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Notre-Dame, Disney et les troubles du Saint-Esprit

Published on , by Vincent Noce

Qu’est-ce qu’un théologien vient faire dans la restauration de Notre-Dame de Paris ?», se demandait il y a un an le père Gilles Drouin. Cette question, le chanoine de la cathédrale doit se la poser plus que jamais, alors que son projet d’aménagement des lieux enflamme les médias. Le point de départ est une visioconférence...

Notre-Dame, Disney et les troubles du Saint-Esprit
 

Qu’est-ce qu’un théologien vient faire dans la restauration de Notre-Dame de Paris ?», se demandait il y a un an le père Gilles Drouin. Cette question, le chanoine de la cathédrale doit se la poser plus que jamais, alors que son projet d’aménagement des lieux enflamme les médias. Le point de départ est une visioconférence prononcée en mai à l’Institut supérieur de liturgie, dont il est le directeur. Ce n’est sans doute pas un hasard si la controverse a éclaté juste avant la réunion, le 9 décembre, de la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, censée examiner son projet. Le quotidien conservateur britannique The Telegraph a donné le ton en s’insurgeant contre un «showroom du politiquement correct». Dans une précédente conférence, le père Drouin avait livré la philosophie très post-Vatican II de son programme. «Le diocèse, assume-t-il, a compris qu’il avait la liberté de proposer un projet global pour la cathédrale.» Il prévoit un «éclairage doux, qui éclaire l’assemblée plutôt que le patrimoine, pour lui donner conscience d’elle-même». En «dialogue avec l’art contemporain», il a conçu un «parcours initiatique» le long des chapelles latérales, dont certaines seraient nommées «Afrique» ou «Asie», l’étape finale étant baptisée «Création réconciliée». Des «paroles bibliques» seraient projetées en différentes langues, dont le chinois. Dans les chapelles, les décors de Viollet-le-Duc feraient place à des compositions abstraites ornant murs et vitraux. Dans la nef seraient installés des bancs lumineux mobiles, la plupart étant remisés en semaine pour libérer l’espace. Car le prélat entend se mettre avant tout «au service des visiteurs» d’un monument qui «ne s’est pas adapté à l’afflux touristique». Alors qu’en 2004 il en recevait quatre millions, ce chiffre est monté à douze millions. Le père Drouin axe ainsi son projet sur «la prise en charge d’un public mondialisé, la plupart de culture non chrétienne ou post-chrétienne».

 «Le diocèse a compris qu’il avait la liberté de proposer un projet global pour la cathédrale.» Père Gilles Drouin, chanoine de Notre-Dame de Paris

L’architecte Maurice Culot se demande «pourquoi nous reconstruisons la cathédrale à l’identique, avec des matériaux anciens, pour laisser s’installer un Disneyland à l’intérieur». Il s’insurge contre l’idée «qu’un prêtre seul puisse décider de l’aménagement d’un monument qui appartient à l’humanité et dont la reconstruction est rendue possible par des dons venus du monde entier». Au moment où le diocèse est affaibli par la démission de l’archevêque de Paris, les traditionalistes ne devraient pas non plus manquer de réagir au parcours «inclusif » proposé. Déjà, lors des conférences du père Drouin, des étudiants lui ont demandé s’il ne devait pas s’occuper «un peu moins des visiteurs et un peu plus des fidèles», en faisant davantage confiance à l’Esprit-Saint pour les laisser toucher par la Grâce. Ce chantier déjà épique se serait bien passé de cette turbulence. L’idée de remplacer les vitraux de Viollet-le-Duc devrait être bloquée par le ministère, introduisant une rupture dans le décor contemporain voulu pour les chapelles. Pour autant, l’État n’a aucune envie d’une confrontation qui pourrait faire souffrir le moindre retard à la restauration, alors qu’il prétend toujours ouvrir la cathédrale avant les JO de 2024, conformément à l’imprudent engagement pris par le président de la République. Des périls bien plus grands se profilent dans le sort du parvis, dévolu à la mairie de Paris, et la transformation de l’Hôtel-Dieu en centre commercial – alors qu’il aurait pu accueillir un musée de l’Œuvre. Pétri de bonnes intentions, le prélat a au moins l’ambition de «ne pas faire du néo», en se référant aux grandes heures de l’architecture religieuse, à commencer par le baroque. Mais où sont les Borromini, Bernin ou Cortone, ou même Soufflot et Viollet-le-Duc d’aujourd’hui ?

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