Musée d'Orsay : Tissot, sous le vernis des apparences

On 07 July 2020, by Valentin Grivet

Séduisants mais lisses, les tableaux de James Tissot seraient-ils plus complexes qu’ils en ont l’air ? C’est ce qu’entend démontrer l’exposition du musée d’Orsay.

James Tissot (1836-1902), London Visitors, 1874, huile sur toile, 160 114,3 cm (détail), The Toledo Museum of Art.
© Richard Goodbody Inc., New York

Apprécié en son temps pour sa peinture sage et appliquée, James Tissot (1836-1902) a ensuite été victime d’un long désamour, pour les raisons mêmes qui l’ont fait aimer. « Lors de la dernière rétrospective consacrée à l’artiste, organisée au Petit Palais, à Paris, en 1985, les critiques étaient virulentes, rappelle Paul Perrin, conservateur au musée d’Orsay et co-commissaire de l’exposition, aux côtés de Marine Kisiel et Cyrille Sciama. Il faudra attendre le début des années 2010 pour que l’on commence à se réconcilier avec ce type de peinture du XIXe siècle. » Tissot n’a cependant jamais totalement disparu du paysage. Il figure régulièrement dans des expositions thématiques et certaines de ses toiles, tel le Portrait de Mlle L. L. – longtemps choisi pour illustrer la couverture de Madame Bovary –, font partie de l’imaginaire collectif. « Nous souhaitions remettre ces images dans une carrière, une vie. Montrer leur densité, leur profondeur, poursuit le commissaire. Tissot est moderne par ses sujets, sa façon d’être et de mener sa carrière, plus que par son style. Ses tableaux sont codés, traversés de références à la littérature, à la musique, à des moments de sa vie. Il est ambigu dans sa manière d’échapper à tous les “ismes”. Sa touche est académique, il refuse l’invitation d’Edgar Degas à participer à la première exposition des futurs impressionnistes en 1874, certaines de ses toiles rappellent l’esthétique du préraphaélisme, d’autres sont teintées de symbolisme. Mais il reste libre, et indépendant. » L’œuvre de Tissot est intimement liée aux événements, heureux ou tragiques, de son existence, que suit le parcours chronologique de l’exposition : de brillants débuts dans le Paris du second Empire, entre grands portraits bourgeois et sujets japonisants (il possède lui-même une collection d’art asiatique) ; la période londonienne, à partir de 1871, avec ses tableaux décrivant les mœurs de la société victorienne, qui ravissent une clientèle d’aristocrates, d’industriels et de banquiers. C’est en Angleterre qu’il rencontre Kathleen Newton, le grand amour de sa vie, qui disparaît en 1882, emportée par la tuberculose, et dont une série de portraits décrit la lente agonie. Ses tableaux aux couleurs claires laissent alors place à une iconographie plus sombre, plus habitée. Tissot regagne la France, se réfugie dans le spiritisme (L’Apparition médiumnique, 1885) et la religion : sa série d’illustrations de la Bible, après un voyage en Terre sainte en 1886, connaît un vif succès jusqu’aux États-Unis. Mais au-delà des sujets, l’étude attentive de ses tableaux révèle l’extrême virtuosité du peintre. Ses compositions « léchées », et quelque peu figées, sont savamment orchestrées. Elles fourmillent de détails, avec un soin particulier porté au décor, au rendu des étoffes et, surtout, à la matérialité des objets. D’ailleurs, et c’est là l’une des surprises de l’exposition, Tissot en a lui-même créé. Un ensemble de vases, de théières et de jardinières révèle son goût insoupçonné pour les émaux cloisonnés. Il n’est pas question ici de vouloir faire de Tissot l’artiste de son siècle, mais de montrer sa peinture pour ce qu’elle est. Une soixantaine de toiles suffisent à donner un aperçu des différentes facettes du peintre, en évitant la répétition et l’effet de saturation. Tissot a du talent, mais n’est pas un génie. Son art est de belle facture, mais en aucun cas révolutionnaire. Ses sujets varient, mais son style, lui, évolue peu. Cela n’en fait pas moins un artiste singulier. Et par là même, intéressant.

« James Tissot, l’ambigu moderne », musée d’Orsay,
1, rue de la Légion d’Honneur, Paris VIIe, tél. : 01 40 49 48 14.
Jusqu’au 13 septembre 2020.
www.musee-orsay.fr
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe