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Pap Ndiaye, le pacificateur

On 12 October 2021, by Annick Colonna-Césari

Depuis mars dernier, ce brillant historien dirige le palais de la Porte-Dorée, qui abrite notamment le musée national de l’Histoire de l’immigration. Il veut en faire un lieu de réflexion et de dialogue où «refroidir les questions brûlantes». Pour mieux comprendre notre histoire. 

Pap Ndiaye,  le pacificateur
© Palais de la Porte Dorée, photo Cyril Zannettacci 

Pourquoi avoir quitté Sciences Po pour prendre les rênes de cet établissement au passé mouvementé, aujourd’hui en première ligne de l’actualité migratoire ?
C’est un prolongement direct de mon parcours universitaire. Je suis historien, spécialiste des minorités, dont la place ici, dans ce palais de la Porte-Dorée, est évidemment primordiale. J’ai candidaté à cette fonction parce qu’il me semblait pouvoir bien l’incarner, et contribuer à faire du palais un lieu de culture et de réflexion encore plus central qu’il ne l’est aujourd’hui. J’ajoute avoir un goût prononcé pour le monde culturel. J’ai été conseiller scientifique de l’exposition «Le modèle noir», au musée d’Orsay en 2019, traitant de la représentation des Noirs dans les arts visuels, et ai récemment cosigné avec Constance Rivière (sécrétaire générale de la Défenseure des droits, ndlr) un rapport sur la diversité au sein de l’Opéra de Paris.
Néanmoins, cet emblème de la France colonialiste aurait pu vous rebuter, non ?
Au contraire ! Le palais de la Porte-Dorée me paraît précisément être l’endroit idéal pour nous saisir de la question et mieux comprendre certaines facettes de notre histoire. À condition, bien entendu, de faire preuve de pédagogie, de contextualiser… Aux visiteurs, nous expliquons qu’il n’est pas un simple monument art déco, sans doute le plus beau de France : ce fut aussi un lieu de propagande coloniale. Les bas-reliefs extérieurs et les fresques intérieures, célébrant «la France civilisatrice et colonisatrice», ne correspondent pas à la réalité historique. On n’y voit aucune trace de domination ou de violence. Lorsque le public admire un parquet d’ébène comme celui du salon Afrique, nous lui rappelons que les grumes étaient préparées par des travailleurs forcés, avant d’être embarquées sur les fleuves Congo ou Gabon en direction de la métropole. Il faut donc restaurer ce joyau architectural, trop longtemps laissé à l’abandon, et l’expliciter. Heureusement, des travaux ont démarré. Dans le cadre du plan «France Relance» pour la rénovation énergétique des bâtiments publics, 7 M€ lui ont été attribués afin de revoir l’étanchéité de la toiture, moderniser les systèmes de ventilation, de chauffage ou d’éclairage. Actuellement, un plan de rénovation patrimoniale est également à l’étude.

 

Bas-reliefs de la façade du palais de la Porte-Dorée (détail de la Cochinchine avec pêcheurs). Photo Pascal Lemaître
Bas-reliefs de la façade du palais de la Porte-Dorée (détail de la Cochinchine avec pêcheurs).
Photo Pascal Lemaître


