Les vies de Maurice Druon vues à travers sa collection

On 06 May 2021, by Vanessa Schmitz-Grucker

Tour à tour résistant, écrivain et homme politique, Maurice Druon avait fait de l’amour des arts et des lettres une constante de ses cent vies, reflété par sa collection. La voix de cet ardent défenseur de la langue française résonne encore sous les coupoles.

Bernard Buffet (1928-1999), Femme à la collerette, huile sur toile d’origine, 101 x 65 cm (détail).
Estimation : 60 000/80 000 

Quoi de plus dérisoire que d’aspirer à une immortalité de papier, afin de se maintenir, un peu plus, un peu moins, dans le souvenir d’une espèce qui, tôt ou tard, disparaîtra d’une planète destinée, de toute manière, à refroidir », écrivait Maurice Druon en 2006, dans ses Mémoires. L’Aurore vient du fond du ciel. Chacun de ces faits et gestes de sa vie à cent à l’heure sera, toutefois, passé à la postérité. Ayant rejoint Londres et donné à la Résistance son chant, Druon, le Gaulliste, marqua de son imposante autorité, et de son sens aigu de la morale, le ministère des Affaires culturelles. L’homme aux chapeaux et aux cigares en rappelle un autre, un certain Winston Churchill qui s’affiche en portrait gravé signé Kallem (60/80 €), dans cette vente de la «Succession Druon C». Et ce n’est probablement pas un hasard si une gouache d’Hassan El Glaoui (18 000/20 000 €), le peintre préféré du ministre anglais, était entre les mains de celui qui fut un temps ministre français. Les objets qui l’ont toujours accompagné dessinent un destin fait de labeur et d’honneurs.
 

Malle de voyage Louis Vuitton au chiffre « MD », en cuir et armatures de laiton,poignée gravée « 1, rue Scribe - Paris et 454 Strand Londo
Malle de voyage Louis Vuitton au chiffre « MD », en cuir et armatures de laiton,
poignée gravée « 1, rue Scribe - Paris et 454 Strand London », sans clé, 33 
72 35 cm.
Estimation : 400/600 


L’amoureux des mots
La bibliothèque de Maurice Druon est celle d’un homme amoureux des lettres et infatigable défenseur de la langue française. « C’est avec les mots, leur emploi et leur sens qu’on veille sur la Cité » : ainsi Maurice Druon s’appropriait-il la citation de Paul Valéry en l’adaptant à son idée de la langue, une langue dépositaire de l’ordre et de la morale, garante des fondations de la société et de son bon fonctionnement. Dans un long entretien accordé à France Culture en octobre 1991, il déclame sa passion pour cette langue qui « n’a pas fini de rendre des services à l’humanité ». Plus que la bibliothèque d’un homme d’esprit, c’est celle d’un écrivain raffiné qui se révèle ici. Ses œuvres, notamment les éditions originales des Rois maudits (600/800 €), sont toutes présentes. Mais on y remarque surtout la présence récurrente d’œuvres de Joseph Kessel, son oncle avec lequel il avait rejoint Londres à bord d’un hydravion en 1943. Ensemble, cette année-là, ils écrivent Le Chant des partisans, mettant leurs plumes au service de la Résistance française. Sur ses étagères, bien d’autres épris de la France et de ses belles lettres : Albert Camus, André Malraux, Jean d’Ormesson, Marcel Pagnol et Louis Aragon, pour ne citer qu’eux, constituaient une bibliothèque essentiellement francophone et composée d’ouvrages presque tous dédicacés (de 30 à 4 000 €). Seule exception au sein de cet ensemble littéraire fait de romans et de recueils de poésie, l’ouvrage que Druon a consacré au peintre Bernard Buffet, édité en 1964 chez Hachette (40/50€), témoignage de l’amitié entre Druon et le maître expressionniste.
L’ami fidèle
« On parle souvent de lobby. Je n’en connais qu’un seul qui fonctionne, c’est le lobby de l’amitié » : l’homme de la Résistance évoquait dès qu’il le pouvait son goût de l’amitié, fidèle et loyale. Dès 1951, il se lie avec un artiste de dix ans son cadet, Bernard Buffet. Parmi les œuvres de l’artiste qui ont accompagné Druon, deux croisent les écrits du collectionneur. Le Paysage aux meules et aux corbeaux, signé en 1978 (60 000/80 000 €), se veut être la version peinte du Chant des partisans. Le « vol des corbeaux sur nos plaines » se matérialise en quelques coups de pinceaux rapides dans un ciel qui s’assombrit… La dédicace au revers évoque une amitié sans faille, telle que Maurice Druon la voulait, entre les couples Annabelle et Bernard Buffet, Madeleine et Maurice Druon. Pendant près de vingt ans, de 1955 à 1977, l’écrivain est pris dans l’écriture de sa saga historique, Les Rois maudits. Buffet n’était probablement pas insensible à cette esthétique, aux intrigues de cour, lui l’amoureux des châteaux et de la Haute Époque. C’est cette sensibilité au passé et au patrimoine qui poussa probablement son ami, alors ministre des Affaires culturelles, à prendre en charge le dossier de la gare d’Orsay et l’accélération du processus de validation d’aménagement du musée. L’art était au cœur de ses préoccupations, et derrière son bureau l’on pouvait voir quelques œuvres et dessins notables datant du XVIe au XIXe siècle, dont une très belle huile représentant Ève de l’Italien Giovanni Paolo Lolmo (1550-1595). Ce tableau est à rapprocher de La Foi et de La Prière conservées à Santa Maria Maggiore, à Bergame : même coloris froid, même traitement de la peau (30 000/40 000 €).

