «Picto lab/Expérimenter l’image». Parmi les partenaires de cette initiative figurent le réseau Diagonal, fédérant vingt-cinq structures françaises dédiées à la discipline (voir Gazette no 37 de 2019, page 246), et la Cité internationale des Arts à Paris, qui accueillera le premier lauréat désigné en mars. Comme
au premier jour, Picto poursuit son aventure de compagnonnage.

 

à savoir
Picto Bastille, 53 bis rue de la Roquette, Paris XIe,
Picto Saint-Martin, 29 rue des Récollets, Paris Xe,
Picto Grand Paris, 56/60 av. du Vieux Chemin de Saint-Denis, Gennevilliers (92),
Atelier Filippo, 42, rue de Rochechouart, Paris IXe,
Picto New York, 72 Allen St. Floor 4, New York, www.picto.fr
à lire
Hervé Le Goff, Picto, 1950-2010 :
voir avec le regard de l’autre, éditions Actes Sud, 2011, 200 pages, 40 €.


à voir
Les entretiens filmés avec des galeristes, commissaires d’exposition, tireurs, photographes, directeurs d’institutions, etc.,
www.picto.fr/category/picto-guests/


 

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