Nathalie Vranken, au service de la création

On 20 October 2020, by Annick Colonna-Césari

La maison Pommery fête le quinzième anniversaire de son engagement auprès des artistes contemporains avec une exposition intitulée « Introspection ». Elle possède également un patrimoine architectural étonnant. La création semble avoir toujours été mêlée à l’histoire du domaine.

Nathalie Vranken. © Jean-Pierre Gabriel

Comment est née cette exposition, qui a failli ne pas voir le jour ?
Je souhaitais que cette édition anniversaire soit constituée d’œuvres issues des expositions précédentes. Et la thématique, que je choisis chaque fois, s’est imposée d’elle-même. Parce que, après toutes ces années, le temps me semblait venu de procéder à une « introspection » à l’intérieur de notre collection. Selon la méthode habituelle, j’avais commencé à contacter des commissaires. Puis l’épidémie s’est déclarée. Et en mars, le monde s’est arrêté. J’aurais pu renoncer. J’ai préféré continuer, en endossant, pour la première fois, le rôle du commissaire. Avec ma petite équipe, nous avons sélectionné une trentaine de pièces de Richard Fauguet, Mathieu Mercier ou encore Stephen Wilks. Et en pleine crise sanitaire, nous les avons disposées dans les caves. À ce moment-là, ces caves, lieux de confinement par nature, ont pris une dimension singulière. D’autant que Louise Pommery, la fondatrice de cette maison, est à leur origine. C’est elle qui, dans les années 1870, les avait fait creuser après avoir repris les rênes de l’entreprise, à la disparition de son mari. Elle avait acheté un terrain de cinquante-cinq hectares et fait aménager, à trente mètres sous terre, un réseau de dix-huit kilomètres de galeries où reposent aujourd’hui vingt-cinq millions de bouteilles. Si ces caves offrent des conditions idéales à leur conservation, avec une température de dix degrés et un taux d’hygrométrie de 98 %, elles ne sont pas des lieux de vie. Et pourtant, durant la Première Guerre mondiale, elles ont abrité des familles. Ces souvenirs ont reflué, pendant que nous étions en train d’installer les œuvres, protégés nous aussi dans leurs profondeurs…
Comment est née l’idée d’organiser des expositions à trente mètres sous terre ?
Mon mari, Paul-François Vranken, a racheté le domaine Pommery en 2002. Et l’année suivante, nous avons démarré les expositions. Très naturellement. D’une part parce que notre groupe, partenaire notamment du Printemps de Septembre, avait déjà l’expérience du mécénat culturel. Et aussi parce que nous nous sommes aperçus que la création faisait partie de la mémoire de Pommery. Louise Pommery et son associé Henry Vasnier, qui lui succédera à sa mort, avaient constitué des collections, elle dans le secteur de la céramique, lui dans celui de la peinture et des arts décoratifs, et ils les ont tous deux léguées au musée des beaux-arts de Reims. Mais surtout, dans les galeries souterraines, nous avons découvert des bas-reliefs sculptés dans les parois de craie. Louise Pommery les avait commandés au Champenois Gustave Navlet. Dès le début, elle avait en effet voulu ouvrir les caves à ses clients, qui hésitaient à descendre : le parcours, qui se faisait à la lueur des bougies, leur paraissait anxiogène. Finalement, les œuvres de Gustave Navlet, en accompagnant leur cheminement, avaient permis de les rassurer. C’est précisément de l’histoire de ces sculptures placées dans cet espace exceptionnel qu’est née notre idée des expositions. Nous avons vu dans ce lieu la possibilité de présenter de l’art différemment, de faire de l’art in situ, et dans un endroit souterrain, unique en France. En visitant le domaine Pommery, nous avions également découvert un spectaculaire foudre d’assemblage. Il avait été commandé en 1903, et c’est le maître ébéniste Émile Gallé qui en avait réalisé le décor, à l’invitation d’Henry Vasnier. En 1904, ce foudre, d’une contenance de soixante-quinze mille litres, soit l’équivalent de cent mille bouteilles, avait même traversé l’Atlantique pour représenter l’excellence française à l’Exposition universelle de Saint-Louis (Missouri). Cette collaboration entre une entreprise et un créateur nous semblait exemplaire.