 

Taly-Brice (né en 1945), Portrait de Maurice Druon en habit d’académicien, crayon, 63 x 47,5 cm. Estimation : 120/150 €
Taly-Brice (né en 1945), Portrait de Maurice Druon en habit d’académicien, crayon, 63 47,5 cm.
Estimation : 120/150 €


« Glouton de la vie »
« Si les cigares sont interdits en enfer, j’aime autant ne pas y aller » : la citation de Mark Twain, cousue sur un coussin de Maurice Druon (à acquérir pour 10/20 €), fait surgir l’image du ministre dont le premier geste sur le perron de l’Élysée était d’allumer une cigarette ou un cigare. La boîte à cigares et les deux bouteilles de champagne de la collection (des lots estimés 20 à 30 €) laissent entrevoir un homme tel qu’il se décrit dans ses mémoires : « fougueux, ardent, glouton de la vie ». Celui qui fut élève officier de cavalerie à l’école de Saumur en 1940 garda un goût prononcé pour le monde du cheval et de la vénerie. Les chasses à courre font l’objet de longues descriptions dans Les Grandes Familles, notamment le tome II, qui valut à Druon le prix Goncourt en 1948. À côté des selles d’équitation (150/500 €) et fusils de chasse (1 500/2 500 €), le lot de boutons d’équipage du Rallye Vouzeron, association de propriétaires-veneurs, rappelle les amours cynégétiques de celui qui avait dagué le dernier cerf à Chambord en 1947 (50/80 €). Son monocle (100/200 €), sa bague chevalière (500/600 €) et ses chapeaux (30/50 €) représentent toute sa panoplie de dandy. Son stylo imitant un cigare (200/300 €) et sa malle Louis Vuitton (400/600 €) – marqués tous deux « MD » – trônent comme des reliques au beau milieu d’un ensemble des plus nostalgiques.

Maurice Druon
en 5 dates
1918
Naissance à Paris
1942
Rejoint avec Joseph Kessel
la France libre de De Gaulle
1966
Élu à l’Académie française
1973
Nommé ministre
des Affaires culturelles
2009
Décès, le 14 avril à Paris
Tuesday 18 May 2021 - 18:00 - Live
Salle V.V. - 3, rue Rossini - 75009
Millon
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