Marin Karmitz l’étranger résident

On 03 November 2017, by Sophie Bernard

Collectionneur depuis plus de trente ans, le fondateur de MK2 présente à la Maison rouge quatre cents œuvres issues de sa collection, à l’invitation d’Antoine de Galbert, qui lui a aussi offert le commissariat de l’exposition.

© Benoit Linero

Quel type de collectionneur êtes-vous ?
Je ne me vois pas comme un collectionneur. Pour mon métier, je dis que je suis éditeur et marchand de films : éditer, c’est aider à mettre au monde ; être marchand, c’est être le pédiatre, c’est-à-dire celui qui permet à l’enfant de vivre. En tant que collectionneur, je me considère comme un compagnon de route des œuvres que j’ai acquises, un amateur.
Qu’est-ce qui vous a incité à collectionner ?
Le besoin de m’entourer d’amis. Tous les achats que j’ai faits, dans le domaine de la peinture, de la sculpture, du dessin ou de la photographie, sont des coups de cœur. Entre ces œuvres et moi, ou mon inconscient, des dialogues s’établissent, car je vis avec elles, chez moi ou à mon bureau. Il y a de multiples façons de collectionner. Pour ma part, c’est l’approche émotionnelle qui me guide, un instinct de survie si l’on peut dire… La spéculation, qui s’est beaucoup développée ces dernières années, ne m’intéresse pas.
Quelle est votre première acquisition ?
Elle remonte à fin 1970-début 1980, à une époque où j’avais déjà ouvert MK2 et financé des films, mais durant laquelle j’avais peu de moyens. C’était une lithographie de Francis Bacon.
Vous aimez avant tout défricher. Quelles sont vos sources d’information ?
Cela peut passer par les galeristes, les journaux, même si c’est de plus en plus rare, ou encore les institutions. Cependant, celles-ci sont désormais soumises à la nécessité d’être rentables, donc de plaire, si bien que les découvertes n’y ont que très peu leur place. Il y a également les salons et les foires. Les salles de ventes m’intéressent elles aussi, surtout dans le domaine de la photographie, en France et dans le monde, lorsqu’elles sont spécialisées et que les lots sortent des auteurs à la mode.
Comment et où achetez-vous ?
J’achète mes œuvres par l’un ou l’autre de ces circuits. Le processus d’acquisition est particulièrement intéressant, si l’on prend l’exemple de la photographie. C’est un cas typique de ce qui me semble être nécessaire dans le marché de l’art : l’existence de passeurs. Ainsi, la rencontre avec Christian Caujolle, fondateur de la galerie Vu, dont j’avais fait la connaissance alors qu’il était responsable du service photo de Libération, marque un tournant.

 

Gotthard Schuh (1897-1969), Grubenarbeiter, 1937. © FOTOSTIFTUNG SCHWEIZ/ cOURTESY COLLECTION MARIN KARMITZ, PARIS
Gotthard Schuh (1897-1969), Grubenarbeiter, 1937.
© FOTOSTIFTUNG SCHWEIZ/ cOURTESY COLLECTION MARIN KARMITZ, PARIS

Pourquoi accordez-vous tant d’importance à ceux que vous nommez «passeurs» ?
Auparavant, j’avais avec la photographie une relation lointaine. Ayant moi-même été photographe, je ne voyais que son caractère utilitaire : servir la presse pour illustrer des événements et informer. Grâce à Christian Caujolle, je l’ai découverte autrement… Pour m’initier, il a eu la grande subtilité de commencer par Gotthard Schuh, un photographe d’avant-guerre, en me parlant de son histoire, en m’expliquant dans quelle tradition il s’inscrivait, etc. J’ai beaucoup acheté à la galerie Vu. C’est là que sont nées les prémices de ma collection. Puis, j’ai cherché par moi-même dans les foires, les maisons de ventes…
D’autres passeurs ont-ils joué un rôle déterminant dans votre parcours de collectionneur ?
Ma rencontre avec Howard Greenberg, galeriste photo à New York, compte énormément. Si, avec Christian Caujolle, j’ai découvert notamment les Suédois, lui m’a initié à la photographie américaine : les noir et blanc de Saul Leiter, Roy DeCarava, Dave Heath, Eugene Smith avec sa série réalisée derrière sa fenêtre, Roman Vishniac… En peinture, Catherine Thieck a également éduqué mon regard. À ceux-là s’ajoute Antoine de Galbert, qui, avec la Maison rouge, joue ce rôle pour un large public et qui défend les collections. Malheureusement, les passeurs tendent à disparaître… Et les conseillers vers lesquels de nombreux collectionneurs se tournent ne les remplacent pas à mes yeux. Je n’ai jamais fait appel à leurs services, parce que personne ne peut se substituer à moi… Je suis le seul maître de mes coups de cœur. Mais bien sûr, quand je fais confiance à un marchand, quand je connais son regard, il peut attirer mon attention.