 

Jacqueline Dauriac, Vertigo, 2007-2014. © Xavier Clayes
Jacqueline Dauriac, Vertigo, 2007-2014. © Xavier Clayes

Votre action s’inscrit donc dans la continuité d’une certaine tradition ?
Exactement. Leur vie durant, Louise Pommery et Henry Vasnier ont mené de concert l’expérience du champagne et de l’art. Nous le faisons à notre façon. Nous passons commande, à chacune des expositions, que nous avons baptisées « Expériences ». Ce qui signifie que nous produisons les pièces des artistes sélectionnés par les commissaires. Et c’est indispensable, car les œuvres présentées dans les caves doivent non seulement s’intégrer à leur environnement mais aussi résister aux rigoureuses conditions d’hygrométrie. Une fois l’exposition achevée, celles qui avaient été conçues comme éphémères sont détruites, et nous conservons les autres. Actuellement, notre collection rassemble une centaine de pièces, dispersées pour beaucoup, en extérieur ou dans les bureaux. Je pense que grâce à ces « Expériences », le domaine a acquis une identité spécifique. Évidemment, ce n’est pas un lieu d’art. D’ailleurs, les visiteurs des caves sont pour la plupart d’abord intéressés par l’histoire de la maison de champagne. Mais je suis quand même persuadée que l’introduction de l’art a contribué à développer la fréquentation. Au fil de ces quinze éditions, elle a été décuplée, pour atteindre cent quarante-cinq mille visiteurs en 2019.
Le domaine Pommery possède également un important patrimoine architectural, pour le moins original. Pourquoi trouve-t-on à Reims des chais ou des celliers couronnés de tourelles, de créneaux et de donjons ?
Ces bâtiments, réalisés par les Rémois Alphonse Gosset et Charles Gozier, font partie de l’immense chantier qu’avait entrepris Louise Pommery. Étant donné qu’à l’époque, l’Angleterre victorienne donnait le ton, et qu’elle-même avait fait des études à Londres, elle avait imposé aux architectes de s’inspirer du style élisabéthain, histoire de satisfaire par la même occasion sa clientèle d’outre-Manche. Aussi la bâtisse art nouveau qui s’élève en bas du domaine est-elle incongrue. Elle a été construite au début du XX
e siècle par Louis Sorel, à la demande d’Henry Vasnier, qui souhaitait donner un écrin à sa collection. Malheureusement, il est mort avant son achèvement. Mais c’était un geste fort, comme pourrait l’être aujourd’hui un édifice signé Jean Nouvel ou Philippe Stark. Nous avons racheté cet hôtel particulier en 2004, alors qu’il était abandonné depuis quarante ans. Nous avions décidé de le remettre en état pour l’ouvrir au public. La rénovation a duré plus de cinq ans. À l’intérieur, tout a été restauré ou reconstitué à l’identique, d’après des documents d’archives. C’est ainsi qu’ont été recréées les boiseries de l’ébéniste Tony Selmersheim ou les peintures au pochoir de Félix Aubert. Nous l’avons ensuite remeublé, avec des pièces de Majorelle ou de Serrurier-Bovy achetées en France, en Belgique ou en Suisse. Et nous avons eu la chance d’obtenir en dépôt la salle à manger – classée Patrimoine remarquable – du musée des beaux-art de Reims, qu’Henry Vasnier avait commandée à Émile Gallé. Depuis 2009, cette bâtisse, que nous avons rebaptisée « villa Demoiselle », peut se visiter trois jours par semaine (voir Gazette 2009, n° 1, pages 132, 133).
 

Le domaine Pommery. © Fred Laures
Le domaine Pommery. © Fred Laures

Avez-vous de nouveaux projets ?
En raison de la crise sanitaire, les caves ont fermé pendant trois mois, durant lesquels nous avons perdu beaucoup de visiteurs et de clients. Alors, nous attendons de voir comment la situation évoluera, avant de prendre toute décision. Cette exposition, qui a ouvert ses portes avec retard, peut être considérée comme une leçon de vie. Les œuvres y parlent de liberté et d’humanité, questions qui trouvent actuellement une résonance particulière. Le parcours s’achève sur une pièce du Belge Olivier Strebelle, avec lequel nous avions démarré nos « Expériences » en 2003. Sa petite sculpture aux formes rondes représente une maternité. Elle nous rassure, en nous disant que tout peut recommencer.

à voir
Introspection, Expérience Pommery 15, domaine Pommery,
5, place du général Gouraud, Reims (51), tél. : 03 26 61 62 56.

www.vrankenpommery.com
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