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Philip Hewat-Jaboor, le goût de transmettre

Published on , by Pierre Naquin

Alors qu’elle entre dans sa neuvième année, Masterpiece London étend sa toile vers d’autres lieux et d’autres générations. Son président détaille les recettes qui rendent une foire intemporelle.

Philip Hewat-Jaboor Philip Hewat-Jaboor, le goût de transmettre
Philip Hewat-Jaboor


Philip Hewat-Jaboor a toujours été un amoureux des belles choses. Passionné de mobilier XIXe puis XVIIe, il intègre Sotheby’s, à 22 ans, dont il développera la partie conseil, avant de voler de ses propres ailes dix ans plus tard. Depuis, il conseille collectionneurs, musées… et Masterpiece, dont il a dirigé le comité de vetting pour les deux premières éditions, avant de prendre la présidence de la foire en 2012. Ce jeune homme de 68 ans nous livre, souriant, ses réflexions sur le futur des foires de fine art et de Masterpiece en particulier.
Vous êtes depuis toujours un défenseur du cross collecting
Masterpiece a toujours été une foire où les spécialités se mêlent et se répondent. La plupart des manifestations sont organisées en spécialités : peintures de maître d’un côté, mobilier d’un autre, et le moderne encore ailleurs. Notre approche, à l’inverse de celle-ci, est toujours une belle surprise pour les nouveaux visiteurs. La foire a inévitablement grandi et évolué, et elle continue d’ailleurs. Les centres d’intérêt peuvent changer, mais l’esprit, lui, est le même : réunir les plus belles pièces et les présenter ensemble, comme un tout. Nous encourageons ainsi les exposants à prendre des stands en commun. Non pour des raisons de coût, mais dans le but de rapprocher les spécialités. Cela peut déboucher vers plus de découvertes merveilleuses, des associations que personne n’avait imaginées. Cela est impossible sur des foires spécialisées ou organisées en «poches». Je vous citerai un exemple : l’année dernière, les galeries Geoffrey Diner et Safani ont fait stand commun, mélangeant antiquités classiques et mobilier XXe. Leur espace était aménagé avec beaucoup de sensibilité et de goût. Cela a eu sur les visiteurs un effet «wahou». Ils se disent : «Je pourrais vivre dans un intérieur comme cela.»
Les autres foires ne commencent-elles pas à adopter cette même philosophie ?
Si, en effet. Et je pense que c’est une très bonne chose. Ceux qui étaient concentrés sur l’art contemporain ou sur le fine art découvrent enfin les merveilleuses choses qui peuvent exister dans l’autre monde. J’ai toujours été mal à l’aise avec ces barrières dressées entre art ancien et art d’aujourd’hui. Je les ai toujours combattues, que ce soit personnellement ou sur Masterpiece. L’art est tout simplement soit bon, soit mauvais. Vous pouvez avoir un buste grec pas terrible. Le fait qu’il ait 4 000 ans ne le rendra pas meilleur. Notre approche, c’est la qualité. Et pour ce qui est de la concurrence, si je peux me permettre, je pense que nous avons toujours l’avantage !

 

Stand commun Geoffrey Diner et Safani sur Masterpiece London 2017.
Stand commun Geoffrey Diner et Safani sur Masterpiece London 2017.Photo Andy Barnham. Courtesy Masterpiece London 2018

Le goût a semble-t-il énormément évolué…
Dans les années 1980, le monde était beaucoup plus petit. Il y avait trois ou quatre designers importants, qu’une grande partie des collectionneurs utilisaient. Il y avait donc une sorte de goût standardisé par un groupe central auquel tous les autres se référaient. Aujourd’hui, cela n’est plus du tout le cas. Le monde est trop vaste, et il nous est impossible de savoir à quoi pourrait ressembler la maison typique d’un collectionneur russe ou chinois. Il n’est donc plus possible, et ça n’aurait d’ailleurs aucun sens, de vouloir façonner le goût d’un pays. En venant sur Masterpiece, où tout est réuni dans un environnement extraordinaire, les visiteurs peuvent imaginer à quoi pourraient ressembler leurs intérieurs d’une manière sans équivalence dans d’autres foires.
Comment évolue le marché des différentes spécialités ?
Je constate un rééquilibrage en faveur des domaines traditionnels. Ils retrouvent une certaine popularité, qui ne se fait pas au détriment du contemporain. Je pense que cela est dû au cross collecting et à son acceptation par le public. Les spécialités traditionnellement moins visibles bénéficient de cela. Sur le mobilier anglais par exemple, même si les prix restent raisonnables, les pièces importantes ou ayant une esthétique atypique réalisent de très beaux résultats. Si une œuvre transcende sa période de création, alors son marché peut aller très loin. C’est la marque des chefs-d’œuvre : lorsqu’on en modifie le contexte, ils restent exceptionnels. D’une certaine manière, le marché se concentre non plus sur certaines spécialités, mais bien sur la qualité des objets. C’est une très bonne chose.

