Murelli, derniers guillocheurs de France

On 16 April 2019, by Dimitri Joannides

Créée en 1949, l’entreprise du Val-d’Oise perpétue depuis trois générations un savoir-faire mal connu, hérité du XVIe siècle.

Ercuis, fourchette de la collection «Panoplie» (2017) aux manches guillochés par les ateliers Murelli.

Ne dites surtout pas à Marc Murelli, fils aîné du défunt fondateur et maître des lieux depuis 1995, que ses machines «gravent» stylos, briquets et autres biens de luxe ! Car les Établissements Murelli, labélisés «Entreprise du patrimoine vivant» depuis 2012, sont les derniers en France à pratiquer l’art complexe et raffiné du guillochage. Cette technique d’ornementation, unique en son genre, consiste à décorer des objets par enlèvement de matière, au tour ou mécaniquement, afin de donner à une surface mate (en laiton, laque, or, argent…) une texture finement ouvragée de dessins variés, de type clou de Paris, damier, flammèche, vieux panier, vague… Deux siècles plus tôt, vers 1786, l’horloger Breguet souhaite enrichir de motifs divers le fond de ses cadrans en or et argent massifs, afin de leur donner plus de relief. Et prouver à ses riches clients qu’une montre peut, elle aussi, accéder au rang d’œuvre d’art. Pour ce faire, la célèbre manufacture opte pour un procédé qui consiste à évider la matière afin d’y faire apparaître des petits motifs géométriques d’un dixième de millimètres. Le guillochage au sens noble est né ! Pourtant, comme le rappelle avec passion Marc Murelli, «les premiers guillochis  de simples traits parallèles, entrecroisés ou symétriques  sont connus en Europe depuis le XVIe siècle». La technique ne prend réellement son envol qu’au XVIIIe siècle grâce à l’horlogerie, où un burin spécialement dédié à cet usage, et baptisé la «guilloche», permet aux artisans de faire des merveilles. De nos jours, ce sont une vingtaine de machines et tours, dont la plus ancienne date de 1926, qui permettent aux Établissements Murelli de guillocher jusqu’à six objets en même temps chacune. Mais, preuve que l’intervention manuelle de l’artisan reste incontournable à toutes les étapes du processus, une seule est entièrement numérisée. «La première machine entièrement automatique n’a été conçue qu’après-guerre, et elle valait une petite fortune», précisent Antoine et Julie Murelli, les petits-enfants du fondateur, eux-mêmes guillocheurs dans l’entreprise familiale depuis respectivement 1999 et 2006. «Mon père Robert, fondateur de la maison, s’est toujours battu pour bien différencier le guillochage de l’emboutissage ; c’est la perte des mots et des nuances dans les appellations qui fait tomber un métier dans les oubliettes de l’histoire… », se désole Marc Murelli. Amer, son fils Antoine se souvient du détournement par un fabricant automobile français, pour un concept-car, d’un bouton en aluminium guilloché par ses soins, «que le constructeur a finalement produit en série par emboutissage, avec un moule et une matrice, en réutilisant notre modèle»… Et lorsque le terme de guillochage réapparaît de temps à autre dans la presse, c’est souvent pour être galvaudé, «comme à propos de ce célèbre fabricant de couteaux aveyronnais dont les lames sont limées et non guillochées !», abonde sa fille Julie. En revanche, s’il existe aujourd’hui encore d’autres vrais guillocheurs traditionnels, il faut les chercher hors de France, en Suisse, en Allemagne ou en Italie.
 

Guillochage d’un stylo en métal.
Guillochage d’un stylo en métal. © Établissements Murelli

