Page(s, au carrefour de l’écriture et de l’art

On 14 November 2019, by Christophe Dorny

Après quelques années de questionnements, le salon de la bibliophilie contemporaine et du livre d’artiste connaît un nouveau départ. Présentation(s).

Fuji, texte de Cees Nooteboom (né en 1933), monotypes de Veronika Schäpers (née en 1965), 38 pages, 47,5 12,5 cm, 2018. Éditions Veronika Schäpers.
© Association PAGE(S / Éditions Veronika Schäpers. Photo : Blaffert/Wamhof

Depuis plus de vingt ans, Page(s signe chaque année à Paris un événement entièrement consacré au livre d’artiste. Née à la fin des années 1990 des difficultés du Salon des arts graphiques actuels (le SAGA), qui mêlait dessins, photos, estampes et livres, la manifestation s’est forgée une identité incontournable, pleinement ancrée dans la création actuelle. Porté pendant des années par l’imprimeur en taille douce et éditeur Tanguy Garric (1952-2017), ce salon singulier a dû faire face au problème récurrent du choix de son espace d’exposition, dans une ville où les loyers sont de plus en plus chers. Une centaine d’exposants, venus de France, mais aussi de l’étranger, seront présents à l’occasion de cette 22e édition dans un nouveau lieu historique et plaisant, le Palais de la Femme, situé dans un quartier vivant du 11e arrondissement. Depuis 2004, une seconde édition, plus restreinte, se déroule au printemps.
Des petits tirages à prix abordables
Premier constat : les bibliophiles avertis et les bibliothécaires spécialisés ne manquent jamais cette manifestation. Les amateurs d’art, du moins ceux qui n’hésitent pas à quitter les cimaises des galeries, y font parfois de belles découvertes. Tous peuvent parcourir et manipuler l’objet-livre saisi dans sa dimension artistique, sous toutes ses facettes. Ici, pas de tirages ordinaires et à grande diffusion ni de tirages de tête collector. Le livre d’artiste, ou «de création» selon le terme employé par l’écrivain et ancien directeur de la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, Yves Peyré, est avant tout un espace d’expérimentation pour les écrivains, artistes et éditeurs. Un espace qui se révèle par la typographie, l’écriture manuscrite, l’impression numérique aussi, grâce à des mises en pages en résonance avec la forme choisie et le papier, à travers ce que l’on nomme généralement l’«illustration». Reflétant le souci de défendre la pluralité autant que le niveau de la manifestation, l’existence d’une démarche éditoriale cohérente et la présence de créations originales (estampes, peintures, photographies) sont des critères de sélection. Assimilées à des œuvres d’art, les publications présentées sont à petit tirage, tout en demeurant à des prix abordables. Il faut compter en moyenne entre 40 et 800 € pour s’offrir un livre d’artiste ou de bibliophilie, des ouvrages beaucoup plus chers étant bien sûr également disponibles. Depuis le milieu de XIXe siècle, à ce type d’objets correspond une manière particulière d’associer écrivains, plasticiens et éditeurs, imprégnée des grands courants de l’art ou de la littérature, d’où la diversité des propositions. Des volumes plus traditionnels, héritiers de la bibliophilie rappelant les «beaux livres», côtoient ainsi des ouvrages entièrement conçus par un artiste ou novateurs dans leur forme. Le salon est aussi un merveilleux endroit pour retrouver des auteurs classiques ou découvrir des écrits actuels inédits (Maurice Benhamou, Max Alhau, James Sacré, Gérard Macé, Tita Reut et bien d’autres).
Il met régulièrement à l’honneur un artiste, tel Ernest Pignon-Ernest en 2018, qui a souvent collaboré avec des poètes, ou un auteur 
; cette année, il s’agit de l’écrivain Bernard Noël, presque 90 ans, auquel on doit plus de trois cents livres d’artiste. En avril 2020, lors de la version printanière du salon, c’est le travail éditorial du Collège de pataphysique qui sera exposé. Gage de sérieux enfin, les catalogues publiés lors des deux dernières sessions, d’une belle qualité, riches en informations, constituent des références intéressantes dans ce domaine. Les librairies spécialisées dans le livre d’artiste se comptent sur les doigts d’une main. Avant même la révolution numérique, qui ne cesse de bouleverser tant de métiers, les artistes français et étrangers, dépendants de l’organisation du marché de l’art, sont devenus bien souvent éditeurs de leurs propres livres, de même que les auteurs. Cette mutation a favorisé une dynamique et augmenté le nombre d’ouvrages proposés aux collectionneurs tant en France qu’à l’étranger.
Le plus important salon en Europe
Ce marché demeure néanmoins une niche. Ces créations sont présentes à la marge dans différents salons traditionnels du livre, sur le second marché, dans certaines galeries, chez quelques libraires au Salon du livre ancien et moderne et, bien sûr, chez les relieurs, exposant sur le salon avec l’Association pour la promotion des arts de la reliure (Appar). Cependant, «il n’y a qu’à Page(s que vous pouvez voir de façon large ce type de livres. C’est de loin le plus grand salon en France, et il n’y a pas d’équivalent dans les autres pays européens», déclare Jean Lissarrague, éditeur et membre du comité de l’association. On souhaiterait, dans cette perspective, une représentation croissante de ce qui se fait en dehors de nos frontières. Le succès d’un rendez-vous aussi spécialisé que Page(s dépend largement de la connaissance de ses publics. Celui des bibliophiles qui ne collectionnent que des livres se renouvelle lentement, c’est un fait. Depuis deux ans, le salon a décidé d’inviter quelques bibliothèques spécialisées, qui achètent, enrichissent et font connaître leurs collections. Celles de Caen, de Bourges, d’Anglet, d’Offenbach-sur-le-Main (Allemagne) et la Bibliothèque nationale du Luxembourg auront cette année un stand. Car il existe aussi, ce public plus jeune qui, suivant un auteur ou un artiste renommé, se laissera tenter par un achat plaisir.

à savoir
Salon Page(s, livres d’artiste et de bibliophilie contemporaine,
Palais de la Femme, 94, rue de Charonne, Paris XIe.
Du vendredi 22 au dimanche 24 novembre 2019.
www.salon-pages.paris
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