Les trésors théâtraux de la bibliothèque du Comte d’André

On 27 May 2021, by Philippe Dufour

Rassemblés par ce passionné de théâtre, des documents uniques et précieux, font revivre les figures hautes en couleurs des grands auteurs français, comme celles des acteurs qui ont servi leurs textes.

La Toilette de Vénus, Léandre et Héro représenté devant le Roi, sur le théâtre des Petits appartemens, à Versailles, le 25 février 1750, manuscrit in-folio (350 x 255 mm), reliure du XVIIIe siècle, en maroquin rouge, large dentelle dorée aux petits fers, armoiries au centre.
Estimation : 20 000/25 000 €, 
Adjugé : 26 000 €

Au cours d’une carrière professionnelle bien remplie, le comte Emmanuel d’André aura exercé de hautes responsabilités dans tous les secteurs de l’économie, de la presse jusqu’à l’une des plus célèbres maisons de vente par correspondance française. En tant que collectionneur, ce diplômé de HEC s’est également enflammé pour des domaines tout aussi variés que ses activités professionnelles. Et si ses envies actuelles le portent vers l’art moderne et contemporain, c’est la passion de la bibliophilie qui l’a longtemps animé. Ainsi se souvient-on de la vente menée par Pierre Bergé & Associés, les 24 et 25 avril 2006, à Drouot-Richelieu, où l’on a pu découvrir les 900 volumes de son exhaustive bibliothèque gastronomique. Aujourd’hui, c’est un autre pan de ses trésors, plus restreint, qui va être dispersé, consacré à l’histoire du théâtre hexagonal. «Fervent amateur des arts de la scène, j’ai voulu, en toute logique, constituer un cabinet de pièces exceptionnelles, explique le comte d’André, une sorte de “trésor” conservant les œuvres les plus rares, comme des éditions originales, portant souvent des envois à des célébrités du temps, des manuscrits d’œuvres en gestation, ou encore des exemplaires illustrés d’aquarelles originales.» En lever de rideau brille un ensemble d’ouvrages du temps de Louis XIV, portant les noms des fondateurs du théâtre moderne, de Corneille à Molière en passant par Racine.
 

Jean Racine (1639-1699), Phèdre & Hippolyte, Paris, Claude Barbin, 1677, in-12 première édition, frontispice gravé en taille douce par Séb
Jean Racine (1639-1699), Phèdre & Hippolyte, Paris, Claude Barbin, 1677, in-12 première édition, frontispice gravé en taille douce par Sébastien Le Clerc d’après Charles Le Brun, maroquin bleu foncé, armoiries au centre.
Estimation : 4 000/5 000 €

Œuvres phares
L’art de ce dernier, en particulier, est célébré par de nombreux ouvrages, parmi lesquels le collectionneur a privilégié les exemplaires arborant l’ex-libris de Charles Hayoit (1901-1984). Ce grand bibliophile belge avait réuni les éditions originales de Jean Racine, dans les reliures conçues par Albert de Naurois, descendant direct du dramaturge, et dont elles portent les armoiries. Tel est le cas de Phèdre & Hippolyte (Paris, Claude Barbin, 1677) : cette première édition, s’ornant d’un frontispice, gravé en taille douce par Sébastien Le Clerc d’après Charles Le Brun, pourra être feuilletée pour 4 000/5000 €. Le siècle suivant s’affirme plus libertin ou rebelle… En attestent deux pièces de théâtre à l'érotisme débridé – réunies en un seul volume – qui inaugurent le XVIIIe siècle : attribuées au comte de Caylus, Le Bordel, ou le Jean-Foutre puni et Le Sérail de Delys devraient atteindre 2 000/2 500 €. La fin du siècle, elle, est illuminée par Beaumarchais, dont la comédie La Folle journée, ou Le Mariage de Figaro est disponible dans sa plus belle édition. Imprimé en 1785 dans la forteresse de Kehl – située de l’autre côté du Rhin et louée par l’écrivain pour être à l’abri de la police royale –, l’ouvrage use des élégants caractères de John Baskerville que Beaumarchais avait achetés à leur inventeur, et comprend cinq exquises figures gravées de Saint-Quentin (5 000/6 000 €). À l’époque romantique, c’est le drame qui connut de profonds changements, bousculé par un certain Victor Hugo. Parmi ses pièces qui déchaînèrent les passions, Marie Tudor, est accessible dans sa deuxième édition de 1833, éditée à Paris, chez Eugène Renduel. L’in-octavo, au frontispice de Célestin Nanteuil, présente l’avantage d’être l’exemplaire offert, avec envoi, par Hugo à Mademoiselle George, interprète du rôle-titre (prévoir 12 000/ 15 000 €). Autre œuvre phare du temps : la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas. Elle apparaît dans une deuxième édition de 1852 (à «Paris, D. Giraud et J. Dagneau»), un exemplaire imprimé sur papier… rose (5 000/8 000 €). Un siècle plus tard, à l’opposé de ce courant sentimental, le théâtre militant prendra forme sous la plume de Jean-Paul Sartre. Les Mains sales, dans leur édition brochée originale de 1948 (Gallimard, NRF), s’enrichissent d’un feuillet autographe, première ébauche où apparaît déjà ce thème de la pureté perdue (4 000/5 000 €).
 

