Nathalie et Georges-Philippe Vallois, galeristes visionnaires depuis 30 ans

On 22 October 2020, by Stéphanie Pioda

Nathalie et Georges-Philippe Vallois ont préféré jouer la carte parisienne et familiale plutôt que de démultiplier les adresses à l’étranger. Ils font partie des 10 galeries parisiennes qui comptent et se sont imposés sur la scène internationale.

Nathalie et Georges-Philippe Vallois, Paris, 2014.
Crédit photo : Bruno Werzinski

Comment décririez-vous rétrospectivement cette aventure qui a commencé il y a trente ans ?
Nathalie Vallois. Vous avez employé le bon mot : «aventure» ! Nous avons ouvert la galerie en septembre 1990 dans un contexte de crise, avons vécu des moments difficiles au point d’avoir souvent été sur la corde raide, mais on s’est accrochés et je n’ai pas du tout la sensation que trente années se sont écoulées… J’ai toujours le même enthousiasme.
Georges-Philippe Vallois. Je retiens plusieurs choses. Tout d’abord que, globalement, la direction que nous avons prise est marquée par une certaine fidélité qui ne s’est jamais démentie. Nous avons certes ouvert en 1990, mais je considère que nous avons construit notre véritable identité à partir de 1992-1993. Depuis lors, nous avons organisé les premières expositions en galerie, en France, d’artistes tels qu’Alain Bublex (1992), que Gilles Barbier (1995), Keith Tyso (1997), Julien Berthier et Virginie Yassef (2002), Pilar Albarracín (2009), Henrique Oliveira (2011), le Japonais Taro Izumi (2013), le duo iranien Peybak (2015), ou encore Lucie Picandet (2016)… Nous avons également été pionniers quant au regard porté sur la scène californienne, avec Paul McCarthy, Martin Kersels, Richard Jackson ou encore Paul Kos, et la redécouverte des hyperréalistes américains John DeAndrea et Robert Cottingham. L’engagement pour les nouveaux réalistes est un autre aspect qui fait partie de l’ADN de la galerie ; ils représentent 30 % de nos ventes, soit 50 % du chiffre d’affaires. Nous les avons exposés dès le début, avec Arman et César ou encore Dufrêne, et représentons Jacques Villeglé depuis 1999, les estate de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely depuis plus de huit ans, et plus récemment Peter Stämpfli, proche du mouvement. Cette activité s’est amplifiée notamment avec l’arrivée de Marianne Le Métayer. Véritablement complémentaire de notre duo, elle a su faire de nos modestes catalogues de vrais livres et a enrichi notre propre regard sur les artistes. Sur ces trente ans, nous avons pu nous tromper, mais j’assume chacune de nos expositions. Ce passé n’est pas un passif, et il nous permet selon moi de regarder l’avenir avec le même entrain, la même envie.
N. V. Une autre singularité de la galerie concerne notre intérêt pour l’illustration et la BD, avec notamment Tomi Ungerer, ou Winshluss. Des corrélations se créent au fur et à mesure de l’avancée d’un programme qui nous définit.

 

Vue de l'exposition « Jean Tinguely, Bricolages & Débri(s)collages », 2019 Photo : Aurélien Mole ; Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris
Vue de l'exposition « Jean Tinguely, Bricolages & Débri(s)collages », 2019
Photo : Aurélien Mole ; Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris


Quel était l’enjeu d’ouvrir votre galerie à Saint-Germain-des-Prés ?
N. V. Le quartier était déjà hétéroclite, mêlant l’art africain, l’archéologie, l’art moderne, les antiquaires, et à l’époque, nous voulions amener ces collectionneurs à l’art contemporain. Cela n’a pas été sans heurts ! Lorsque nous avons présenté la première fois des bétons d’Arman, par exemple, nous nous sommes fait insulter. Mais de grands collectionneurs d’arts africain et moderne ont fini par s’intéresser à nos artistes, et nous demeurent fidèles.
G.-P. V. Nous avons ouvert dans une période de crise intense. Nous étions très endettés car avions acheté une galerie à vingt mètres d’ici, et entre le moment de l’achat et celui de l’ouverture, après cinq mois de travaux, la crise avait éclaté. Notre chiffre d’affaires s’est vu diviser par six, nous étions en état de faillite virtuelle. C’était une excellente formation, certes horrible à vivre, mais qui a favorisé notre éclosion. Vu la situation générale, nous avons pu accéder à des artistes comme Paul McCarthy et ainsi gagner en notoriété internationale à partir de 1993-1994, et pouvoir exposer à Bâle.
Quelle serait la filiation entre les nouveaux réalistes et les jeunes artistes que vous représentez ?
G.-P. V. Il y a peu de relations formelles. En revanche, il peut y avoir des points communs dans l’état d’esprit, les nouveaux réalistes étant des artistes insolents qui ne respectent pas les normes et ne sont pas politiquement corrects.
N. V. Oui, et l’humour est important, avec cette idée de ne pas se prendre au sérieux.
G.-P. V. Je crois que nous avons été les premiers parmi nos jeunes confrères à faire coexister plusieurs générations au sein d’une même galerie, ce qui nous a valu beaucoup de critiques, et qui nous a éjectés de Bâle pendant une dizaine d’années. Pour nous, il s’agissait d’une évidence de redonner une contemporanéité à ces artistes dont aujourd’hui les grandes galeries s’arrachent les estate, qui sont devenus des atouts importants dans leur stratégie commerciale. À Art Basel, nous avons aussi bien vendu une sublime expansion de César à un grand musée que L’Hospice de Gilles Barbier, dès l’ouverture du premier Art Unlimited, à Martin Z. Margulies, l’un des plus gros collectionneurs de Miami.

 

Vue de l'exposition « Niki de Saint Phalle, Belles ! Belles ! Belles ! », 2017 Photo : Aurélien Mole ; Courtesy Galerie GP & N Vallois, Pa
Vue de l'exposition « Niki de Saint Phalle, Belles ! Belles ! Belles ! », 2017
Photo : Aurélien Mole ; Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris


La scène française vous paraît-elle suffisamment soutenue à l’étranger ?
G.-P. V. Je pense qu’il y a un réel souci. La question ne réside pas dans la qualité artistique, mais dans les opportunités de monstration et la prise de conscience de l’enjeu de soutenir une scène artistique forte. Elle se situe au niveau de l’héritage que nous laissons aux générations futures, de la qualité des collections institutionnelles, qui pourront s’enrichir grâce à l’attractivité de notre pays et donc aux futurs legs. Mais elle se joue également d’un point de vue commercial, car le premier marché tel que nous le pratiquons est accompagné du second, soutenu par la cote d’un artiste en ventes publiques. Or, si les artistes français ne sont pas valorisés, le volume des ventes des commissaires-priseurs sera réduit comme peau de chagrin dans vingt ou trente ans. On estime qu’après vingt-huit ans de travail avec Alain Bublex, vingt-cinq avec Gilles Barbier, vingt avec Julien Berthier, ces artistes mériteraient d’avoir une exposition dans une institution parisienne. Et ils ne sont pas les seuls.
Pourriez-vous donner quelques exemples de l’évolution de la cote de vos artistes ?
G.-P. V. Si il y a vingt ans, nous peinions pour vendre une pièce majeure de Jacques Villeglé à 150 000 F, elle vaut aujourd’hui 350 000 €. Il s’agit là d’une belle augmentation, qui n’est cependant pas démesurée au regard de l’importance de l’artiste. La tendance est à l’accélération depuis ces dernières années car beaucoup de grands musées internationaux, comme le Guggenheim Museum de New York ou la Tate de Londres, s’intéressent aux nouveaux réalistes.
N. V. Nous avons procédé de la même manière avec Niki de Saint Phalle, dont la large fourchette des prix va de 10 000 € à 2 M€. Alors que tout le monde connaît les « Nanas », nous imaginons chaque exposition non comme une rétrospective, mais comme l’exploration d’une série cohérente d’œuvres : ainsi, nous avons d’abord présenté les « Tirs », puis les « Femmes », et non uniquement les Nanas. Notre prochaine exposition, en 2021, sera consacrée aux tout premiers travaux de l’artiste.
G.-P. V. Les première pages de dictionnaire de Gilles Barbier étaient vendues 14 000 F en 1994 et rapidement, un collectionneur américain en a acquis une pour 40 000 F lors d’une foire à Chicago ; nous avions eu les honneurs du Chicago Tribune et une exposition au musée de Santa Barbara. Aujourd’hui, il faut compter 75 000 €. Pour Alain Bublex, la fourchette des pièces uniques des années 1990 oscillait entre 8 000 et 10 000 F, alors que maintenant ses photographies en trois exemplaires sont vendues entre 28 000 et 35 000 €. S’ils étaient allemands ou anglais, il faudrait ajouter un zéro, mais il est important de noter que les artistes français s’inscrivent dans la durée, contrairement à certains, plus spéculatifs. Il faut savoir laisser du temps au temps, pour reprendre la phrase de François Mitterrand : le marché produit certes une accélération, mais celle-ci est souvent éphémère, et la disparition de certains noms n’en est que plus brutale ! 

La galerie Nathalie et Georges-Philippe Vallois
en 5 dates
1990
En septembre, création de l’enseigne au 38 puis au 36, rue de Seine
1993
Première participation à la foire de Bâle, en juin, et un an plus tard à la FIAC
2000
Marianne Le Métayer rejoint la galerie
2011
Élection de Georges-Philippe à la présidence du Comité professionnel des galeries d’art, où il restera durant huit années.
2016
Inauguration, en avril, du nouvel espace au 33, rue de Seine, à l’occasion des 90 ans de Jacques Villeglé
à voir
« Gilles Barbier. Entre, dans, derrière, sous, sur… » et « Winshluss. Interférence rétroactive ». 
Galerie Vallois, 33 et 36, rue de Seine, Paris XIe.
Jusqu’au 31 octobre.
www.galerie-vallois.com
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