Napoléon pour tous par les livres et les manuscrits

On 06 May 2021, by Christophe Dorny

Bibliophiles et collectionneurs du monde entier se partagent sans discontinuité l’esprit et la lettre de l’épopée de Napoléon Ier

Joseph Lavallée, Annales nécrologiques de la Légion d’honneur ou notices sur la vie, les actions d’éclat, les services militaires et administratifs […], Paris, 1807. Reliure signée Tessier aux armes de Joachim Murat, maréchal de l’Empire, avec envoi autographe de l’auteur à Robert Dundas, premier lord de l’amirauté d’Angleterre, avec son ex-libris. Drouot, 8 juillet 2020.
Binoche et Giquello 
OVV. M. Proyart.
Adjugé : 14 036 

On le sait : Napoléon aimait les livres, s’y instruisait continuellement. Grand lecteur, sans être bibliophile, il enrichissait ses résidences (Malmaison, Fontainebleau, Compiègne… et Sainte-Hélène) de bibliothèques, les faisait même transporter sur les champs de bataille, et aimait à offrir des ouvrages. De ces quinze années hors normes de l’histoire de France, se sont constituées depuis fort longtemps, en France et à l’étranger, des « bibliothèques napoléoniennes ». Ces ensembles parfois dispersés aux enchères nourrissent l’appétit des collectionneurs qui se renouvellent sans cesse. Quelques librairies spécialisées répondent aussi régulièrement à leurs demandes. Dans le domaine prolifique des ouvrages liés à Napoléon, certains sont devenus « cultes ». La monumentale Description de l’Égypte (1809-1822) est réalisée spécialement sous les ordres de l’Empereur. Il faut compter au moins 100 000 € pour l’édition originale, ses 23 volumes et plus de 900 planches. Cependant, avec une provenance royale, par exemple celle de Louis-Philippe, duc d’Orléans, et un meuble d’époque spécialement conçu, les prix peuvent grimper jusqu’à 435 000 £ (Sotheby’s, Londres, juillet 2020). La seconde édition, dite « Panckoucke », en 1821-1829, s’échange quant à elle à plus ou moins 20 000 €. Le Code civil des Français (1804), ou « Code Napoléon », demeure le fondement de notre droit (90 990 €, en édition originale, An XII, avec le Code de Procédure civile, Drouot Estimations, « Collections Aristophil », avril 2019). Enfin, le Mémorial de Sainte-Hélène – les souvenirs recueillis par Emmanuel de Las Cases –, dont la toute première édition originale de 1823 est quasiment introuvable, achève de façonner la légende (38 750 € pour une suite reliée formant ensemble avec deux autres ouvrages, « Bibliothèque impériale de Dominique de Villepin - livres et autographes », Pierre Bergé & Associés, novembre 2008).
 

41 lettres autographes signées d’un soldat de la Grand Armée à sa famille, 1803-1806, le tout monté sur onglet dans un volume. Neuilly, 19
41 lettres autographes signées d’un soldat de la Grand Armée à sa famille, 1803-1806, le tout monté sur onglet dans un volume. Neuilly, 19 novembre 2020. Aguttes OVV. M. Bodin.
Adjugé : 8 450 


