Maurice le coq et Frédéric Lodéon : le chant du départ

On 07 July 2020, by Vincent Noce
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Le coq Maurice n’est plus. Et Frédéric Lodéon quitte France Musique. Suivant un cliché repris à tort et à travers ces jours-ci pour prétendre à l’évanescence du don de divination, il y aura un avant et un après. Le New York Times a publié un testament du coq Maurice, promu symbole des campagnes depuis qu’il fallut faire appel à un juge pour le laisser chanter en paix. Nous sommes, en France, fidèles encore à ce Moyen Âge qui envoyait les cochons devant les tribunaux, non sans avoir torturé le coupable pour obtenir ses aveux. Ses pairs pouvaient être conduits sur le lieu de son exécution aux fins de leur édification et, pour ceux qui étaient encore tentés, leur faire passer le goût de l’oreille de bébé. Je ne saurais prétendre rivaliser avec la plume du chroniqueur new-yorkais Roger Cohen, mais il est de mon devoir de proclamer que le véritable testament de Maurice est parvenu à la Gazette, qui vous le livre en exclusivité. « Chers lecteurs, j’écris ces lignes sentant ma fin proche. Le vétérinaire a parlé de coryza et j’ai bien perçu, sous le masque, l’air désolé de ma maîtresse. Ces dernières semaines, j’ai senti la panique des humains à la ville et admiré l’air martial arboré à la télévision par le président de la France pour les apaiser. Il paraît que Pasteur recommandait le calme et le grand air comme meilleures armes contre une épidémie. Je ne comprends pas tout. Le gouvernement serine que « le virus est toujours là », mais il a maintenu la Fête de la musique. J’ai été désolé de voir ces jeunes se frotter dans la rue, tel que moi roi du poulailler. Mais je ne suis qu’un animal de basse-cour, mon intellect ne peut se comparer avec celui d’un ministre de la Culture, même au sens civique rebattu. Quant à leur « musique techno », elle fait plus de bruit que je n’en ai proféré ma vie durant et se montre certainement plus dissonante que mon chant du matin. Le Times assure que je me repens d’avoir causé tant de souci aux citadins venus se reposer le week-end. Il n’en est rien. Comme tout bon Français, je ne dédaigne pas d’exercer une pointe de joie mauvaise à l’égard de mes voisins, surtout venus d’ailleurs. Et comment demeurer insensible au défilé des journalistes, pour lesquels j’ébouriffais mon plumage avant de pousser mon cri de ralliement ? Mon vrai regret va bien plus loin : c’est l’exploitation de l’image de mon ancêtre pour justifier la mort et la mutilation de jeunes gens par millions dans les tranchées. Toute ma vie, j’ai supporté ce poids du passé et je crains fort qu’il ne continue d’affliger ma généreuse progéniture, à laquelle j’aurais voulu seulement transmettre l’amour de la nature. Je suis un passeur de culture, comme ils aiment à dire. Il se trouve que ma fin coïncide avec le départ d’un semblable à la radio. Frédéric Lodéon n’est pas un journaliste. Il est violoncelliste, chef d’orchestre et un producteur qui sut partager son savoir et son goût de la composition et de l’interprétation. Il a été premier prix du Conservatoire. Dans ce monde qui prétend rejeter les experts, il en est un modèle. Il est une voix d’un autre temps, sur des antennes désormais occupées par des animateurs caquetant le texte figurant au dos des disques ou des livres qu’ils sont censés présenter et qui me font penser à ces volailles de batterie déplumées et blanchâtres. J’ai versé une larme en entendant « Douce France» chanté par Trenet pour saluer le départ de Lodéon. Jusqu’à mon dernier souffle j’ai chanté. C’est ce que je fais, je suis un coq, donc je chante. Je ne sais si l’on peut en tirer une philosophie. »
Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

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