Napoléon, l’empereur des écrans

On 29 April 2021, by Camille Larbey

Avec plus de mille films, téléfilms et séries, il demeure la personnalité historique la plus portée à l’écran. Sous le bicorne, la matière est suffisamment malléable pour y modeler les enjeux de chaque pays et époque.

Philippe Torreton dans Monsieur N. (2003), d'Antoine de Caunes.

Avant Charlie Chaplin, Mickey Mouse ou Jacques Tati, Napoléon avait compris que le visage est secondaire : seule la silhouette reste. Un bicorne, une redingote, un dos voûté et votre Napoléon sera aussi vrai que nature. Peu importe qui lui prêtera ses traits. Aussi lorsque David peint Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard (1800), il utilise son propre fils comme modèle et recourt à un mannequin de bois revêtu du chapeau et des habits du Premier consul. Napoléon est une mise en images, et le cinéma s’en empare avec force. On compte à ce jour un millier de films, téléfilms et séries lui étant consacrés, soit deux fois plus qu’à Jésus-Christ et dix fois plus qu’à Jeanne d’Arc. Sa vie incroyablement romanesque offre une quantité infinie de scénarios, des plus réalistes aux plus fantaisistes, des plus dramatiques aux plus romantiques ou comiques. Surtout, et en dépit de la précision historique que nous en avons, la geste napoléonienne permet d’y loger les idées de son temps. Napoléon ne tarde pas à faire son apparition au cinéma. En 1897, deux ans à peine après leur première projection publique, les frères Lumière produisent deux petits films de Georges Hatot le mettant en scène, l’un antigermanique (Signature du traité de Campo-Formio) et l’autre anticlérical (Entrevue de Napoléon et du pape). La France revancharde, traumatisée par la défaite de 1870, et l’Europe, où fleurissent les nationalismes, s’emparent de la figure de l’Aigle. «C’est moins la personnalité de Napoléon que l’on célèbre que son effigie, promesse de victoires futures», précise l’historien Hervé Dumont dans sa monumentale étude Napoléon. L’épopée en 1 000 films (édition Ides & Calendes).
 

Albert Dieudonné dans le Napoléon d'Abel Gance (1889-1981), sorti en 1927. © La Cinémathèque française
Albert Dieudonné dans le Napoléon d'Abel Gance (1889-1981), sorti en 1927.
© La Cinémathèque française


Une figure au service des idéologies
Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, il fait déjà l’objet de 180 films toutes nationalités confondues. Durant les années 1920 et 1930, ceux qui le prennent pour sujet permettent en Allemagne d’attiser le sentiment antifrançais et à la Grande-Bretagne de légitimer son modèle insulaire, face à un continent européen constamment agité. Le Koutouzov (Vladimir Petrov) commandé en 1943 par Staline, consacré au général responsable de la politique de la terre brûlée qui mit Napoléon en échec, a pour unique but de justifier la débâcle russe deux ans plus tôt face à l’armée allemande. Réalisé en pleine guerre Froide, Désirée (Henry Koster, 1954) oppose un général Bernadotte intègre et romantique à un Napoléon – Marlon Brando muni d’un faux nez – avide de conquête et symbolisant la menace communiste totalitaire. Plus qu’une dénonciation du colonialisme, Adieu Bonaparte (1985), de Youssef Chahine, demeure un vibrant plaidoyer pour la jeunesse arabe des années 1980. Les exemples sont légion. Qu’il soit mexicain, brésilien, syrien, espagnol ou suédois, un film sur Napoléon en dira certainement plus sur son pays de production que sur l’Empereur.
Napoléon et Bonaparte
Les chapitres de sa vie ont suscité un intérêt inégal. Celui du Consulat n’a pas donné suite à des œuvres mémorables. «Les temps de paix et de restructurations politiques sont rarement propices aux spectacles en costumes», écrit Hervé Dumont. La période la plus portée à l’écran est, selon l’historien, celle du déclin et de l’exil, avec au moins cent films et téléfilms : «Scénaristes et cinéastes de tous horizons, tant géographiques que politiques, se sont donné le mot, les uns pour chanter le crépuscule du dieu avec des accents hugoliens sinon wagnériens, les autres pour régler leurs comptes, une fois pour toutes, avec un mythe qui a assez duré et un personnage aux contours et actions calamiteuses.» Parmi ce foisonnant corpus, mentionnons Monsieur N. (2003), d’Antoine de Caunes, brillante reconstitution sous forme d’enquête policière des derniers mois de l'Empereur à Sainte-Hélène. Au sein du paysage cinématographique français, Napoléon Bonaparte occupe une place particulière. Au tournant du XXe siècle, son côté belliciste sert à justifier la politique coloniale. Avec le traumatisme de 14-18, cette figure trop associée à la guerre va disparaître durant plusieurs décennies. Il faut attendre 1955 et le Napoléon de Sacha Guitry pour voir de nouveau à l’écran la figure de l’Empereur. Notons qu’en France le Petit Caporal ne parle jamais avec son accent corse, comme si les Français étaient gênés par ses origines extra-métropolitaines.