Sacha Guitry (1885-1957), Le Blanc et Le Noir, comédie en quatre actes, manuscrit de travail autographe signé, 143 pages in-folio, chemise
Sacha Guitry (1885-1957), Le Blanc et Le Noir, comédie en quatre actes, manuscrit de travail autographe signé, 143 pages in-folio, chemise en demi-maroquin corail à nerfs.
Estimation : 5 000/6 000 

Le manuscrit, ou la fabrique des chefs-d’œuvre
Ce moment, fascinant, de la naissance d'une fiction destinée à être portée ensuite sur scène, s’incarne à travers des manuscrits de la première importance. À commencer par ce recueil qui est, de son propre aveu, le préféré du comte d’André : « La Toilette de Vénus, Léandre et Héro, manuscrit d’un spectacle joué par la marquise de Pompadour devant Louis XV le 25 février 1750. Il présente de plus une somptueuse reliure aux armes du duc de La Vallière, directeur du théâtre de la favorite». Pour ces deux pièces écrites pour le théâtre des petits appartements à Versailles, l’estimation est de 20 000/25 000 €. Sous Napoléon III, le marquis de Massa, un familier de la cour impériale, compose deux vaudevilles privés, L’École buissonnière et L’Impromptu de la Monnaie. Réunis dans un manuscrit calligraphié vers 1868 sur peau de vélin, ils ont été décorés de deux ravissants portraits à la gouache de la comtesse Mélanie de Pourtalès (3 000/4 000 €). Mais, au chapitre des textes autographes, c’est le XXe siècle qui apportera la plus grande contribution. En témoigne la comédie en quatre actes Le Blanc et Le Noir, signée par Sacha Guitry, et créée en novembre 1922. Elle devrait changer de mains pour 5 000/6 000 €, de même estimation qu’un autre manuscrit de l’auteur, Sa dernière volonté ou l’Optique du théâtre, écrit vers 1930. De Marcel Pagnol, bien représenté, on retiendra surtout sa Cinématurgie (Hamlet), écrite en avril 1942, et véritable manuel de cinématographie (4 000/5 000 €). À la même époque, Louis-Ferdinand Céline apparaît sous un autre jour, en rédigeant Scandale aux abysses : ce scénario dactylographié d’un dessin animé jamais réalisé, avec annotations et corrections, sera publié en 1950 (1 200/1 500 €). Du côté des acteurs, on pourra découvrir un témoignage unique : celui de Pierre Fresnay, avec les manuscrit et tapuscrit de Je suis comédien de 1954, un dossier sur le métier accessible entre 1 500 et 2 000 €.

 

Edmond Rostand (1868-1918), Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers, Paris, librairie Charpentier et Fasquelle, 1898,
Edmond Rostand (1868-1918), Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers, Paris, librairie Charpentier et Fasquelle, 1898, in-8°, maroquin grenat, bordure dorée et mosaïquée de maroquin vert, étui enrichi de onze aquarelles et un dessin d’Henri Goussé et Louis Morin.
Estimation : 5 000/6 000 €

Des histoires mises en images
«Dans la seconde moitié du XIXe siècle, il existait un usage partagé par les grands bibliophiles : faire illustrer leurs plus beaux ouvrages par les artistes», souligne l’expert Dominique Courvoisier. En témoignent plusieurs pièces remarquables, tels deux ouvrages, sortis à Paris en 1867 chez Michel Lévy frères, et portant les noms associés de Jacques Offenbach, Henry Meilhac et Ludovic Halévy. Le premier n’est autre que La Vie parisienne, et l’exemplaire personnel de Draner, le dessinateur des costumes de l’irrésistible pièce musicale. Cet in-12 est d’ailleurs garni des 136 aquarelles de la main de son propriétaire (3 000/4 000 €). Et pour 2 000/2 500 €, on aura aussi La Grande-duchesse de Gérolstein, opéra-bouffe relié, aux plats de vélin ornés d’une aquarelle du même Draner, qui signe là aussi 114 illustrations originales. La fin du XIXe siècle voit l’apparition d’une étoile au firmament des théâtres parisiens : Edmond Rostand. Son chef-d’œuvre en vers, Cyrano de Bergerac, sera présenté dans la superbe édition originale de la librairie Charpentier et Fasquelle, de 1898, agrémentée par onze aquarelles et un dessin originaux d’Henri Goussé et Louis Morin (prévoir de 5 000 à 6 000 €). Quant à Georges Courteline, roi des scènes de la Belle Époque, ses Œuvres complètes furent éditées en quinze volumes entre 1925 et 1927, par la Typographie François Bernouard, à Paris. On retrouve ici cette série unique, enluminée de plus de 200 aquarelles pleines de drôlerie, par Jacques Touchet (4 000/5 000 €).

 

Une reliure «industrielle» pour Claudel
 
Paul Claudel (1868-1955), La Ville, Paris, librairie de l’Art indépendant, 1893, in-8°, plats entièrement recouverts d’une plaque d’acier,
Paul Claudel (1868-1955), La Ville, Paris, librairie de l’Art indépendant, 1893, in-8°, plats entièrement recouverts d’une plaque d’acier, dos de maroquin bordeaux, doublure et gardes de soie brochée, boîte-étui demi-maroquin noir d’Alain Devauchelle.
Estimation : 3 000/4 000 €


Parmi les précieux maroquins aux petits fers et les mosaïques virtuoses de la collection du comte d’André, un volume insolite détonne par son habillage spectaculaire. Il s’agit de La Ville, de Paul Claudel, dans une édition de 1893, parée d’une reliure de l’époque dont les plats sont entièrement recouverts d’une plaque d’acier usiné, guilloché, aux bordures à décor strié et écoinçons garnis de clous. Le titre aux grandes capitales austères s’étale sur la couverture. Quant au cuir, bordeaux et noir, il a été utilisé pour le dos et la boîte-étui réalisée par le relieur Alain Devauchelle. L’in-octavo, édité par la librairie de l’Art indépendant, à Paris, constitue l’édition originale d’une première version de cette pièce de théâtre en trois actes. L’intrigue aborde tous les problèmes liés à la société industrielle, sur fond de grèves et de révolutions. La pièce fera l’objet d’une réécriture, éditée en 1901, et sera finalement créée par le Théâtre national populaire de Jean Vilar en 1955. Cet exemplaire de tête, l’un des 25 imprimés sur hollande, a été offert par l’écrivain à son ami Maurice Pottecher (1867-1960) ; il comporte un envoi autographe de l’auteur à ce dernier, fondateur du fameux Théâtre du peuple, à Bussang, dans les Vosges. Fréquentant un cercle littéraire où il retrouvait régulièrement Claudel, avec Jules Renard ou Léon Daudet, Pottecher tirait ses revenus de l’exploitation de l’usine familiale, spécialisée dans la petite métallurgie. On peut donc supposer que cette reliure exceptionnelle – qui nécessitera 3 000/4 000 € – a été commandée par lui  l’un de ses chefs d’atelier…
Friday 11 June 2021 - 14:30 - Live
Salle 3 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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