Gazette Drouot logo print

Mikhaïl Piotrovski, directeur d'un Ermitage augmenté

Published on , by Emmanuel Ducamp

Comme tous les responsables de musées dans le monde, le directeur de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, a dû faire face aux effets de la pandémie sur la prestigieuse institution russe. Et reste résolument tourné vers l’avenir.

Mikhaïl Piotrovski, directeur d'un Ermitage augmenté
Le professeur Mikhaïl Borissovitch Piotrovski, archéologue de formation, membre de l'Académie des sciences de Russie.

Comment qualifieriez-vous la période que nous vivons actuellement ?
Je pense que deux éléments sont évidents après le choc de la pandémie. D’abord, notre futur ne sera pas aussi simple que nous l’aurions imaginé et il faudra nous adapter aux conditions nouvelles, par exemple à la nécessaire diminution des déplacements. Mais une chose me paraît encore plus importante : après un tel choc traumatique, nous réalisons quel est le rôle des musées et la part qu’ils peuvent prendre dans son mécanisme de «guérison». Si j’en juge par l’affluence accrue dans leurs murs dès qu’ils ont rouvert, ces lieux et les œuvres d’art qu’ils contiennent ont un effet positif pour ne pas dire curatif sur les gens qui s’y précipitent, comme une espèce de médicament. Notamment sur la jeunesse… Depuis notre réouverture, nous avons ainsi constaté un net rajeunissement de nos visiteurs, les moins de 35 ans représentant actuellement près de 60 % d’entre eux. Par ailleurs, si les voyages sont amenés à diminuer, le rôle des musées est de nourrir culturellement le public par un riche programme d’expositions, à l’intérieur ou par-delà les frontières. Qu’il s’agisse d’œuvres d’art de nos propres collections ou provenant de musées ou ensembles à l’étranger, elles jouent alors le rôle de pont entre les pays et les peuples.
Pouvez-vous nous expliquer cela plus précisément ?
D’abord, concernant nos expositions en Russie : à Moscou, celle consacrée aux costumes de la Cour impériale a rencontré un grand succès au Musée historique. Malgré la pandémie, nous avons aussi inauguré une succursale à Ekaterinbourg, laquelle s’inscrit dans le projet «Greater Hermitage», où le rôle global du musée et l’accès à ses collections sont consolidés, aussi bien physiquement que de façon digitale. On peut y voir actuellement une sélection d’œuvres françaises des XIX
e et XXe siècles. Pour revenir à Saint-Pétersbourg, à l’occasion de l’Année de l’Égypte en Russie, nous avons organisé une présentation des momies du musée. Il s’agissait d’un tout nouveau et intéressant champ de recherche, puisque l’étude en était médicale autant que technologique. Depuis quelques semaines, nous montrons également une stèle arabe de Qataban datant du Ier siècle av. J.-C. : elle provient de la Collection Al Thani, avec laquelle nous faisons des échanges réguliers depuis plusieurs années. Une autre exposition sera consacrée aux gravures de Dürer de notre fonds. Avec nos collègues allemands et italiens, nous participons enfin à une exposition sur les cultures mégalithiques en Sardaigne. D’abord présentée à Berlin, elle est actuellement à l’Ermitage, puis partira en Grèce et en Italie.
 

La Judith de Giorgione (1477-1510) de l'Ermitage, qui a récemment fait l'objet d'un NFT vendu au profit du musée. © Musée d'État de l'Ermi
La Judith de Giorgione (1477-1510) de l'Ermitage, qui a récemment fait l'objet d'un NFT vendu au profit du musée.
© Musée d'État de l'Ermitage, 2021