 

Bonaparte fuyant sur la barque du patron Ucciani, extrait du Napoléon d'Abel Gance, tourné en Corse en 1925. © La Cinémathèque française
Bonaparte fuyant sur la barque du patron Ucciani, extrait du Napoléon d'Abel Gance, tourné en Corse en 1925.
© La Cinémathèque française


Fantasmes de cinéphiles
Pour les cinéphiles, les plus beaux longs métrages sont aussi ceux qui n’existent pas. Au milieu des années 1930, Charlie Chaplin travaille sur un script racontant un Napoléon devenu pacifiste et s’évadant de Sainte-Hélène pour faire de l’Europe une nation où règne l’harmonie, avant de terminer sa vie comme… bouquiniste à Paris ! Ce Return from St. Helena, avec bien sûr Chaplin dans le rôle principal, ne rencontre que le refus de la part des studios. L’interprète de Charlot se rabat alors sur l’adaptation d’un autre dictateur, cette fois-ci contemporain. Mais le plus grand film inachevé sur l’homme est sans nul doute celui de Stanley Kubrick. Fort du succès commercial et critique de 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968), le réalisateur britannique réunit une documentation de cinq cents ouvrages et 15 000 images dans le but de raconter la vie entière de l’Empereur, du berceau jusqu’à l’île-prison – chose rare dans la filmographie napoléonienne. Les batailles doivent mobiliser 40 000 soldats et 10 000 cavaliers fournis par l’armée roumaine. Malheureusement, le récent échec en salle de trois adaptations concurrentes convainc les financiers de se désengager du projet. Kubrick recyclera une partie de ses recherches pour son Barry Lyndon (1975). Dans le livre-objet Le «Napoléon» de Kubrick. Le plus grand film jamais tourné, paru chez Taschen, Alison Castle a compilé en 800 pages les archives – photos de repérage, esquisses de costumes, correspondance, scénario définitif, etc. – de ce projet démesuré. Citons enfin Le Barbier de Napoléon (1928), premier film parlant de John Ford, considéré aujourd’hui comme perdu et qui alimente également les fantasmes.
Netflix au secours de Napoléon
Totem de la cinéphilie, le Napoléon (1927) d’Abel Gance marque l’histoire du septième art par son ambition et ses moyens déployés : dix-huit mois de tournage, 450 000 mètres de pellicule, des caméras montées sur des chevaux ou des balançoires, de nombreux effets de caméra subjective, un Albert Dieudonné pénétré par son rôle – il se fera enterrer en costume de Napoléon –, une année de montage pour un résultat dépassant les cinq heures de film, dont les vingt dernières minutes sont projetées sur trois écrans de cinéma accolés. «Le public ne devra pas être spectateur comme il l’a été jusqu’à présent […] Il devra s’incorporer au drame visuel comme des Athéniens aux tragédies d’Eschyle», ambitionne alors le réalisateur. Mais ce Napoléon vu par Abel Gance, son titre original, est un casse-tête pour qui veut redécouvrir l’œuvre. Il en existe plus d’une vingtaine de formes, aux durées différentes, en noir et blanc ou en couleur, muettes ou sonorisées. Netflix a annoncé devenir mécène de la Cinémathèque française dans la reconstruction de la version de sept heures : un vaste chantier commencé il y a dix ans et qui devrait s'achever à la fin de l'année. Napoléon semble décidément intéresser les plateformes de vidéo à la demande, puisque Disney + produit Kitbag, de Ridley Scott, sur la relation entre Bonaparte et Joséphine. Le titre provient d’un dicton militaire disant qu’il y a un état-major caché dans le paquetage (kitbag) de chaque soldat. Le tournage doit débuter l’année prochaine. Après Dennis Hopper, Patrice Chéreau, Eli Wallach, Philippe Torreton, Ian Holm, Charles Vanel, Daniel Gélin, Alain Chabat ou Rod Steiger, ce sera au tour de Joaquin Phoenix d’enfiler la redingote et le bicorne. 

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