Naoshima, haut lieu de l’art mondial au Japon

On 16 September 2016, by Emmanuel Lincot

C’est dans la mer Intérieure, au sein du Benesse Art Site Naoshima, que se trouvent les plus beaux sites japonais dédiés à l’art contemporain. Depuis 2010, la Setouchi Triennale y a sollicité des artistes de prestige, dont Mariko Mori et Olafur Eliasson, et s’est étendue depuis aux îles environnantes.

Lee Ufan Museum
© Photo Tadasu Yamamoto

Petite île située au large de Shikoku, Naoshima est sortie de son anonymat lorsque l’entreprise du secteur de l’éducation Benesse, dans une optique de mécénat, décida d’y installer un musée d’art contemporain intégré à un luxueux hôtel, la Benesse House. Mission fut confiée à l’architecte Tadao Ando, prix Pritzker 1995, de concevoir un édifice original. La sobriété du bâtiment en béton brut, son harmonie avec la nature  fjord que surplombent des pinèdes au vert tendre , sont d’une éclatante réussite. La collection abrite notamment des œuvres de Keith Haring, Alberto Giacometti, Shinro Ohtake, Yves Klein, Christo, Cy Twombly, César, Sam Francis, Richard Long et Nam June Paik. On peut également admirer à l’entresol les réalisations de Bruce Nauman, Jannis Kounellis, Hiroshi Sugimoto et Kan Yasuda. Non loin de la Benesse House, Tadao Ando a édifié, au milieu d’une végétation luxuriante, le Lee Ufan Museum. Connu du public français pour l’exposition de ses œuvres au château de Versailles en 2014, cet artiste d’origine coréenne, philosophe de formation et diplô-mé de l’université de Tokyo, associe l’extrême pureté du site à une réflexion sur la spatialité de l’œuvre. Religion donc. Et l’esthétique en est le principal vecteur. Il faut se rendre au Chichu Art Museum, à quelques encablures de là, pour comprendre que le choix souvent très éclectique des œuvres nous renvoie à cette considération première. Du spirituel avant toute chose ! C’est bien ce mot qu’il nous vient en contemplant les Nymphéas de Claude Monet. Une douce lumière, qui rappelle celle de l’Orangerie, s’offre en un dispositif propice à la méditation. Deux autres salles attenantes à celle dédiée au maître français, auquel les Japonais continuent de vouer un culte, sont respectivement consacrées à James Turrell et à Walter De Maria.
 

Teshima Art Museum
Teshima Art Museum© Photo Ken’ichi Suzuki

Art House Project, Teshima
Toujours sur l’île de Naoshima, il faut se rendre au village de Hommura. Cet ensemble de maisons traditionnelles en bois, antérieures pour certaines à l’ère Meiji (1868-1912), a été investi par des artistes dans le cadre de l’Art House Project. L’une d’elles, Minamidera, accueille une œuvre créée de nouveau par James Turrell. Plongés dans l’obscurité, les visiteurs redécouvrent, en une lente gradation sensorielle, la singularité de leur capacité visuelle. Située à deux pas d’un temple shinto, cette bâtisse conduit ensuite le visiteur au ANDO MUSEUM. Magnifique illustration des concepts défendus par Tadao Ando, cette maison centenaire, laissée inchangée dans son apparence formelle, a été réaménagée de fond en comble par le génial architecte autodidacte, originaire d’Osaka. On y redécouvre les vertus du minimalisme (less is more), tandis que le béton se conjugue à la charpenterie originelle de l’édifice, en une subtile réalisation d’ensemble. Vingt minutes suffisent enfin pour traverser le bras de mer qui nous sépare de Teshima. Cette deuxième île, tout en relief, plages et forêts, s’aborde par le port de Ieura ou de Karato. Point n’est besoin d’y visiter la très kitsch Yokoo House, qui, dans sa débauche de couleurs, est à notre avis le parangon du mauvais goût. En revanche, il y a nécessité de monter durant près d’un kilomètre jusqu’au sommet de la colline, pour explorer le superbe site entourant le Teshima Art Museum. L’expérience est un choc ! Au détour d’un bosquet d’arbres, saluant les bords de mer, se dévoile à la vue un bâtiment en forme de goutte d’eau. Puis, nous rapprochant, nous le voyons, posé là, au milieu des rizières en terrasse… Ceci est le musée de Teshima, conçu par l’architecte Ryue Nishizawa et l’artiste Rei Naito.

En entrant, ce que l’on ressent va bien au-delà des mots.

Tous les sens en éveil
On doit au premier et à son associée Kazuyo Sejima le groupe SANAA, à l’origine du Louvre-Lens. Reito Naito, quant à elle, s’était distinguée pour son œuvre Un luogo sulla terra (1997), exposée au pavillon japonais de la 47e Biennale de Venise. Après s’être déchaussé, on y entre, tous les sens en éveil. Ce que l’on y ressent va bien au-delà des mots. De cet intérieur sphérique percé de deux vastes ouvertures, on retient le souffle d’une légère brise. Elle meut en une calligraphie toujours changeante des perles d’eau, émergeant du sol et où se reflètent en d’étranges anamorphoses le ciel gris-bleu et ses nuages.

 

Yayoi Kusama, «Pumpkin»
Yayoi Kusama, «Pumpkin» © Photo Shigeo Anzai

Réceptacle d'énergies
Il faut avoir vécu dans une yourte, ou communié sous la voûte d’une cathédrale inachevée  la Sagrada Família de Gaudí ou l’église des jésuites de Macao , pour comprendre la beauté première et neuve que cette fascinante architecture évoque au plus profond de nous. Elle est un réceptacle d’énergies, et tout l’univers semble s’y être donné rendez-vous. D’aucuns donneront une interprétation culturaliste à la signification de cette œuvre, à la manière d’un Augustin Berque (géographe, orientaliste et philosophe né en 1942, ndlr) prompt à déceler, dans cette conciliation entre l’homme et la nature, une singularité proprement japonaise. D’autres seront plus simplement sensibles au sentiment d’atemporalité libératrice que procure ce lieu de contemplation pure. Il confère à l’île un statut de sanctuaire. On y éprouve le même état d’apaisement, de plénitude absolue, qu’à Miyajima ou Ise, autres sites majeurs de ce sublime littoral. Les Kamis, le monde des esprits, n’y sont jamais étrangers. Sans doute n’est-ce pas le fait du hasard si Christian Boltanski a établi, dans le contrebas de l’île, ses «Archives du Cœur». Chaque visiteur y est invité à enregistrer les battements du sien. Secret dialogue et désir de faire naître en ce lieu supposé vierge le souvenir d’un passage, semblable à une communion que nul n’aurait perdue.

À VOIR
Le Benesse House Museum
accessible par la navette de Naoshima, à pied ou à vélo,
8 h-21 h (dernière entrée : 20 h).


Le Chichu Art Museum
à une vingtaine de minutes à pied de la Benesse House,
tlj. sauf lun., 10 h-18 h (sauf oct.-fév. : 10 h-17 h).


Le Lee Ufan Museum
à une dizaine de minutes à pied du Chichu Art Museum,
tlj. sauf lun., 10 h-18 h (sauf oct.-fév. : 10 h-17 h).


Le Teshima Art Museum
sur l’île de Teshima voisine
mars-sept., tlj. sauf mar. 10 h-17 h ;
oct.-nov. : tlj. sauf mar. 10 h 30-16 h ;
déc.-fév. : ven.-lun., 10 h 30-16 h

En contrebas, toujours sur Teshima : 

Les Archives du Cœur
mars-sept. : tlj. sauf mar., 10 h-17 h ;
oct.-nov., 10 h-16 h) ;
déc.-fév. : ven.-lun., 10 h-16 h.
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