Y a-t-il d’autres opérations auxquelles vous attachez de l’importance ?
Certainement : par exemple les Hermitage Days, que nous organisons au rythme d’une dizaine par an. Nous sommes très conscients du devoir que nous avons de contribuer à la communauté internationale des musées, notamment à la suite des dommages provoqués par les récents conflits armés. Pour ceux produits à Palmyre par exemple (Saint-Pétersbourg est surnommée la «Palmyre du Nord», ndlr), des sculptures en provenant ont été envoyées au sultanat d’Oman, où nous avons dépêché nos restaurateurs afin qu’ils puissent y pratiquer les opérations nécessaires de remise en état des œuvres.
Quelles conséquences financières la pandémie a-t-elle eues sur l’Ermitage ?
La fermeture totale du musée pendant plusieurs mois a évidemment entraîné une baisse considérable de nos ressources. Mais nous avons bénéficié d’une aide sans précédent de l’État. La presse internationale a abondamment glosé sur la récente modification de la Constitution russe (votée par référendum entre le 25 juin et le 1
er juillet 2020, ndlr), qui permettra à notre président de se représenter pour un troisième mandat. Personne n’a prêté attention à un autre point qu’elle abordait, celui-là même qui nous a sauvés pendant la pandémie. Lors de la préparation de ces amendements, je m’étais employé, avec d’autres représentants du monde culturel russe, à y faire inscrire une nouvelle disposition affirmant que «la culture dans la Fédération de Russie est l’héritage unique de la diversité de ses peuples ; elle est aidée et protégée par l’État». C’est en vertu de cet amendement qu’il nous a été possible de solliciter un soutien financier de l’État, qui a notamment pris à sa charge les salaires des collaborateurs du musée pendant le confinement et compensé partiellement nos pertes financières liées à l’absence ou la diminution du nombre de nos visiteurs.
Que représente le budget d’une institution comme l’Ermitage ?
Le budget annuel du musée s’élève à environ 2 milliards de roubles (environ 65 M$), dont 50 % sont pris en charge par l’État. La vente des billets d’entrée en représente environ 30 %, et le mécénat des personnes privées autour de 10 %. Pour le reste, nous développons d’autres sources de revenus, comme les NFT (jetons non fongibles, ndlr), que nous venons de mettre en place.

 

Le bâtiment du Glavny Stab, ou État-Major, sur la place du palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, abrite désormais une partie des collections
Le bâtiment du Glavny Stab, ou État-Major, sur la place du palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, abrite désormais une partie des collections du musée de l'Ermitage.
© Musée d'État de l'Ermitage, 2021

Comment cela s’est-il déroulé, et quelles œuvres ont été choisies ?
Cinq œuvres de l'Ermitage ont chacune fait l'objet de deux NFT en ultra-haute résolution, l’un destiné à être exposé avec l’original et l’autre vendu aux enchères. La plus célèbre est la Madone Litta, la Vierge à l’Enfant de Léonard de Vinci achetée par Alexandre II en 1865, qui a atteint en Binance USD la valeur de 150 000 $. Sont ensuite concernés la Judith de Giorgione, le Coin de jardin à Montgeron de Claude Monet, le Lilas de Vincent Van Gogh et enfin la Composition VI de Vassily Kandinsky. Ces cinq œuvres ont totalisé la somme de 440 000 $.
Avec une telle opération, le musée de l’Ermitage s'inscrirait donc aussi dans la modernité ?
Oui, car il est de notre devoir de le faire. Le bâtiment de l’État-Major abrite ce que nous appelons «Hermitage XX/XXI», pour symboliser à la fois les œuvres du XX
e qui y sont exposées et celles du XXIe siècle, puisque c’est là qu’ont lieu maintenant la plupart de nos expositions d’art contemporain. Nous y présentons depuis l’automne «Glasstress», en collaboration avec le Studio Berengo de Murano : y sont réunies cinquante-cinq œuvres en verre réalisées à Venise par des artistes tels que Tony Cragg, Ai Weiwei, Ilya et Emilia Kabakov ou Jan Fabre. Une exposition d’un tout autre genre s’est aussi tenue de novembre à décembre dernier : «Celestial Hermitage - The Ethereal Aether», la première entièrement virtuelle du musée, avec pour commissaires Dimitri Ozerkov et Anastasia Garnova. Empruntant son titre à un poème des années 1830 de Fedor Ivanovitch Tiouttchev, elle explorait justement le monde nouveau des NFT. L’exposition était accessible sur ordinateur grâce à un QR Code, chacun pouvant même s’y «promener» s’il la regardait avec des lunettes 3D, et entrer en interaction avec les autres visiteurs. Celle-ci était mise en scène dans le bâtiment emblématique de la Bourse maritime de Saint-Pétersbourg (construite par l’architecte français Thomas de Thomon entre 1805 et 1810, ndlr), un lien évident avec l’apparition des nouvelles crypto-monnaies. Les œuvres sélectionnées provenaient de tous les pays du monde et ont été retirées du marché international jusqu’à la fin de l’exposition, avec l’accord de leurs trente-sept auteurs. Comme vous le disiez vous-même, le musée de l’Ermitage s’inscrit dans la modernité, mais la modernité la plus affirmée : l’art n’est plus seulement celui du passé, il est désormais aussi celui du futur…

à voir
Musée de l’Ermitage, 2, place du Palais, Saint-Pétersbourg,
exposition Glasstress, tél. : +7 812 710 90 79.
Jusqu’au 30 janvier.
www.hermitagemuseum.org
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe