Marie Terrieux, l’art au service de tous

On 03 September 2020, by Virginie Chuimer-Layen

Depuis sa réouverture le 24 juin, la fondation François Schneider, à Wattwiller, fait contre mauvaise fortune bon cœur. Sa directrice en explique les fondamentaux comme les remaniements de sa programmation.

Marie Terrieux, directrice de la fondation François Schneider.
© Steeve Constanty

Charmant village alsacien de quelque mille sept cents âmes, Wattwiller est plus connu pour son eau minérale que pour l’art contemporain. Et pourtant, c’est là, au pied du massif des Vosges et en bordure du Rhin, dans un cadre naturel idyllique, que la fondation François Schneider soutient l’éducation depuis l’an 2000, et la création artistique depuis 2011. Dotée d’un centre d’art contemporain en 2013, cette fondation philanthropique organise des expositions dédiées exclusivement au thème de l’eau, emblématiques d’une institution unique en Europe. Plus encore, depuis 2017, elle propose des événements d’envergure nationale et internationale doublés d’actions culturelles locales ciblées, le tout mis en œuvre par sa jeune directrice de 39 ans, Marie Terrieux. Si la crise sanitaire est venue quelque peu bouleverser la donne, cette «aventurière du métier» selon ses termes, déterminée, aimant les projets pluridisciplinaires, ouverts, adapte avec aisance sa programmation.
Quelle a été la genèse de cette fondation ?
Elle a été créée il y a vingt ans, sur un ancien site d’embouteillage rénové et agrandi, par François Schneider, ex-industriel qui s’est illustré dans la publicité et l’agroalimentaire. L’une de ses plus belles réussites a justement été de faire de l’eau de Wattwiller une eau minérale à succès. Propriétaire d’une parcelle de terrain dans ce village, il a entrepris sa création comme un retour aux sources.
Pourquoi en avoir accepté la direction ?
La démarche de François Schneider de ne pas l’installer dans une grande ville et de faire travailler des artistes sur le thème de l’eau, en visionnaire, m’a beaucoup plu. Cette denrée rare est aujourd’hui au cœur de nombreuses questions environnementales. J’aime réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour faire vivre intelligemment une structure, créer des projets où tout est à inventer et dont l’un des enjeux est d’attirer un large public.

«Nous voulons créer des projets où tout est à inventer»

Quelles sont les principales fonctions de la fondation ?
Reconnue d’utilité publique depuis 2005, elle s’est engagée dès le début en faveur de l’éducation, grâce à l’attribution de bourses à des bacheliers du Haut-Rhin et de l’Yonne. Depuis neuf ans, elle soutient aussi la création plastique à travers le concours annuel international «Talents contemporains». Le centre d’art permet de présenter les pièces du concours, d’étoffer sa propre collection et d’organiser des manifestations susceptibles d’intéresser un public local, national, mais aussi international.
En quoi ce concours consiste-t-il ?
Chaque année, «Talents contemporains» reçoit environ mille projets provenant du monde entier sur la thématique de l’eau. Ils sont étudiés par cinq binômes composés de critiques d’art, de commissaires d’exposition et de journalistes qui en sélectionnent huit chacun. Les quarante projets finalistes sont alors examinés par un grand jury international constitué de personnalités reconnues du monde de l’art et de son marché, élisant les sept lauréats de l’année. Chacun d’eux reçoit une dotation de 20 000 €. Leurs productions entrent dans la collection de la fondation et font l’objet d’une présentation collective l’année suivante. Nous diffusons aussi leurs œuvres à travers des prêts pour des expositions comme «Listening to the Waters : The Fondation François Schneider Collection in Dialogue with Portuguese Art», orchestrée en 2018 avec le Museu do Dinheiro de Lisbonne.

 

Caitlind Brown & Wayne Garrett, Cloud, 2012, installation composée de 6 000 ampoules. Courtesy des artistes et fondation François Schneide
Caitlind Brown & Wayne Garrett, Cloud, 2012, installation composée de 6 000 ampoules.
Courtesy des artistes et fondation François Schneider © Steeve Constanty

À votre arrivée en 2017, le centre d’art avait à peine quatre ans d’existence. Qu’y avez-vous trouvé ?
Une infrastructure fabuleuse, dotée de trois plateaux d’exposition sur environ 2 000 mètres carrés, ancrée dans un splendide jardin de sculptures contemporaines. Cependant, comme tout jeune centre d’art, il fallait y impulser une énergie nouvelle. Bien que Wattwiller se situe idéalement aux frontières avec l’Allemagne et la Suisse, c’est un territoire rural, mal desservi. Et si le thème de l’eau est fédérateur, il peut aussi être contraignant. En outre, à l’image de beaucoup de concours, «Talents contemporains» ne drainait pas un très grand nombre de visiteurs.