Pourquoi privilégiez-vous les ensembles au détriment des œuvres isolées ?
J’aime comprendre comment l’œuvre s’est construite et approfondir mes connaissances sur les auteurs. Quand on aime un artiste, on veut en avoir plusieurs productions. Et je m’aperçois que les grands collectionneurs ont toujours procédé ainsi, comme Sergueï Chtchoukine, par exemple, dont on a pu voir la collection à la fondation Louis-Vuitton il y a quelques mois.
Quel est votre dernier coup de cœur  ou découverte, à voir dans l’exposition de la Maison rouge ?
Stéphane Mandelbaum, mort en 1985 à l’âge de 25 ans, dont m’avaient parlé Catherine Thieck et Antoine de Galbert, sans se concerter, lorsque je les ai rencontrés à l’entrée de Drawing Now, le salon du dessin contemporain, au printemps dernier… Par la même occasion, j’ai découvert un extraordinaire marchand, Bruno Jean, qui représente le travail de Stéphane Mandelbaum. Il fait beaucoup pour sauvegarder et faire connaître l’œuvre de cet artiste, et n’a pas hésité à me proposer un voyage à Bruxelles, chez le père de ce dernier, pour m’en faire découvrir plus d’œuvres.

 

Martial Raysse (né en 1936), Portrait à géométrie variable deuxième possibilité, 1966. COURTESY COLLECTION MARIN KARMITZ, PARIS
Martial Raysse (né en 1936), Portrait à géométrie variable deuxième possibilité, 1966.
COURTESY COLLECTION MARIN KARMITZ, PARIS

Depuis quelques années, vous privilégiez l’achat de dessins et de photographies, avec une accélération pour ces dernières…
En effet, car ce sont des domaines dans lesquels il y a des champs entiers à défricher, le marché étant focalisé sur quelques stars.
En outre, les prix sont raisonnables. Mais encore faut-il trouver les œuvres… Les vintages ou les beaux tirages sont difficiles à dénicher. À la Maison rouge, j’espère ainsi faire découvrir Stanislaw Ignacy Witkiewicz, artiste polonais mort en 1939, qui fut  photographe, peintre, auteur de théâtre, philosophe, historien, et qui a influencé de nombreux artistes de son pays, dont Tadeusz Kantor, puis Christian Boltanski, dont je présente également des œuvres.

Cette exposition est pour vous la deuxième occasion de montrer votre collection, après les Rencontres d’Arles de 2010. Vous dites que, après cette première expérience, votre manière de collectionner a changé. Dans quelle mesure plus précisément ?
Travailler à la présentation de ma collection m’a permis d’en avoir une vision d’ensemble et d’en saisir la cohérence et le fil conducteur. Après cette expérience, j’ai eu envie de découvrir d’autres œuvres. L’exposition aux Rencontres d’Arles m’a incité à réviser mes goûts.
Pour celle de la Maison rouge, vous vous êtes personnellement investi, tout comme pour celle d’Arles. Est-ce parce que vous souhaitez délivrer un message ?
Le lien entre le lieu, une église, et les œuvres était très fort à Arles. Pour la Maison rouge, j’ai travaillé à la mise en scène afin d’aller plus loin dans ma tentative de dire quelque chose sur le monde, principalement à partir des photos, qui représentent 70 % de l’exposition, soit la même proportion que dans ma collection. Tout en respectant les œuvres et les artistes, je raconte une histoire, que chaque spectateur peut s’approprier à sa manière. Celle-ci n’a d’intérêt que dans la mesure où c’est à partir de mes émotions qu’a été élaborée cette collection. Ce sont avant tout les artistes présents dans l’accrochage qui ont écrit les dialogues de cette histoire.
«Étranger résident», le titre de l’exposition, fait-il référence à votre histoire personnelle, vous qui êtes arrivé en France en 1947 à l’âge de 9 ans, après avoir fui la Roumanie ?
Il y a bien sûr un lien mais c’est avant tout un hommage aux créateurs que je présente. J’aimerais qu’on retienne leurs noms et que l’on s’intéresse à eux… «Étranger résident» sont les mots lancés par Abraham aux fils de Heth, dans l’Ancien Testament, alors qu’il cherche un lieu pour enterrer sa femme. J’ai trouvé cette phrase magnifique car elle invite le spectateur à réfléchir à sa propre histoire, ou à l’actualité… L’interprétation est libre. J’espère partager avec le spectateur le plaisir intense que j’ai eu à découvrir ces œuvres et l’éblouissement que j’ai ressenti à jouer, moi aussi, ce rôle de passeur qui a été si précieux pour moi.

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