Livre et objet d’art Vive la transversalité !

On 31 March 2017, by Stéphanie Pioda

Le Salon international du livre rare et de l’objet d’art est né de l’alliance du Syndicat de la librairie ancienne et moderne avec la Chambre des experts, qui fête aussi son cinquantenaire. Célébration au Grand Palais.

Blérancourt Franco-American Museum. 1956. Affiche pour la promotion du musée franco-américain de Blérancourt reproduisant la célèbre coiffure dite «à la Belle-Poule».
Librairie La Basse Fontaine.

De prime abord, on pourrait s’étonner du rapprochement entre le SLAM (Syndicat national de la librairie ancienne et moderne, organisateur du salon) et la Chambre nationale des experts spécialisés en objets d’art et de collection (CNES), justifiant le changement de nom du salon : le Salon international du livre rare et de l’autographe troque son «autographe» pour l’«objet d’art». Mais, plus on écoute les exposants de cette édition, plus on mesure combien ce «mariage» prend tout son sens. Outre le désir de créer l’événement pour ouvrir le marché, force est de constater «qu’il y a un nouvel art de collectionner aujourd’hui, avec un désir de transversalité», analyse Henri Vignes, le président du SLAM. On trouve de plus en plus rarement ces amateurs purement bibliophiles, qui restent guidés par une passion intime autour d’un thème (histoire, gastronomie, voyage, littérature, beaux-arts, chasse, livres érotiques...) ou d’une obsession. De plus en plus suppriment les frontières entre les domaines, d’où cette ouverture transdisciplinaire du salon, qu’Henri Vigne définit par un concept, celui de «métissage patrimonial». Autre point commun entre experts et libraires : ils s’attachent à valoriser un héritage culturel et intellectuel dans une approche «didactique». Cet adjectif est bien le maître mot de la manifestation réunissant cent quarante libraires, dix galeries d’estampes et cinquante experts. Partager une passion et des découvertes, apprendre à regarder et comprendre que le marché n’est pas fait que de records… D’ailleurs, toute la gamme des prix est présente, de l’exceptionnel, avec les manuscrits médiévaux enluminés présentés par les galeries suisses fidèles au salon, Günther Rare Books (Bâle) et Heribert Tenschert (Ramsen), à l’accessible, en particulier sur le stand d’initiation à la bibliophilie, où les prix ne dépassent pas 150 € pour des ouvrages possédant tous un caractère de rareté, mais aussi du côté des experts, la galerie Gilgamesh proposant par exemple des amulettes ou des scarabées égyptiens dès 300 €.
 

Morina Mongin, reliure pour Les Hain-Teny Merinas de Jean Paulhan.Librairie Vignes.
Morina Mongin, reliure pour Les Hain-Teny Merinas de Jean Paulhan.
Librairie Vignes.
© Michèle Garrec pour LRC (La Reliure Contemporaine)

De l’édition à l’œuvre d’art
Retenons deux démarches emblématiques de l’évidence de ce pont entre le monde du livre et celui de l’objet d’art. La première nous mène auprès du bijoutier Édouard-Aimé Arnould, dont les créations et les dessins sont exposés sur le stand de la Maison Riondet. Relieur en 1890, il publie un catalogue d’affiches en 1896, avant de s’intéresser sérieusement au bijou et de déposer son poinçon de maître bijoutier le 2 septembre 1899. Tous les axes du salon sont résumés dans ce parcours ! La seconde nous plonge dans la plus grande collection privée au monde de planches de bande dessinée, celle de l’expert André Querton, ici invité. Il nous dévoilera ainsi un extrait d’un ensemble aujourd’hui inaccessible aux musées (qu’on se souvienne de l’enchère à 1,55 M€ de la planche de l’album On a marché sur la Lune, adjugée chez Artcurial en novembre dernier…). «Une planche originale est un manuscrit définitif qui n’est qu’un fragment d’une œuvre constituée par l’album. Les auteurs ne les vendaient pas et Hergé comme d’autres les offraient volontiers, tant cela ne valait rien à l’époque. Une planche résume la genèse de tel album ou de tel artiste, son trait, ses repentirs, tout comme le manuscrit d’un écrivain», explique-t-il. La boucle est bouclée ! Ce dernier exemple questionne très clairement le statut de l’œuvre d’art et ce moment de basculement, de changement du regard. «On m’a traité d’adolescent attardé il y a quarante ans car je collectionnais et lisais des BD, maintenant on me dit que je suis un spéculateur avisé !», confirme ainsi André Querton. Alors, dans cette optique, le salon propose une série d’expositions autour du patrimoine de demain. On l’interrogera à travers les créations présentées par l’Association des maîtres d’art, les reliures contemporaines des Amis de la reliure d’art  citons celles d’Alain Tara, de Sylvie Frégé ou de Morina Mongin, quant à elle à la Librairie Vignes , sans oublier un ensemble de dessins originaux de Sempé, de toutes les époques, choisis par l’Association culturelle des bouquinistes de Paris, ces derniers formant souvent les premiers maillons de la chaîne de la bibliophilie !

 

Italie du Nord, vers 1480-1490. Armet en fer forgé du type dit «armet à rondelle».Pierre Richard Royer.
Italie du Nord, vers 1480-1490. Armet en fer forgé du type dit «armet à rondelle».
Pierre Richard Royer.

Une traversée de l’Atlantique
La recherche des pépites sera au rendez-vous, parmi lesquelles on ne manquera pas une correspondance inédite de Maurice Blanchot, à la librairie Le Feu follet. Soit mille lettres de l’écrivain le plus secret du XXe siècle, une pièce de choix pour une institution… À ses côtés, proposé à 80 000 €, un exemplaire du Petit Prince de Saint-Exupéry imprimé aux États-Unis, où il s’était réfugié après sa démobilisation, en 1940. Cette année, les relations franco-américaines fédèrent de nombreux exposants : un écho à la célébration du centenaire de l’intervention des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, le 6 avril 1917. Et à l’institution mise à l’honneur, le musée franco-américain du château de Blérancourt, créé peu après la Première Guerre mondiale par Anne Morgan, fille du banquier et collectionneur américain John Pierpont Morgan. Son centre de ressources et sa bibliothèque abritent plus de huit mille ouvrages et documents sur les relations historiques et artistiques entre les deux pays. Côté stands, le clin d’œil le plus direct est celui de la librairie La Basse Fontaine, avec une affiche de 1956 pour la promotion du musée, reproduisant la célèbre coiffure dite «à la Belle-Poule». De l’extravagante galeriste américaine Peggy Guggenheim, Autographe des siècles présente une lettre à propos des peintres Jackson Pollock et Charles Seliger. On verra là aussi une rare feuille autographe de Winston Churchill sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. La librairie Les Neuf Muses réunit pour sa part trois lettres exceptionnelles de Bartholdi et de Viollet-le-Duc, respectivement sculpteur et concepteur de la fameuse statue de la Liberté. Enfin, rien de mieux que de terminer la visite par le Cabinet de curiosités conçu par les experts, des météorites du soleil (Gilgamesh) à l’art africain contemporain (galerie Jean-Philippe Aka, avec Ablade Glover et Malick Sidibé), en passant par un tromblon d’apparat à silex de l’empire ottoman (chez Virginie Lasala) ou une pendule squelette astronomique d’époque Empire (Jacques Nève). De quoi repartir l’attention toujours en éveil ! La dynamique du renouveau est bien en place pour le salon, qui s’est déjà «imposé comme la première manifestation du genre au monde, avec près de 20 000 entrées, quand les foires de New York ou de Londres n’attirent chacune pas plus de 5 000 visiteurs», conclut Henri Vignes. Un rayonnement qui a séduit Bookvica et Biblionne (Russie et Géorgie), qui viennent pour la première fois, et justifie le retour du Dilettante ou de la librairie Clavreuil. La fête sera réussie. 


 

Statue de la Liberté. Trois lettres de Bartholdi et Viollet-le-Duc. Librairie Les Neuf Muses.
Statue de la Liberté. Trois lettres de Bartholdi et Viollet-le-Duc. Librairie Les Neuf Muses.

INTERVIEW
GENEVIÈVE BAUME
Présidente de la CNES
 
DR
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La CNES fête ses cinquante ans cette année. Quelle est votre ambition pour cette chambre ?
L’expert est une figure méconnue du grand public, alors que les deux cent cinquante membres de la Chambre expertisent plus de cent mille objets par an ! Notre but est de la développer à l’international, même si nous avons déjà des bureaux à Moscou, Shanghai, des membres français aux États-Unis, et de l’ouvrir à de nouvelles spécialités, comme cela a été le cas pour la bande dessinée, l’œnologie, le vintage ou le design. Il faut se tourner vers l’avenir et accompagner l’évolution du marché.

Inversement, y a-t-il certaines spécialités pour lesquelles il est difficile de trouver des experts aujourd’hui ?
Oui, il est difficile de trouver par exemple un expert indépendant en automobile ancienne, qui ne soit pas rattaché à une maison de ventes. Certaines personnes héritent de voitures anciennes et souhaitent en connaître la valeur ne serait-ce que pour les assurer. Nous sommes toujours à la recherche d’experts pour les nouvelles spécialités liées à l’art, au patrimoine et au savoir-faire français.

À l’heure du commerce en ligne et de l’internationalisation à tout prix, comment situez-vous le modèle français ?
Nous constatons qu’il est le plus rigoureux et le plus protecteur pour le public. Il impose à l’expert une responsabilité totale, et le certificat d’expertise que nous établissons représente le document le plus approprié pour établir la garantie d’un objet, sa valeur, son état, son authenticité. Il est important de faire appel à des experts agréés par des chambres, de savoir à qui l’on a à faire.

Sur le salon, Art graphique & patrimoine ouvrira sur la 3D et la numérisation des objets d’art. Est-ce que les nouvelles technologies peuvent modifier votre métier ?
La numérisation permet à un expert d’avoir une connaissance plus poussée d’un objet, de le manipuler à l’écran et de zoomer sur certains détails, mais cela restera un outil complémentaire à l’œil de l’expert.
Le Slamen
5 dates
1914
Création du Syndicat national de la librairie ancienne et moderne
1948
Création de la Ligue internationale de la librairie ancienne.
La première Foire internationale de la librairie ancienne aura lieu en 1969, à Amsterdam
1984
Première Foire internationale du livre ancien, organisée par le SLAM à Paris
2007
Première édition, qui se poursuivra jusqu’en 2015, du Salon  international du livre ancien et de l’estampe au Grand Palais, en collaboration avec la Chambre syndicale de l’estampe, du dessin et du tableau
2017
Le SLAM s’associe avec la Chambre nationale des experts spécialisés pour un double salon : le Salon du livre rare et de l’objet d’art
À SAVOIR
Salon international du livre rare et de l’objet d’art.
Grand Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris.

Du vendredi 7 au dimanche 9 avril 2017 (11h-20h les 7 et 8, 11h-19h le 9)
www.salondulivrerare.paris
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