Pourriez-vous justement retracer l’histoire du  palais ? Passé la glorieuse période coloniale, les politiques ne l’ont-ils pas ignoré ?
En fait, depuis quatre-vingt-dix ans, il fait écho à l’histoire de notre pays : musée des Colonies, musée de la France d’outre-mer et enfin musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, jusqu’à sa fermeture en 2003 en prévision du transfert de ses collections dans le futur musée du quai Branly, voulu par Jacques Chirac. C’est ce même président qui, devant la poussée de l’extrême-droite, a lancé l’idée d’une Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Elle a été installée dans le palais de la Porte-Dorée, opportunément vacant. L’ouverture de ce musée s’est déroulée au début du mandat de Nicolas Sarkozy, fin 2007, mais ce dernier, focalisé sur l’«identité nationale», ne s’y est pas intéressé. En 2012, la Cité est devenue le musée national de l’Histoire de l’immigration, finalement inauguré en 2014 par le président François Hollande. Pour ma part, j’espère contribuer à en faire un lieu qui compte autant que possible. Notre mission officielle est de valoriser les migrations, partie sous-estimée de notre histoire alors qu’un Français sur quatre est immigré ou descendant d’immigré. Je souhaite qu’il soit un espace de réflexion et de dialogue ouvert à tous. De mère française et de père sénégalais, je n’ai à titre personnel jamais souffert de problèmes structurels de racisme ou de discrimination susceptibles d’affecter gravement mon existence. Mais ce sont des sujets dont nous devons parler, dans un esprit apaisé, en s’appuyant sur les acquis de la recherche. Je n’ai pas le goût de la polémique.
Quels sont les grands axes de votre politique en matière d’expositions temporaire ?
Celles-ci nous permettent de cultiver notre spécificité. Nous projetons d’en consacrer une à l’Exposition coloniale de 1931, qui s’étendra au bois de Vincennes, et une autre à l’importante migration asiatique remontant à la Première Guerre mondiale, un sujet peu étudié. Nous poursuivrons aussi les expositions d’artistes : cela avec notre patte, différente de celle des musées classiques des beaux-arts, même si pour les réaliser, nous travaillons avec eux. Ainsi du musée Picasso, notre partenaire de l’exposition «Picasso l’étranger», présentée à partir de novembre. Elle dévoilera un aspect méconnu de la vie du peintre espagnol : les obstacles qu’il a rencontrés en France du fait de son statut d’étranger. Et puis, il ne faut pas oublier l’Aquarium tropical, qui vient d’être rénové. Aménagé dans le palais, il participait du projet colonial, pour montrer les richesses sous-marines de l’Empire. Aujourd’hui, s’il reste un spectacle merveilleux, il est investi d’une double mission : de pédagogie pour sensibiliser le public aux problèmes environnementaux et de conservation. Selon son directeur Charles-Édouard Fusari, c’est une arche de Noé, car il doit contribuer à la préservation d’espèces menacées.

 

Fresques du Forum, par Pierre-Henri Ducos de la Haille (1889-1972) et ses élèves des Beaux-Arts (détail). © Palais de la Porte Dorée
Fresques du Forum, par Pierre-Henri Ducos de la Haille (1889-1972) et ses élèves des Beaux-Arts (détail).
© Palais de la Porte Dorée


Le parcours permanent est quant à lui en cours de réfection…
Il fallait en effet le repenser. Depuis 2007, les connaissances ont évolué. Le précédent, sous forme thématique, débutait avec les immigrations européennes du XIXe siècle. Le nouveau, qui ouvrira à l’automne 2022, proposera une vision élargie tant en matière historique que géographique, scandée par onze focus chronologiques : il commencera en 1685, année de la publication du Code noir, qui régit le statut des esclaves et favorisa l’essor de la traite transatlantique, année également de la révocation de l’édit de Nantes, qui entraîna l’exil de 200 000 protestants ; il s’achèvera sur la grande crise migratoire de 2015, caractérisée par un pic du nombre des traversées et des décès en mer Méditerranée. Une dernière section sera dévolue à l’actualité. Dans des espaces agrandis et complètement rénovés, nous déploierons nos collections, que le musée a dû créer ex nihilo à partir de 2005. La scénographie, dotée de moyens numériques, jouera sur tous les tableaux. Elle mêlera des documents historiques et administratifs, des objets lourds de mémoire, des photos, des films, et des œuvres de plasticiens contemporains comme Barthélémy Toguo. Dans un petit salon de musique, les visiteurs pourront également écouter des chansons d’artistes venus d’ailleurs, Charles Aznavour ou MC Solaar…
Le palais de la Porte-Dorée tournerait-il une nouvelle page de son histoire ?
Avant la crise sanitaire, la fréquentation s’était déjà bien développée. En 2019, dernière année «normale», elle avait dépassé le chiffre record de 500 000 visiteurs, ce qui nous situe au niveau du musée Picasso ou du Mucem. Toutefois, nous devons gagner en visibilité, notamment internationale. Je suis sûr que beaucoup de touristes recherchent un Paris moins connu que celui du Louvre ou de l’Arc de triomphe. J’espère que bientôt, compte tenu de la diversité de nos propositions, expositions, collection permanente, débats, mais aussi spectacles vivants, on se rendra à la Porte-Dorée comme au Centre Pompidou, en se disant : «Quoi qu’il se passe, ce sera intéressant 

à voir
«Picasso l’étranger», musée national de l’Histoire de l’immigration,
palais de la Porte-Dorée, 293, avenue Daumesnil, Paris XIIe, tél. : 01 53 59 58 60.
Du 4 novembre 2021 au 13 février 2022. 
www.histoire-immigration.fr

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