Narbo Via, l’éclat retrouvé de la Abonne antique, la seconde Rome

On 22 July 2021, by Philippe Dufour

Grâce à son nouveau musée archéologique signé Norman Foster, Narbonne, ancienne capitale de la première province romaine en Gaule, se réapproprie une histoire prestigieuse.

Mur lapidaire de 760 blocs sculptés, l. 76 m, h 10 m.
© nigel young/Narbo Via

On a guetté impatiemment son ouverture, longtemps retardée par la crise du Covid-19… Le musée Narbo Via accueille ses premiers visiteurs, curieux de découvrir l’imposant vaisseau ancré à l’entrée est de la ville, au bord du canal de la Robine. Le parallélépipède monumental ne passe pas inaperçu, avec ses murs de béton aux strates teintées de terres locales, comme un subtil rappel des coupes archéologiques. L’édifice a été dessiné par l’agence londonienne de Norman Foster, habitué de ce Languedoc où il a déjà signé le Carré d’art à Nîmes et le viaduc de Millau. À l’intérieur, c’est l’architecture des demeures romaines qui lui a inspiré les ouvertures zénithales, diffusant un éclairage naturel sur un espace de 2 600 m2. Un millier de pièces archéologiques l’anime : jusque-là partagées entre le musée du Palais des archevêques et le dépôt lapidaire de Notre-Dame de Lamourguier, ces collections enfin réunies renouent les fils d’une histoire mise à mal, celle de Narbo Martius, l’antique cité de Narbonne. À l’origine de ce projet ambitieux, « il y a la volonté de deux hommes, le professeur Jacques Michaud, président de la commission archéologique de Narbonne, et Georges Frêche, président de la région Languedoc-Roussillon, de mettre en valeur le riche patrimoine romain de la ville, dans un édifice digne de lui », explique M’hammed Behel, directeur scientifique du musée. Le concept, défini à la fin des années 2000, et depuis concrétisé par la région Occitanie, a permis « de rendre à la cité antique la place d’honneur qu’elle a perdue avec la disparition de tous ses grands monuments ». Car Narbo Martius fut une véritable capitale, à la tête de la Narbonnaise, première province romaine organisée en Gaule. Dès 118 av. J.-C., deux généraux vainqueurs des peuples gaulois, Lucius Licinius Crassus et Cnaeus Domitius Ahenobarbus, y fondent une colonie italique à la croisée de la via Domitia, reliant l’Espagne au Rhône, et de l’axe d’Aquitaine, qui joint la Méditerranée à l’Atlantique. Carrefour des biens et des idées, la cité se couvre d’un manteau d’édifices prestigieux, temples, théâtre, amphithéâtre ou thermes. Détruits à la fin de l’Antiquité, il n’en subsiste plus rien d’apparent aujourd’hui, mis à part l’horreum, vaste entrepôt souterrain à visiter dans les profondeurs de la ville. La scénographie du musée, élaborée par le studio d’Adrien Gardère, se devait donc de ressusciter ces monuments fantômes à partir de leurs vestiges lacunaires. Mission accomplie, surtout pour le plus étudié d’entre eux : le Capitole, dédié à Jupiter, Junon et Minerve, et édifié à la fin du Ier siècle av. J.-C. « Des fouilles récentes ont confirmé qu’il était d’une taille exceptionnelle : 36 sur 48 mètres, précise M’hammed Behel. Il dominait le forum de ses colonnes et chapiteaux en marbre blanc de Carrare, dont d’impressionnants fragments sont ici exposés. » Une reconstitution virtuelle, à visionner dans l’une des alcôves numériques qui ponctuent le parcours, permet aussi de juger de sa majesté originelle.

Sarcophage aux Amours vendangeuses, IIe siècle, marbre, Les Amarats, Narbonne.© Arnaud Späni/Narbo Via
Sarcophage aux Amours vendangeuses, IIe siècle, marbre, Les Amarats, Narbonne.
© Arnaud Späni/Narbo Via

