Marguerite Gérard

On 07 March 2019, by Cyril Lécosse

Cette première monographie redonne à l’artiste toute sa place dans l’histoire de l’art au tournant du XIXe siècle et offre aux collectionneurs un très utile catalogue.

Marguerite Gérard (1761-1837), Une femme allaitant son enfant regardée par son amie, Salon de 1802, Grasse, musée Jean-Honoré Fragonard, collection Hélène et Jean-François Costa.

Quatre ans après la rétrospective Élisabeth Vigée-Lebrun au Grand Palais, Carole Blumenfeld rend hommage au talent d’une autre artiste du XVIIIe siècle : Marguerite Gérard (1761-1837). Cette étude s’inscrit dans la lignée de celles consacrées à Adélaïde Labille-Guiard, Angelica Kaufmann, Marie-Gabrielle Capet et Vigée-Lebrun. Certes moins célèbre et réputée que cette dernière, Marguerite Gérard a cependant occupé une place à part dans le paysage artistique français au tournant du XIXe siècle. D’origine méridionale, elle s’est formée à Paris auprès de son beau-frère, Jean Honoré Fragonard. La jeune femme prend son envol dans les années 1780, se faisant rapidement remarquer pour ses talents de peintre de genre et de portraitiste. Son succès auprès des collectionneurs lui assurera, de la fin de l’Ancien Régime à la Restauration, une remarquable destinée artistique, que l’ouvrage retrace avec aisance. Très richement illustrée et documentée, cette monographie révise bien des idées reçues sur l’œuvre et la personnalité de l’artiste. La peintre de L’Élève intéressante (1786) et du Hussard en famille (1804 ?) est loin d’être cette jeune fille discrète, effacée, assujettie à son beau-frère, «entravée par les contraintes alors imposées aux femmes» que nous avait jusque-là présentée la littérature artistique. Cette vision réductrice est battue en brèche par l’auteure, qui densifie considérablement la personnalité de Marguerite Gérard. L’historienne de l’art reconstitue les réseaux d’amateurs, de marchands, d’artistes dans lesquels celle-ci évolue et trouve sa clientèle. En rouvrant le dossier des collaborations entre Fragonard et sa belle-sœur, elle en précise habilement les enjeux esthétiques, stratégiques, commerciaux, amicaux , proposant une réévaluation très fine de la part de chacun l’artiste apparaît davantage comme une alliée du maître que comme une simple collaboratrice. Cette association entre deux talents bien distincts elle excelle dans le rendu des matières, des tissus, lui, dans le moelleux des figures fit merveille jusqu’à la mort de l’auteur du Verrou, en 1806. Carole Blumenfeld met également en lumière les stratégies imaginées par l’artiste pour conforter sa réputation de peintre de genre avant 1800. L’utilisation de l’estampe pour diffuser son nom, les arrangements avec les marchands spéculateurs qui font monter artificiellement la cote de ses œuvres , la production de portraits au format standardisé qui, dans leur sobriété, évoquent en petit l’art de Jacques Louis David ou la reprise habile de formules nordiques alors très en vogue sont quelques-uns des exemples qui témoignent d’un pragmatisme certain. D’une façon générale, les nombreux tableaux illustrant des thèmes anecdotiques (la mère et son enfant, les leçons, les scènes d’allaitement et d’amitié…) ou galants (la lettre, l’amant caché, le triomphe de Minette…) sont remarquables par leur qualité de facture, ce qui valut à la peintre d’être comparée à maintes reprises aux maîtres des Pays-Bas. Si une partie de son succès reflète la vogue des petites compositions dans la tradition septentrionale, il se construit également à travers l’image d’un monde essentiellement féminin. La figure masculine est en effet très peu présente dans son œuvre, à l’exception des portraits bien sûr. Cette réalité conduit l’auteur à mettre l’accent sur la condition existentielle des femmes artistes, qui évoluent dans un métier encore essentiellement réservé aux hommes. Mais Carole Blumenfeld ne cherche pas à généraliser. L’évocation d’autres femmes vivant alors de leurs pinceaux apparaît surtout ici comme la toile de fond sur laquelle se détache Marguerite Gérard, en raison de sa grande autonomie et de son originalité artistique.

À lire
Marguerite Gérard, 1761-1837, par Carole Blumenfeld, éditions Gourcuff-Gradenigo,
280 pages, 310 illustrations, 49 €.
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