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Lumière sur les décors profanes du château d’Anet

Published on , by Armelle Fémelat

Une série de récentes recherches a permis de révéler l’identité des auteurs de deux des grands décors dédiés à l’histoire de Diane de Poitiers : la tenture et la vitrerie civile, visible au premier étage du château de la favorite d’Henri II.

Lumière sur les décors profanes du château d’Anet
Charles Carmoy (?), La Chasteté de Diane et la mort du serpent Python, cinquième pièce de la tenture de l’«Histoire de Diane», vers 1550, tapisserie en laine et soie, Rouen, musée des Antiquités.
© Musée Métropole Rouen Normandie – Yohann Deslandes

Conçue pour le château d’Anet (Eure-et-Loir), vraisemblablement à la demande du jeune roi Henri II et sans doute dès 1547, la tenture de l’«Histoire de Diane» figure parmi les plus prestigieuses suites de tapisseries françaises du XVIe siècle. Diane de Poitiers (1500-1566) en est le personnage principal. «Les bordures y sont à son chiffre, à ses armes et à ses devises et, surtout, elle y est objectivement portraiturée. Ses traits sont aisément reconnaissables dans La Chasteté de Diane et La Mort de Britomartis, comme permet d’en juger la ressemblance du visage de la déesse avec celui de la favorite tel que nous le connaissons par les portraits dessinés conservés au musée Condé, à Chantilly», souligne Dominique Cordellier. Le conservateur au musée du Louvre signe, avec les historiennes de l’art Cécile Scailliérez et Luisa Capodieci, le spécialiste de littérature française de la Renaissance Paul-Victor Desarbres et l’experte en vitraux Françoise Gatouillat, une enquête passionnante sur les auteurs des tapisseries et de la vitrerie des salle et chambre du premier étage au château d’Anet. Nombre d’identifications et d’interprétations y sont remises en question, permettant une meilleure compréhension d’un programme iconographique sophistiqué et, surtout, des attributions convaincantes aux artistes Charles Carmoy, le Primatice et Jacques de Vintimille. Aucun des concepteurs, dessinateurs et lissiers des tapisseries connues de cette tenture unique – deux ont été redécouvertes et acquises en 2007 par le musée national de la Renaissance à Écouen, l’une est au musée des Antiquités de Rouen, trois sont conservées aux États-Unis, une autre est considérée comme perdue et quatre ont été détruites dans un incendie en 1997 – n’est en effet mentionné dans les sources. Si Antoine Caron, Jean Cousin le Père, Étienne Delaune, Luca Penni et même Philibert de l’Orme se sont successivement vu attribuer la paternité des cartons, Cécile Scailliérez et Dominique Cordellier font ici la démonstration décisive qu’il s’agit en fait de Charles Carmoy : un nom qui ne dit plus rien à personne ou presque, mais qui fut célèbre en son temps. Carmoy compta parmi les collaborateurs les mieux payés de Rosso Fiorentino et du Primatice sur les chantiers royaux, et fut cité par François Rabelais, contrairement à ses comparses italiens. Frère du sculpteur François Carmoy, originaire d’Orléans, il fut employé à Fontainebleau entre 1537 et 1541, puis à Paris en 1548, au service du cardinal du Bellay. En 1549, il se vit confier les peintures des clefs de voûte de la chapelle de Vincennes à la demande de Philibert de l’Orme, avant d’être nommé peintre de Diane de Poitiers vers 1550-1551. Dominique Cordellier lui attribue désormais les grands cartons de la tenture de l’«Histoire de Diane», une série de trois dessins consacrés à celle de la déesse antique – l’un conservé au musée du Louvre, les deux autres au musée des beaux-arts de Rennes –, les modèles d’une suite d’estampes sur le même thème d’Étienne Delaune ainsi qu’un ensemble de dessins et une série gravée des Hiéroglyphes d’Horapollon.
 

Francesco Primaticcio, dit le Primatice (1504-1570), Hippolyte accusé par Phèdreauprès de Thésée, Paris (détail), musée du Louvre, départe
Francesco Primaticcio, dit le Primatice (1504-1570), Hippolyte accusé par Phèdre
auprès de Thésée
, Paris (détail), musée du Louvre, département des Arts graphiques.
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado


Le Primatice, ordonnateur du récit
Les recherches de Dominique Cordellier au sujet du Primatice et de ses potentielles collaborations avec Philibert de l’Orme lui ont permis de mettre en lumière le rôle crucial du Bolonais dans la conception du décor vitré profane d’Anet. «Le château d’Anet offre, depuis à peine plus de quinze ans, un rare sujet d’étude sur les vitraux civils du XVI
e siècle. Ceci alors même qu’il ne reste plus rien in situ de la vitrerie du temps de Diane de Poitiers : seuls subsistent de petits fragments qui ont été pour la plupart remontés entre 1860 et 1875, non à leur emplacement d’origine mais dans la fenêtre de la bibliothèque, au rez-de-chaussée de l’aile gauche.» Exécutés en grisaille, certains d’entre eux ont été peints à l’émail blanc, appliqué en face externe, par le vitrier Nicolas Beaurain. Celui-ci est en effet mentionné dans le marché passé, le 10 janvier 1548 en présence de Philibert de l’Orme, pour «toutes les fenestres du premier estage», «d’une fasson de email blanc […] faict de bonne mathiere et bien requis et de gros pblons». Dans son premier tome de L’Architecture, de l’Orme précise que les vitraux du «chasteau d’Annet […] ont esté des premieres veuës en France pour email blanc.» Le marché de 1548 ne précise nul nom pour les modèles et «devis». Et c’est un long travail, consistant en l’examen minutieux des patrons à grandeur des vitraux et de leur confrontation aux fragments de verre, à tout un corpus de dessins maniéristes ainsi qu’à divers indices historiques et documentaires, qui a permis à Dominique Cordellier de reconnaître le Primatice comme concepteur formel et ordonnateur de la vitrerie, avec l’aide d’un autre peintre, qu’il identifie comme Charles Carmoy. Au premier, il attribue deux patrons – Hippolyte accusé par Phèdre auprès de Thésée (musée du Louvre) et Apollon et Mercure s’éprenant de Chioné (musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg) –, à la faveur d’un détail parfaitement identique sur un fragment de vitrail, ainsi que «vingt-cinq feuilles identifiées avec certitude, énumérées dans l’ordre de reconstitution des différentes croisées des baies de l’appartement du roi, dans l’aile gauche du château, à commencer par celles de la salle, qui étaient au nombre de six et devaient chacune contenir quatre sujets», précise le conservateur du Louvre. Il se base pour cela sur l’iconographie, le style, la technique (encre et lavis nettement translucide), les dimensions, les indications de sujet, la numérotation dans une suite et/ou le nom du maître vitrier, à l’instar de Jean Allardin. Cordellier attribue à Charles Carmoy certaines feuilles de la Croisée de Daphné, au style raide et emprunté. Le peintre orléanais aurait été le transcripteur à grandeur des vitraux réalisés à partir de petits patrons du Primatice, non encore retrouvés. «Dans les vitraux d’Anet, la présence de Diane […] était tout à fait centrale et les épisodes du mythe de Diane qui y étaient illustrés, tantôt fameux, tantôt confidentiels, relevaient d’un choix très différent de celui opéré par Jacques de Vintimille pour la tenture exécutée, suivant un fil conducteur apparenté, pour le même château. […] Dessinés par des peintres dont les talents savaient se conjuguer, Primatice et Carmoy, les deux cycles, l’un en grisaille, l’autre en pleine couleur, loin de se répéter (à l’exception du massacre des Niobides), paraissent plutôt se compléter.»
 

Section d’un arc, fragment du vitrail d’Hippolyte accusé par Phèdre auprès de Thésée, Anet, bibliothèque du château. © Dominique Cordellie
Section d’un arc, fragment du vitrail d’Hippolyte accusé par Phèdre auprès de Thésée, Anet, bibliothèque du château.
© Dominique Cordellier

Jacques de Vintimille, le poète des inscriptions
Jacques de Vintimille est le troisième artiste que les recherches de Paul-Victor Desarbres tirent des limbes de l’oubli. Le nom de l’érudit qui «devisa» les tapisseries – signifiant qu’il en «établit le programme iconographique et composa pour elles les dizains rimés en français des cartouches et les sentences latines secondaires» – est ici «révélé de manière incontestable». Desarbres démontre par ailleurs que celui qui fut poète à la cour d’Henri II, avant d’obtenir la charge de conseiller-clerc au parlement de Bourgogne en 1549, est aussi l’auteur des quatrains et devises des vitraux civils du premier étage. «Si dans les ystoires mythologiques dessinées par Primatice et Charles Carmoy, la déesse apparaît tantôt en lunaire bienfaitrice tantôt en lunatique punisseuse, dans les encadrements, la duchesse se manifeste de manière détournée et énigmatique», à grand renfort de couleurs, chiffres, deltas et autres emblèmes, affirme Luisa Capodieci, qui se livre à une interprétation savante des bordures des tapisseries et des vitraux. «Dans ces fables de verre dominées par les deux luminaires [le Soleil et la Lune] apparaît une présence nouvelle : Catherine de Médicis», l’épouse du roi. Il n’empêche, «noués par les fils de la tenture, joints par le feu dans les vitraux, Diane et son royal Phébus franchissaient le seuil de l’histoire pour entrer dans la dimension éternelle du mythe et devenir les acteurs principaux de l’interconnexion entre le monde céleste et le monde terrestre».

à lire
Diane en son paradis d’Anet, sous la direction de Dominique Cordellier,
éditions Le Passage, 256 pages, 200 illustrations, 35 €.
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