Une prospérité venue de la Méditerranée
Mais c’est face au formidable mur lapidaire, l’élément phare du musée, que le visiteur peut saisir toute l’importance de Narbo Martius et de sa démographie. Long de 76 mètres et haut de 10 mètres, il se compose de 760 blocs de pierre sculptée, provenant des nécropoles de la cité antique, et classés par types de décors (portraits, putti, guirlandes, bucranes, inscriptions, etc.). Ces fragments émouvants avaient été, pour la plupart, réemployés dans les remparts de la ville sur ordre de François Ier, puis démontés au XIXe siècle. L’idée des concepteurs d’aujourd’hui est de l’avoir doté d’un transstockeur équipé d’un bras (comme ceux utilisé dans la grande distribution) ; les éléments rangés sur des racks métalliques pourront ainsi être déplacés, au gré des recherches scientifiques et des futures trouvailles. De leur vivant, les Narbonnais de l’Antiquité – que l’on peut rencontrer de visu à travers une belle série de bustes – ont joui de la richesse tirée du commerce maritime. Narbo Martius est alors le deuxième port le plus important de la Méditerranée après Ostie. « Grâce aux campagnes de fouilles archéologiques menées ces dernières années – en particulier par Corinne Sanchez, chargée de recherche au CNRS – sur les sites littoraux tout proches, les installations commerciales reprennent forme », poursuit M’hammed Behel. Cependant, Narbonne n’est pas un port comme les autres : il s’agit plutôt d’un système d’avant-ports situés entre la mer, les lagunes et l’embouchure de l’Atax (l’Aude) où s’élève la ville. Là, est débarquée la cargaison des navires venus de toute la Méditerranée ; de nombreux bas-reliefs exposés les représentent, en plein chargement ou voile gonflée, cinglant vers la haute mer. Dans leurs cales, des centaines d’amphores remplies de vin ou d’huile d’olive dont les typologies sont détaillées dans les vitrines. Plus inattendue, la présence d’une exceptionnelle ancre en bois et plomb, de 3,65 mètres de hauteur, donne une idée du tonnage des vaisseaux marchands. Elle a été découverte presqu’intacte à la Nautique, en bordure de l’étang de Bages.

 

Mosaïque de l’ivresse de Bacchus, fin du IIe siècle ou début du IIIe siècle apr. J.-C., Narbonne. © Arnaud Späni/Narbo Via
Mosaïque de l’ivresse de Bacchus, fin du IIe siècle ou début du IIIe siècle apr. J.-C., Narbonne.
© Arnaud Späni/Narbo Via

L’art de vivre chez les patriciens narbonnais
C’est dans ce secteur situé au sud de Narbonne qu’un site exceptionnel commence à sortir de terre, révélant une luxueuse résidence avec une salle à manger isolée au milieu d’un bassin d’un diamètre de 70 mètres… où s’ébattaient des murènes. Les riches demeures de la cité antique sont mieux connues, surtout depuis les fouilles menées au Clos de la Lombarde. De 1973 à 2013, ce quartier résidentiel a livré un ensemble unique de domus patriciennes, dont deux recélaient des décors n’ayant rien à envier à ceux de Pompéi. On peut en juger avec les fresques de la « Maison à portiques », célèbre pour son Génie à la corne d’abondance et sa Victoire ailée, peints au début du IIIe siècle. Dans la maison voisine, dite « au grand triclinium », des natures mortes aux fruits rythmaient les parois peintes en rouge. La salle à manger – qui donne son nom à la villa – déroulait sur 87 m2 un pavement de marbres polychromes, venus de tout l’Empire. Fait rarissime, « ces éléments sont si bien conservés qu’ils ont pu être présentés dans le cadre de pièces reconstituées ; et même, pour l’une, du sol au plafond, dont on a retrouvé certains fragments », souligne le directeur du musée. À l’imitation d’une véritable maison romaine, ces salles d’exposition s’ordonnent autour d’espaces centraux, évoquant atriums et jardins. L’un d’entre eux est agrémenté de la grande mosaïque décrivant L’Ivresse de Bacchus (IIe siècle), l’une des pièces maîtresses du musée. Un siècle plus tard, ces somptueuses demeures seront abandonnées : face aux menaces extérieures, Narbonne se renferme derrière une enceinte, perd de sa surface et de sa superbe. Mais la dernière salle du musée rappelle que la corporation des sculpteurs, passée au service du christianisme, religion officielle de l’Empire, n’en avait pas fini de livrer quelques chefs-d’œuvre. Parmi eux, le sarcophage dit « de l’Orante » et l’étonnante réduction en marbre du Saint-Sépulcre de Jérusalem illustrent l’art paléochrétien s’épanouissant vers 450, avec l’évêque bâtisseur Rustique. L’évocation d’un ultime âge d’or narbonnais, qui clôt avec éclat ce parcours sans faute.

à voir
Narbo Via,
50, avenue de Gruissan, Narbonne (11), tél. : 04 68 90 28 80,
narbovia.fr
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