Patrimoine, l’heure des choix

On 01 July 2021, by Vincent Noce
 

Le 25 mars, la presse saluait un décret du gouvernement italien qui annonçait l’interdiction faite aux grands navires d’entrer dans la lagune de Venise. Le 5 juin, le maire de la ville et le président de la Vénétie applaudissaient à l’arrivée, le long de la place Saint-Marc, du premier paquebot géant de retour en ville. L’Unesco peut-elle survivre à ce défi ? Quarante-trois ans après sa naissance, la liste du patrimoine mondial jouera son va-tout lors de sa prochaine session prévue la seconde quinzaine de juillet. Le Centre du patrimoine mondial vient de dévoiler les neuf lieux dont la gestion est jugée tellement problématique qu’ils pourraient être déclarés «en danger», voire être purement et simplement radiés – du jamais-vu. Le port de Liverpool devrait ainsi être rayé de la liste. Parmi ceux considérés en péril figurent, outre la cité des Doges, la vallée de Katmandou, le quartier historique de Budapest, la Grande Barrière de corail ou Stonehenge. Mais, chaque année, ces avis d’experts ouvrent la voie à des coups tordus de la part des États pour échapper à leurs responsabilités. La situation n’a fait qu’empirer, au point de transformer ces réunions en farces, les délégués passant leur temps dans les couloirs à s’échanger des faveurs. Lors de la dernière session, 83,7 % des recommandations ont ainsi été modifiées lors des votes, dans un sens défavorable à la protection des sites. Les grandes manœuvres n’ont pas tardé, les élus protestant contre le mauvais sort qui leur était promis. Le Premier ministre australien a dénoncé une «attaque politique». Scott Morrison, qui a tout fait pour saboter l’accord de Paris sur le climat et est allé jusqu’à brandir un morceau de charbon au Parlement comme symbole de la «prospérité de son pays», a reçu l’appui du Royaume-Uni et de la France – dont on se demande ce qu’elle peut bien faire dans ce triste cortège. Cela fait maintenant neuf ans que les experts proposent régulièrement de classer la plus grande barrière de corail du monde en péril. En 2015, l’Australie a obtenu un sursis en proposant un plan de sauvegarde qu’elle s’est empressée d’ignorer. Quelques mois plus tard, elle donnait son feu vert à l’extension du plus grand port charbonnier de la planète. La même année, note Imogen Zethoven, de la Société de conservation maritime australienne, «près d’un tiers des coraux sont morts», un phénomène qui s’est répété en 2016 et en 2020. D’après l’IUCN, qui a la charge de suivre les sites naturels, leur protection s’est particulièrement dégradée, «une menace, qui, en l’absence de contrôle, risque de saper la crédibilité de la Convention». Alors que ces sites constituent un cinquième de la liste, ils représentent un tiers de celle classée en péril. Cela fait aussi neuf ans que le cas de Liverpool est en suspens, depuis que la municipalité a lancé un chantier à plusieurs milliards d’euros d’immeubles, d’hôtels, d’un terminal portuaire et d’un stade sur les quais, impliquant de combler le dock historique. À Budapest, le gouvernement de Viktor Orbán n’a apporté «aucune réponse spécifique» aux demandes de suspension d’une reconstruction bâclée du palais royal, sans respect de son histoire, et des démolitions du quartier. Il s’est contenté de les justifier par les besoins de la propagande du régime, jugeant ce programme «primordial» puisqu’il aurait pour objet le «renforcement de l’identité nationale». Mais, incontestablement, ce sont la cité et la lagune de Venise, site à la fois naturel et culturel où se concentrent les effets du tourisme de masse, de la dépopulation, du changement climatique et de l’impéritie de l’État, qui portent la charge la plus symbolique de la session du patrimoine mondial. Faute de parvenir à résister aux pressions diplomatiques, l’Unesco risque de saper le seul programme qui lui vaut encore un semblant de prestige.

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