 

le marché se concentre non plus sur certaines spécialités mais sur la qualité des objets. et c’est une bonne chose.

Que faites-vous pour attirer les nouvelles générations d’acheteurs ?
Il est vital de parvenir à intéresser la prochaine génération, qu’il s’agisse de conservateurs, de collectionneurs ou d’exposants. La foire va continuer, espérons-le, à prospérer pendant de nombreuses années, et nous devons nous assurer que ma génération est capable de transmettre ses connaissances. Nous avons ainsi lancé une formation interne de vetting, par laquelle nous ajoutons un «mentoré» à chacun de nos comités de contrôle. C’est une personne, plus jeune ou moins expérimentée, qui se joint au processus de vetting pour observer, écouter et contribuer, sans toutefois pouvoir voter. Passé deux ans, elle est pleinement intégrée au comité. Ainsi, nous formons une nouvelle génération de vetters qui comprennent comment nous étudions les pièces et à quel point ce processus est important pour Masterpiece. Ensuite, il y a les marchands. Privée de bons exposants, une foire ne peut s’épanouir, et nous encourageons donc fortement les plus jeunes galeries à se joindre à nous. Benjamin Proust (Londres), Art Ancient (Londres), Simon Teakle (New York), ont ainsi sauté le pas. Contrairement à d’autres foires, nous ne les plaçons pas dans un carré séparé. Enfin, les collectionneurs : nous avons fait beaucoup d’efforts pour attirer un public citadin plus jeune.
Cela a-t-il été payant ?
Ces deux dernières années, oui. Certains commencent à acheter. Plus important, ils regardent tous. Nous organisons cette année une série de conférences intitulée «Comment regarder… », consacrée à différents médiums : céramique, photographie, peinture, etc. J’ai eu la chance d’être formé par les plus grands professeurs du monde chez Sotheby’s Works of Art, mais beaucoup n’ont pas cette opportunité. Ils ne savent pas comment regarder les choses. Quand on est novice, par où commencer ? Eh bien, nous allons vous aider !

 

Herri Met de Bles (vers 1500-vers 1555), La Vocation de saint Pierre (détail).
Herri Met de Bles (vers 1500-vers 1555), La Vocation de saint Pierre (détail).Courtesy De Jonckherre et Masterpiece London 2018

Comment faire venir davantage de collectionneurs ?
Londres est une ville extrêmement cosmopolite. Nous arrivons donc à attirer des collectionneurs qui viennent de partout dans le monde. Nous mettons tout en place pour les accueillir dans les meilleures conditions, tout comme les institutions, par ailleurs. Nos exposants participent également à cet effort en faisant venir leurs clients, qui découvrent ensuite l’étendue des spécialités et celle des autres marchands. L’année dernière, presque tout le monde avait vendu auprès de nouveaux acheteurs. Ainsi, l’un de nos nouveaux exposants parisiens avait placé des pièces à cinq nouveaux collectionneurs, venus de Londres, du Chili, des États-Unis et de Russie. L’exemple parfait !
En fin d’année dernière, MCH a acquis 67,5  % de Masterpiece. Comment cette acquisition va-t-elle faire évoluer les choses ?
Nous sommes heureux que MCH (organisateur suisse d’événements, propriétaire d’Art Basel, ndlr) devienne actionnaire. Ils adorent la foire et sont ravis des actions menées pour la développer. Depuis leur acquisition, nous prévoyons de nous développer au cours des prochaines années aux États-Unis, en Asie et au Moyen-Orient. Nous allons y aller progressivement, mais très sérieusement. MCH sera vraiment en mesure de nous aider dans cette expansion, ainsi que dans le marketing, pour lequel ils sont très forts, ce qui sera essentiel pour nos foires. Cela ne compromettra pas l’éthique de la manifestation et ne minimisera pas l’importance de Londres, qui restera toujours notre événement principal. Nous continuerons à renforcer celle-ci année après année.
Quelles sont les prochaines étapes ?
Les affaires sont bonnes. Masterpiece est une foire sur laquelle les exposants vendent bien, et nous pouvons désormais examiner d’autres aspects que nous aimerions développer. Pour ce qui me concerne, le plus important est l’éducation et le partage avec la prochaine génération. Il faut semer de petites graines pour le futur !

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