Mary Cassatt, ambassadrice de l'impressionnisme

On 08 March 2018, by Manuel Jover

Non contente d’être une grande artiste, elle fut aussi un maillon essentiel dans le dialogue culturel franco-américain, et joua un rôle capital dans le rayonnement hexagonal outre-Atlantique.

Mary Cassatt, Portrait d’Alexander J. Cassatt et son fils, Robert Kelso Cassatt, 1884, huile sur toile, 100 x 81 cm, acquise grâce aux fonds W. P. Wilstach et Mme William Coxe Wright, 1959.
© Philadelphia Museum of Art

Elle se voulait et se disait foncièrement américaine, mais elle passa l’essentiel de son existence en France. Arrivée à Paris comme étudiante en art à l’âge de 21 ans, Mary Cassatt resta dans la capitale ou dans son château de Beaufresne dans l’Oise, acheté en 1894 jusqu’à la fin de ses jours, ne retournant en Amérique que pour de plus ou moins brefs séjours. La raison principale de ce choix réside sans aucun doute dans sa volonté de consacrer son existence à la peinture, et le fait que Paris était alors le cœur battant de la culture, la capitale mondiale des arts, où affluaient d’innombrables étrangers. Plusieurs milliers d’Américains y résidaient dans les années 1870. Elle aurait pu repartir, comme tant d’autres, une fois sa formation achevée. Mais elle reste : c’est qu’elle est pleinement engagée dans l’exercice d’une nouvelle manière qui s’épanouit à Paris, que son art se construit dans la confrontation directe avec les idées et l’art de ses pairs, les maîtres de l’impressionnisme, et que retourner vivre aux États-Unis serait s’enfermer dans un milieu beaucoup plus étriqué, et renoncer à l’aventure de la peinture moderne. Or, son engagement dans celle-ci est remarquable, par sa contribution artistique, mais aussi par son action, que l’on pourrait presque qualifier de militante, auprès de ses compatriotes.
 

Le Repas des canards, vers 1895, pointe-sèche, vernis mou, aquatinte en couleurs et rehauts d’aquarelle, 29,9 x 40 cm, Paris, Institut national d’hist
Le Repas des canards, vers 1895, pointe-sèche, vernis mou, aquatinte en couleurs et rehauts d’aquarelle, 29,9 x 40 cm, Paris, Institut national d’histoire de l’art, bibliothèque, collections Jacques Doucet. © Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art


