Musée versus monument

On 21 January 2021, by Sarah Hugounenq

La relation constitutive entre une collection et son écrin historique fait s’entrechoquer deux disciplines et deux administrations, entre conservation et architecture. Mais depuis quelques années, les châteaux-musées retrouvent une nouvelle jeunesse.

Exposition « Henri IV », été 2019, château de Cadillac (Gironde).
© SH DR

Bâtiments religieux désertés, résidences royales inoccupées… Les dommages collatéraux de la Révolution française coïncident avec la vague républicaine de création de musées. Partout, dans la hâte, ils investissent les monuments historiques. Les premiers musées se construisent donc contre leur enveloppe rarement en adéquation avec les collections reçues. En 1843, le château de Blois est mis au service d’un condensé de l’histoire de l’art, de l’archéologie à la peinture moderne. Près d’un siècle plus tard, dans les années 1930, Henri Verne, à la tête du Louvre, s’applique à transformer le palais en musée et escamote ses décors au profit d’une meilleure lisibilité des collections. «Respecter le Palais, mais sans le subir» est son credo. De nos jours, au château de Versailles, son directeur Laurent Salomé constate que «les salles neutres n’existent pas. Le musée est palatial, avec des tableaux encadrés dans les boiseries. Le public vient voir un monument, non des collections». Un autre écueil est d’ordre technique. Les vieilles pierres n’offrent pas toujours les normes adaptées à la conservation des œuvres, l’espace nécessaire à leur manutention, les sorties de secours en cas d’évacuation, l’accessibilité aux poussettes et fauteuils… Et la création d’extensions au profit des collections tourne souvent au casse-tête. «Pour ne pas perturber les niveaux archéologiques, la solution a été de construire un bâtiment réversible : comme une sorte de table, sous le plateau de laquelle s’accrocheraient les étages, et dont les 16 micropieux de moins de 20 cm de diamètre s’enfoncent à travers l’épaisseur des maçonneries antiques sans les toucher», explique Séverine Lepape, directrice du musée de Cluny à Paris, au cœur du chantier d’extension signé Bernard Desmoulin.
 

Monastère royal de Brou, à Bourg-en-Bresse (Ain). © Bourg-en-Bresse
Monastère royal de Brou, à Bourg-en-Bresse (Ain).
© Bourg-en-Bresse

Achoppements
«Cette double présence de château et de musée est depuis longtemps une vraie difficulté, en particulier pour la compréhension du public, reconnaît Élisabeth Latrémolière, directrice du château de Blois. Jusqu’aux années 1990, le musée était relégué dans l’aile Louis XII, qui n’était donc plus traitée comme des appartements royaux. Mon prédécesseur, Thierry Crépin-Leblond s’est concentré sur la restitution du château dans son état XVIe siècle, donc vide, car la cour était alors itinérante.» Quand la distinction entre contenu et contenant se superpose à des tutelles différenciées, l’interaction peut relever du dialogue de sourds. Tel est le cas à Albi, où le musée municipal Toulouse-Lautrec est affectataire depuis 1922 d’une partie du palais épiscopal, propriété d’un syndicat d’économie mixte. «La situation est compliquée, admet Florence Saragoza, à la tête du musée. Le calendrier des travaux entre bâti et musée n’est pas toujours le même. C’est au propriétaire du bâtiment de le valoriser, quand nous avons la charge du rayonnement des collections. Dans ces conditions, il est difficile de ne pas effacer un discours au profit de l’autre, d’autant que le musée lapidaire n’est plus visible et que la donation Toulouse-Lautrec a pris le pas sur le reste des collections.» Cette dichotomie administrative se retrouve au monastère royal de Brou, géré par le Centre des monuments nationaux et abritant le musée municipal de Bourg-en-Bresse. «Jusqu’en 2010, la césure était complète entre les agents de la ville et les contractuels du CMN ; tandis qu’il a fallu attendre la fin des années 1990 pour avoir une entrée commune», confie Pierre-Gilles Girault. L’administrateur du monument s’est évertué, à la faveur d’une vaste campagne de restauration achevée en 2019, à redéployer dans la totalité du monument les collections, tantôt témoins de la production locale, tantôt des Primitifs flamands liés à l’entourage de Marguerite d’Autriche, commanditaire du lieu, ou encore des toiles troubadour faisant revivre les fastes gothiques dans l’imaginaire du XIXe siècle. Ici comme ailleurs, la volonté d’un récit unifié entre monument et collection est une préoccupation récente. Albi a lancé un projet collectif de recherche sur l’histoire du bâtiment, dont les découvertes seront incluses dans la refonte du parcours à l’horizon 2022. Le musée de Cluny profite de son chantier pour rééquilibrer les discours sur les collections et l’histoire du lieu : le parcours suivra la chronologie de l’édifice, du frigidarium à l’hôtel médiéval et son jardin restitué. Quant au Louvre, il a enrichi son organigramme d’un service d’histoire du palais en 2014, et entame au printemps 2021 l’ouverture de nouvelles salles centrées sur l’édifice (après la fermeture de celles créées en 1989).

 

Château royal de Blois (Loir-et-Cher), escalier François Ier. © Lépissier
Château royal de Blois (Loir-et-Cher), escalier François Ier.
© Lépissier


Maillage délicat
«L’ouverture du musée du Louvre répond à une ambition politique républicaine qui se devait d’occulter le passé royal, rôle transféré à Versailles en tant que palais, analyse Néguine Mathieux, directrice de la recherche et des collections de l’institution. Depuis les travaux du Grand Louvre, les vestiges historiques du palais s’intègrent comme des œuvres. Jean-Luc Martinez veut poursuivre ce dialogue.» Au printemps, la salle des Verres attenante à la chambre du roi Louis XIV déroulera un discours sur son occupation royale, tandis qu’à l’horizon 2022, les salles qui accueillent l’archéologie romaine ou les appartements de Napoléon III seront complétées par un discours sur leurs anciennes fonctions. «Nous ne souhaitons pas supprimer une histoire au profit d’une autre, mais rester au plus près des espaces historiques emblématiques et conserver l’unité du parcours des collections, poursuit la conservatrice. Cela conduit à s’intéresser aux espaces intermédiaires connexes, aux embrassures de fenêtre, ou aux escaliers qui en disent long sur le palais.» À la faveur de la chute brutale de la fréquentation, Versailles accélère sa réflexion sur le subtil équilibre entre art et architecture. «Nous devons développer une autre image que celle d’un palais décoré. Pour ne plus être résumés à Louis XIV et Marie-Antoinette, nous avons par exemple ouvert les salles Louis-Philippe. Par ailleurs, nous accentuons la dimension “œuvre d’art” par le développement des visites guidées. Cette dynamique, qui a aussi le mérite de rééquilibrer la circulation des flux dans le château, est particulièrement d’actualité avec le Covid.» Si Versailles voit dans son identité «musée» la possibilité de réfléchir à l’accueil du public, à Cadillac, le château du duc d’Épernon, favori d’Henri III, mise sur ses collections de tapisseries parmi les plus riches de France pour se départir d’une image liée à son passé carcéral et à la proximité d’un hôpital psychiatrique. «Ces éléments créent un imaginaire collectif qui font que le château est peu ou pas visité, regrette Olivier du Payrat, son administrateur. L’aménagement dans l’aile Nord d’une réserve nécessaire à nos 35 tentures, le développement de cartels numériques sur la collection ainsi que la production d’expositions de beaux-arts, comme celle sur Henri IV, menée en 2019 avec le château de Versailles, doit appuyer l’identité d’un musée-monument et redonner l’envie aux Girondins de (re)venir.» La médiation numérique est une solution unanimement saluée pour enrichir le discours du parcours des collections. À Brou, le ré-accrochage des collections s’est accompagné d’un nouvel audioguide, où la parole est donnée à l’architecte du monastère. À Blois, l’objectif d’Élisabeth Latrémolière était d’«en refaire un lieu homogène, grâce à la tablette Histopad qui immerge le visiteur dans le bâtiment restitué et valorise en même temps des œuvres toujours en réserve. À côté, nous avons réparti les collections dans l’intégralité du château, et de manière thématique (production locale, histoire des appartements, etc.) qui ménage l’approche “art et architecture”». Malgré des coûts d’entretien et de manutention décuplés et les difficultés techniques, l’opportunité de détenir des collections dans un bâtiment historique est unanimement affirmée. «Dans le débat actuel sur l’avenir des musées, les musées historiques sont mieux armés car nous ne nous réduisons pas à un musée encyclopédique, estime Florence Saragoza. Cela permet de diversifier les discours et donc les publics. Mais pour cela, il faut prendre le temps d’y réfléchir et ne pas se suffire d’être un écrin esthétique.»

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