De prestigieux clients
En soixante-dix ans d’existence, les Murelli ont dû s’adapter à toutes les modes, au gré des demandes de leurs prestigieux clients. «Dans les années d’après-guerre, la ten-dance était aux poudriers, aux vaporisateurs de parfum, aux étuis à cigarettes et aux briquets. Un marché que se partageaient une demi-douzaine d’ateliers de guillochage comme celui de mes parents», précise Marc Murelli. Puis, à la faveur des rachats et des regroupements des marques de luxe entre elles, les besoins en guillochage se sont réduits. «Certains grands noms ont peu à peu intégré leurs propres ateliers de guillochage, nous sous-traitant de moins en moins de travail. À l’inverse, d’autres, comme Van Cleef & Arpels, continuent à nous confier la réalisation de prototypes», nuance-t-il. Marc Murelli se souvient avec nostalgie de la belle époque des années 1980 où, oubliant rapidement les briquets alors sur le déclin, ses ateliers se sont mis à guillocher jusqu’à 100 000 stylos par an pour Cartier, et autant pour Dupont ou Dunhill : «Il faut dire que, dans les années 1970, nous étions les seuls spécialistes encore en activité !» La société employait alors jusqu’à onze salariés et répondait à des commandes toutes plus prestigieuses les unes que les autres. «Indépendamment des demandes traditionnelles, comme celles de quelques centaines de stylos guillochés pour la cour du roi Hassan II du Maroc, nous avons répondu à des requêtes très spéciales. Je repense en particulier à celle du shah d’Iran qui, à l’occasion des fêtes de Persépolis, offrait à ses invités des briquets Patek Philippe en or massif guillochés ici même ! Il y a quelques années, nous avons aussi réalisé un nécessaire de bureau pour le sultan de Brunei», confie-t-il avec fierté.

 

Van Cleef & Arpels, briquet en or guilloché de rainures. Paris, Drouot, Coutau-Bégarie SVV, 27 février 2019, 2 190 €.
Van Cleef & Arpels, briquet en or guilloché de rainures. Paris, Drouot, Coutau-Bégarie SVV, 27 février 2019, 2 190 €. DR

Se renouveler pour survivre
Depuis une bonne quinzaine d’années, les artisans d’art, toutes spécialités confondues, ont dû innover et se renouveler pour survivre : l’horlogerie souffre de la concurrence des montres connectées et des smartphones, les fabricants de stylo sont marginalisés par les claviers d’ordinateur, les enseignes grand public de meubles en kit ont changé le regard des amateurs de mobilier… En la matière, les Établissements Murelli ne dérogent pas à la règle et sont en première ligne lorsque des changements de goût affectent le monde du luxe. Marc Murelli en veut pour preuve le secteur des arts de la table où, faute de croissance en Europe, les Puiforcat, Ercuis et autres Christofle trouvent de nouveaux débouchés en Asie : «Il y a encore quelques années, lorsqu’ils retrouvaient des amis, les Chinois allaient au restaurant. Désormais, latendance est de recevoir chez soi. Mécaniquement, les familles aisées s’équipent en ménagères, plats en argent massif, timbales à champagne… remplissant, par ricochet, les carnets de commandes des sous-traitants que nous sommes.» Une aubaine à l’heure du désintérêt pour les objets de luxe de poche, consécutive à la crise financière de 2008, à l’issue de laquelle des clients fidèles comme Montblanc ou Montegrappa ont sensiblement réduit la voilure. «Nous n’avions pas traversé de telles turbulences depuis le choc pétrolier de 1973 et, dans une moindre mesure, la première guerre du Golfe», analyse Marc Murelli. À l’inverse, les mêmes Chinois s’offriront aujourd’hui plus volontiers des parures de bijoux surmontées de diamants que de petits objets guillochés moins ostensibles. Plus inattendu, un autre secteur permet au guillochage de prendre un nouveau souffle, celui de la décoration d’intérieur. Récemment, les Murelli ont reçu une commande spéciale de plus de deux cents interrupteurs guillochés, destinés à une maison monégasque, ainsi qu’une vingtaine de liseuses murales qui iront équiper quelques-unes des suites d’un palace parisien récemment rénové. Quant à savoir ce qui, dans dix, vingt ou trente ans, sera guilloché dans leurs ateliers de Domont, il serait risqué de prendre des paris. Pourtant, en exclusivité, Antoine Murelli nous fait partager l’une de ses dernières trouvailles, encore en phase d’essai : une coque de protection de téléphone portable en résine… guillochée !

Cartier, lot de deux stylos à bille et un briquet en métal doré guilloché. Paris, Drouot, Ader SVV, 13 mars 2019, 224 €.  
Cartier, lot de deux stylos à bille et un briquet en métal doré guilloché. Paris, Drouot, Ader SVV, 13 mars 2019, 224 €.
DR
 
À savoir
Établissements Murelli,
33, rue du Trou-Normand, Domont (95), tél. : 09 74 56 72 48,
www.murelli-guillochage.fr
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