D’Allegheny City à Paris
Mary Cassatt naît en 1844 dans une riche famille d’Allegheny City annexée à Pittsburgh soixante-trois ans plus tard , descendant par son père de huguenots français émigrés en hollande puis en Amérique. Ses parents, Robert Simpson Cassatt et Katherine Kelso, sont respectivement fondateur d’une société d’investissement et fille du président de la Bank of Pittsburgh. La jeune femme étudie à l’Academy of Fine Arts de Philadelphie, mais décide de parfaire cette formation à Paris, où elle suit l’enseignement de plusieurs maîtres, dont Jean-Léon Gérôme et Charles Chaplin. Si la capitale compte alors une nombreuse colonie d’artistes américains, elle est la seule à s’intéresser à la nouvelle peinture, celle que qualifiera bientôt d’«impressionniste». Et, bien qu’exposant déjà au Salon où ses œuvres empreintes d’une influence de Thomas Couture et de Courbet tiennent un rang honorable , elle n’hésite pas à compromettre ce début de carrière pour rejoindre le groupe des «indépendants». Sa rencontre avec Degas, en 1877, est déterminante. Cassatt sera profondément marquée par l’art du maître français, qu’elle admire énormément, et bénéficiera de son soutien et de son amitié, parfois vacharde, il est vrai, mais indéfectible. Il l’introduit au sein du groupe des impressionnistes, dont elle partagera l’épopée, participant à leurs expositions de 1879, 1880, 1881 et 1886. Elle rencontre Paul Durand-Ruel, leur marchand, qui devient aussi le sien. À partir de 1881, ce dernier lui achète régulièrement des œuvres jusqu’à quatre cents en tout. Il défend et promeut son travail, aussi bien en France qu’en Amérique, et elle lui prête main-forte dans sa stratégie de diffusion de la peinture parisienne de l’autre côté de l’Atlantique. Tout d’abord, en lui ouvrant son carnet d’adresses. Cassatt appartient à une famille de grands notables : elle est parente du colonel Thomas Scott, président de la Pennsylvania Railroad, et l’un de ses propres frères, Alexander, occupera ce poste en 1899. L’artiste est donc bien connue de la «bonne société» américaine et en rapport avec ses plus riches amateurs d’art, auprès desquels elle joue le rôle de conseillère, les incitant à acquérir tant les œuvres des «peintres de 1830» les hommes de Barbizon tels Corot, Rousseau, Millet et Courbet, aimés des Américains que celles des impressionnistes, à commencer par Degas. Dès 1877, elle fait acheter à sa grande amie Louisine Elder future Mme Havemeyer une Répétition de ballet, pastel qui sera bientôt prêté à une exposition new-yorkaise. De même, elle convainc son frère Alexander de commencer une collection de tableaux impressionnistes, principalement de Degas et de Monet. Toutes ces œuvres seront parmi les premières du groupe montrées aux États-Unis. Pour l’artiste, il s’agit moins d’une stratégie commerciale menée en tandem avec Durand-Ruel que d’une mission dont elle se sent investie : contribuer à doter son pays d’un patrimoine artistique de haut niveau, en incitant ses compatriotes à acheter la peinture moderne parisienne, et sachant que les grandes collections privées finiront, à terme, par entrer dans les musées. Une manière aussi d’y favoriser l’essor de la vie culturelle. «Tous ces tableaux acquis en privé par de riches Américains finiront par trouver leur place dans les collections publiques et enrichiront la Nation et le goût national», écrit-elle. C’est ce que feront, en effet, plusieurs des grands collectionneurs qu’elle a conseillés : le banquier James Stillman et Louisine Havemeyer, donateurs au Metropolitan Museum de New York ; l’industriel William T. Walters, fondateur du Walters Art Museum à Baltimore ; l’architecte et femme de diplomate Theodate Pope Riddle, à l’origine du Hill-Stead Museum à Farmington, ou encore le promoteur immobilier de Chicago Potter Palmer l’époux de son amie Bertha Honoré , qui, grâce à elle, constitue une extraordinaire collection de toiles impressionnistes aujourd’hui à l’Art Institute. L’ascendant de Cassatt sur ces grands magnats est d’autant plus sûr qu’elle est une artiste célèbre dans son pays. En effet, la presse nationale s’est fait l’écho de ses participations aux expositions impressionnistes, et elle apparaît, tantôt dénigrée tantôt applaudie, comme l’incarnation de la peinture moderne et la championne américaine de cette aventure. D’autant que sa carrière se développe en même temps des deux côtés de l’Atlantique. Quand, en 1887, le marchand d’estampes Samuel Avery expose un grand nombre de ses planches à Boston et New York, elle est saluée dans la presse comme la plus grande graveuse de son temps. En 1893, elle est chargée de réaliser une immense peinture murale (disparue) sur le thème de la femme moderne, pour le pavillon de la Femme à l’Exposition universelle de Chicago, ce qui illustre un autre aspect de sa personnalité, son engagement pour les droits et le suffrage féminins. Cette figure très médiatique sera finalement consacrée par les siens, en 1905, la «femme artiste la plus importante du monde» !

 

Portrait de Mademoiselle Louise-Aurore Villeboeuf, 1901, pastel sur papier beige, 72,7 x 60 cm (détail), musée d’Orsay, Paris, don de Mlle Louise-Auro
Portrait de Mademoiselle Louise-Aurore Villeboeuf, 1901, pastel sur papier beige, 72,7 x 60 cm (détail), musée d’Orsay, Paris, don de Mlle Louise-Aurore Villeboeuf. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/ Hervé Lewandowski


Succès transatlantiques 
Paul Durand-Ruel ouvre une galerie à New York en 1888, et fonde un journal hebdomadaire, L’Art dans les deux mondes, dans le premier numéro duquel Cassatt est très
présente. Il l’exposera là-bas pas moins de vingt-cinq fois, vendant très bien ses œuvres : vingt-six à James Stillman, dix à Harris Whittemore le fils, du roi de l’acier, que l’artiste lui a présenté , mais aussi à Henry Osborne Havemeyer, le roi du sucre, qui achète pas moins de cent cinquante toiles impressionnistes au marchand parisien. Ce dernier, du reste, ne se cantonne pas à cette ville et organise avec ses trois fils de véritables campagnes d’expositions à Pittsburgh, Philadelphie, Omaha, Boston, Cincinnati, Worcester… Quand on sait que Durand-Ruel et son alliée ont bataillé pour faire acheter aux Américains non seulement les chefs-d’œuvre de la peinture moderne, mais aussi ceux de maîtres anciens comme la célèbre
Vue de Tolède du Greco, aujourd’hui au Metropolitan , on mesure l’ampleur de leur action et ses conséquences culturelles, pour un pays encore tout jeune, au tournant du XXe siècle.

Mary Cassatt
en 5 dates
1844 Naissance à Allegheny City (Pennsylvanie)
1865 Arrivée à Paris
1877 Se joint au groupe impressionniste
1881 Début de son association avec Paul Durand-Ruel
1926 Est enterrée au Mesnil-Théribus, dans l’Oise
À voir
«Mary Cassatt. Une impressionniste américaine à Paris»,musée Jacquemart-André,
158, boulevard Haussmann, Paris VIIIe, tél. : 01 45 62 11 59.
Jusqu’au 23 juillet 2018.
www.musee-jacquemart-andre.com
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