Ressentir
L’appartenance des ouvrages relève du champ particulier des provenances. Les prix sont soutenus lorsqu’elles se superposent : 65 000 € pour l’exemplaire de Napoléon du tome I de l’Histoire des Empereurs romains de Jean-Baptiste-Louis Crevier, qui le suivit à Sainte-Hélène et provenait de Rambouillet, avec un ex-dono autographe signé de Caroline Bonaparte (Osenat, 2014). Quasiment tous les dignitaires de l’Empire ont possédé des livres : Murat, Talleyrand, Fouché et bien d’autres. Dans ce domaine, seuls les armes ou un chiffre, voire les deux marques, détermineront les provenances. « Ce qui est très recherché, ce sont les grands personnages de l’Empire, les maréchaux, les ministres, les frères et sœurs de Napoléon, Joséphine et sa fille Hortense », souligne Anne Lamort, membre du Syndicat français des experts professionnels et autrice du seul ouvrage contemporain de référence (Bibliothèque napoléonienne de Gérard Souham, 2015). Souvent, il s’agit de livres liés à l’Empire. Les almanachs, ces répertoires des personnages importants du régime, sont collectionnés. Ainsi des Annales nécrologiques de la Légion d’honneur par Joseph Lavallée, reliées aux armes de Joachim Murat, fusaient en 2020 à 14 036 € à partir d’une estimation haute de 5 000 € (Binoche et Giquello). Un autre exemple d’ouvrage, celui de Joseph Petit, grenadier à cheval dans la garde des Consuls, qui nous livre sa campagne d’Italie en 1800. Son récit, vendu avec une reliure aux armes de Napoléon et provenant de la bibliothèque de Rambouillet – l’exemplaire ayant en outre appartenu au général Gourgaud –, s’est échangé à 20 220 € (Drouot Estimations, 2019). Les prix ne s’alignant pas sur la pyramide hiérarchique de l’Empire, les éléments bibliophiliques ajusteront les montants : reliure, grand papier ou non, état et, bien sûr, rareté. Même avec une reliure armoriée, mais sans provenance prestigieuse ou rare, les prix ne dépasseront généralement pas 1 000 €. Quelles sont les motivations des acheteurs ? « Les collectionneurs de reliures armoriées ou à provenance impériale s’intéressent à la manière dont a émergé cette nouvelle caste, à l’ascension sociale, notamment avec la reliure personnalisée », explique Anne Lamort. C’est l’homme et son esprit qu’on cherche à saisir dans le contexte politique de l’époque. Ce segment restreint, du fait même d’une offre limitée, compterait pour la moitié, en termes de valeur, du marché des livres napoléoniens. Grâce à une demande internationale venant des États-Unis, de Russie et nouvellement d’Asie, mais aussi à des ventes thématiques et régulières, comme celles de « L’Empire à Fontainebleau » de l’étude Osenat, les prix sont demeurés stables.

 

Mordant de Launay, Le Bon Jardinier, almanach pour l’année 1813, contenant des préceptes généraux de culture, l’indication, mois par mois,
Mordant de Launay, Le Bon Jardinier, almanach pour l’année 1813, contenant des préceptes généraux de culture, l’indication, mois par mois, des travaux à faire dans les jardins, Paris [1813]. Relié aux grandes armes de Louis Bonaparte, roi de Hollande (1778-1846), avec les insignes de Grand Connetable. Drouot, 19 mars 2008, Pierre Bergé & Associés OVV. M. Forgeot.
Adjugé : 22 403 


Comprendre
« La très grande majorité des livres concernant la période napoléonienne ne relève pas à proprement parler de la bibliophilie, mais de la collection », précise pour sa part le libraire spécialisé parisien Fabrice Teissèdre. Dans ce vaste champ des “Mémoires” relatifs à la période de l’Empire, quantité d’auteurs civils ou militaires, acteurs importants ou quasi anonymes de l’Empire, partisans ou contempteurs de Napoléon Bonaparte, ont signé des ouvrages repris dans de multiples éditions jusqu’au XXe siècle. Avec ce type de documents qui englobent souvenirs, cahiers, notes, journal…, « la clientèle cherche plus à réunir tous les mémoires ou une catégorie de ceux-ci (mémoires militaires, de femmes, etc.). Il y a aussi des collectionneurs qui veulent tout avoir sur un thème précis : l’expédition d’Égypte, Waterloo, Sainte-Hélène, Napoléon intime, les batailles, etc. », souligne encore Fabrice Teissèdre. Ces Mémoires sont répertoriés, des ouvrages bibliographiques les compilant existent. Relativement faciles d’achat, ils sont même parfois vendus sous forme de lots dans les ventes aux enchères. Le particulier peut s’en offrir dès 100 ou 150 €. Cependant, préparées ou non par des spécialistes, les éditions sont loin d’être uniformes, et la fourchette de prix peut s’avérer assez large. On trouve ainsi des ensembles reliés regroupant plusieurs sources d’époque, comme ces Mémoires pour servir à l’histoire de France, sous Napoléon, écrits à Sainte-Hélène : huit volumes écrits sous la dictée de l’Empereur par les généraux Gourgaud, Montholon et Bertrand (Paris, Firmin Didot, Bossange, 1823-1825), vendus 875 € par Alde en 2019. La présence ou non d’illustrations gravées fera aussi varier les prix.

 

Jean-Baptiste-Louis Crevier, tome I de l’Histoire des Empereurs romains, Amsterdam, 1750. Exemplaire de Napoléon qui le suivit à Sainte-Hé
Jean-Baptiste-Louis Crevier, tome I de l’Histoire des Empereurs romains, Amsterdam, 1750. Exemplaire de Napoléon qui le suivit à Sainte-Hélène, avec un ex-dono autographe signé de Caroline Bonaparte, cachet de la bibliothèque de Longwood (Sainte-Hélène). Fontainebleau, 15 juin 2014, Osenat OVV. Mme Lamort.
Adjugé : 65 000 


Voir
Tout autant que les provenances et les imprimés, les livres illustrés participent évidemment du mythe. Outre la Description de l’Égypte, d’autres ouvrages liés à la découverte de la lithographie et à l’Empereur appartiennent également au patrimoine bibliophilique napoléonien. Citons l’édition originale de la Vie politique et militaire de Napoléon (Paris, 1822-1826, 2 vol.) d’Antoine-Vincent Arnault. L’ouvrage glorifiant les actes du souverain a été décrit comme le plus beau livre illustré sur Napoléon. Passés en vente il y a quelques mois, les quatre volumes sur grand papier de la Galerie des Enfans de Mars et Collection de divers Uniformes de tous les Corps… (1807), de Pierre Martinet, avec ses 310 planches rehaussées de couleur et des reliures signées Thierry, ont atteint la somme de 23 811 € (« Bibliothèque du docteur Henri Polaillon », Binoche et Giquello, 2020).

 

Joseph Petit, Maringo, ou Campagne d’Italie, par l’armée de réserve, Commandée par le Général Bonaparte, Paris, an IX. Reliure aux armes d
Joseph Petit, Maringo, ou Campagne d’Italie, par l’armée de réserve, Commandée par le Général Bonaparte, Paris, an IX. Reliure aux armes de Napoléon, provenant de la bibliothèque de Rambouillet, dédicace autographe au général Gourgaud. Drouot, 5 avril 2019. Drouot Estimations OVV. M.  Courvoisier.
Adjugé : 20 220 


Découvrir
La saga napoléonienne demeure un champ de découvertes. Dans le domaine des manuscrits, les correspondances de soldats, qui feront peut-être l’objet de publications comme autant de témoignages directs et inédits sur la période, ne laissent indifférents ni les collectionneurs privés ni les institutions publiques. « Des correspondances entières circulent encore et elles sont souvent des témoignages plus fiables encore que les mémoires, car écrites sans souci d’un lecteur autre que le destinataire des lettres » (F. Teissèdre). Ceci explique que 41 lettres du soldat Robert à sa famille, soit environ 120 pages emplies entre 1803 et 1806, atteignent sans problème les 8 450 € (Aguttes, 2020). Des souvenirs inédits existent encore. Tels ceux du général Thiard, rédigés en 1843 et publiés en 2007 par l’historien David Chanteranne, conservateur du musée Napoléon de Brienne-le-Château. D’aucuns espèrent que la commémoration du bicentenaire de la mort de l’Empereur sera l’occasion de faire sortir sur le marché des découvertes : « Les descendants des familles de l’Empire conservent encore des trésors ! », affirme l’historien. 

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