Quelles ont été vos principales initiatives ?
L’art contemporain n’étant pas toujours facile d’accès, nous souhaitions proposer au public une programmation aussi large que possible : notre centre n’est pas un laboratoire d’expérimentation. Nous développons nos collaborations locales et imaginons aussi des expositions de grande dimension. Dès ma prise de fonctions, j’ai tissé des liens avec la communauté de communes, avec La Filature-Scène nationale à Mulhouse ou encore l’Espace 110-Centre culturel d’Illzach, pour diffuser au mieux nos projets. Mon souhait est en effet de faire connaître nos initiatives, de partager nos publics, nos contenus. En 2018, dans le cadre de notre exposition «L’atlas des nuages», nous avons travaillé avec l’hôpital psychiatrique de Rouffach. Pendant trois mois, une dizaine de patients ont expérimenté la technique du cyanotype. S’en est suivie une exposition, qui leur a permis de reprendre confiance en eux.
Vos projets artistiques ont donc une portée sociale. La crise actuelle impacte-t-elle directement certains d’entre eux ?
Il est vrai que nous aimons par-dessus tout sortir de notre zone de confort. Nous accueillons les scolaires, travaillons avec des assistantes maternelles, que nous formons pour les sensibiliser à l’art et les faire venir au centre et dans son jardin. Avec Paul Souviron, l’un des artistes de notre collection, nous devions aussi mener un projet auprès d’une maison centrale d’arrêt à travers la création d’ateliers pour des prisonniers sur le thème du château d’eau. Mais c’était avant la pandémie… Pour le moment, tous nos projets de ce type ont dû être suspendus. C’est triste et regrettable.

 

Guillaume Barth, Le Deuxième Monde, Elina, 2015. Courtesy de l’artiste
Guillaume Barth, Le Deuxième Monde, Elina, 2015.
Courtesy de l’artiste

En trois ans, la fréquentation des lieux a doublé. Comment l’expliquez-vous ?
Nous sommes en effet passés de six mille visiteurs annuels en 2016 à treize mille en 2019, année durant laquelle nous avons donné carte blanche au plasticien Céleste Boursier-Mougenot, de réputation internationale, pour son exposition «Liquide liquide» : un succès sans précédent ! Cet équilibre entre expositions internationales et événements locaux est important. De plus, nous avons repensé notre stratégie de communication pour attirer plus de visiteurs à Wattwiller. Outre une campagne d’affichage local dans les transports publics, nous avons renforcé notre présence sur les réseaux sociaux et travaillons à la médiation par l’entremise d’une de nos collaboratrices, chargée de la production et des publics.
En quoi l’éducation est-elle importante pour la fondation ?
Elle a motivé sa première action ! L’attribution, chaque année, de cent à cent cinquante bourses de 500 à 1 500 € à des jeunes d’origine modeste tient beaucoup à cœur à François Schneider. Elle résulte de son constat des inégalités liées à la naissance. Nous ne sommes pas une fondation d’entreprise mais bien une structure philanthropique. À ce sujet, nous réfléchissons à la création d’une association d’anciens boursiers, afin qu’ils puissent construire un véritable réseau d’entraide. Nous songeons d’ailleurs à fêter les 20 ans de nos bourses, dans le cadre de notre prochaine exposition.


Vous avez reporté « Les territoires de l’eau », votre exposition anniversaire organisée avec le musée du quai Branly - Jacques Chirac. Quelles en sont les effets sur votre programmation ?
En accord avec le quai Branly, nous avons décidé de son ouverture en mai 2021 pour qu’elle se passe dans de meilleures conditions. Vous savez, ce type de projet a pour ambition d’être partagé auprès d’un large public. Ainsi prolongeons-nous la très jolie exposition «L’eau dessinée», réalisée en partenariat avec la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, qui a été l’une des premières organisées dans le cadre de l’Année de la BD en France. Elle offre une promenade sous une grande vague de papier, une immersion dans les aventures de marins et de pirates, et aborde des problématiques environnementales ou plus métaphysiques de l’homme et de l’eau, avec trois cents planches, originales pour la plupart. La jeune génération des Lucas Harari, Clément Vuillet ou Marine Rivoal y est représentée aux côtés de pointures comme Hugo Pratt ou François Bourgon. Mi-octobre, nous présenterons les sept lauréats de notre concours annuel, comme prévu. Ce nouveau contexte nous apprend et réapprend à faire des projets avec moins de budget, tout en conservant une démarche de grande qualité.

à voir
«L’eau dessinée», fondation François Schneider,
27, rue de la Première-Armée, Wattwiller (68), tél. : 03 89 82 10 10.
Jusqu’au 27 septembre 2020.
www.fondationfrancoisschneider.org
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