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Les souvenirs d’Italie du peintre Vinchon

Published on , by Carole Blumenfeld

Dispersées à Amboise, les 86 vues d’Italie peintes par Auguste Jean-Baptiste Vinchon entre 1816 et 1818 sont une occasion unique d’accéder à un rare fonds d’atelier.

Auguste Jean-Baptiste Vinchon (1787-1855), Le Temple de Vesta à Tivoli, papier marouflé... Les souvenirs d’Italie du peintre Vinchon
Auguste Jean-Baptiste Vinchon (1787-1855), Le Temple de Vesta à Tivoli, papier marouflé sur toile, 44 34 cm.

Certains catalogues de vente entrent dans les bibliographies d’histoire de l’art. Celui du 3 juillet sera précisément conservé par les spécialistes et les amateurs de peintures de paysage. Il sera surtout essentiel pour l’historien de l’art qui bâtira un jour le corpus de Vinchon. Cet élève de Giuseppe Serangeli, qui avait lui-même fait ses classes chez Jacques Louis David, entra à son tour chez David. Grand prix de Rome en 1814, il fut pensionnaire de 1816 à 1818 de l’Académie de France de la capitale italienne, dirigée alors par Thévenin. De retour à Paris, et jusqu’à sa disparition en 1855, Vinchon fit une belle carrière de peintre d’histoire, se consacrant tant à des chantiers officiels de premier plan qu’à des commandes de portraits. Ses héritiers conservèrent son fonds d’atelier pendant des décennies. Une partie de celui-ci fut offerte par sa belle-fille au musée des beaux-arts de Tours en 1922 et 1926, puis, en 1999, la même institution reçut près de deux mille dessins, le journal intime et un ensemble de documents manuscrits de l’artiste. Outre une réunion d’œuvres d’amis d'Auguste Jean-Baptiste Vinchon, la famille dispersa en 1998 à Tours des portraits de proches, des esquisses et quelques œuvres italiennes de leur aïeul, dont Le Peintre dans sa chambre à la villa Médicis et un peu moins d’une trentaine de paysages montés en quatre panneaux en hauteur. Ce pan méconnu et confidentiel de l’œuvre de Vinchon fit ainsi son entrée dans l’histoire du « plein air ». La réapparition chez des proches de ses héritiers de ces quatre nouveaux panneaux, beaucoup plus imposants – deux d’entre eux réunissant dix-neuf études, les deux autres vingt-quatre dont l'une par Léopold Leprince –, est un véritable événement.
 

Vingt-quatre vues d’Italie par Auguste Jean-Baptiste Vinchon de différents formats, la centrale par Louis-Vincent-Léon Pallière (1787-1820
Vingt-quatre vues d’Italie par Auguste Jean-Baptiste Vinchon de différents formats, la centrale par Louis-Vincent-Léon Pallière (1787-1820) montrant une Vue du quartier de Ripa (Aventin) avec la villa Malta au premier plan , 1815 (34,5 58,5 cm), papiers marouflés sur toile, cadre : 148 145,5 cm.
Estimation : 80 000/100 000 

Adjugé : 305 500 €

Souvenirs de la villa Médicis
Ce corpus est l’album de voyage d’un jeune artiste de 27 ans poussé par le désir de noter tout ce qu’il découvre et éprouve. Dans le premier courrier qu’il avait adressé à son père depuis Rome, Michel-Martin Drölling, qui quitta l’Académie de France deux mois après l’arrivée de Vinchon, évoquait l’enchantement de cette arrivée à la villa Médicis : « Je t’écris du paradis car je ne crois pas qu’il existe au monde un pays plus beau que celui de Rome. Les expressions manquent pour t’exprimer mon admiration. Les premiers jours, je croyais rêver et il me semblait que toutes les belles choses qui s’offraient à ma vue alloient disparaître comme un songe, mais plus je suis persuadé de la réalité, plus mon admiration augmente. » Le moment précis où ces jeunes gens formés dans l’atelier de David, au sein duquel le séjour italien était considéré comme un graal, foulaient le sol de la Ville éternelle marquait nécessairement une étape majeure dans leur vie. Drölling fils parle de « joie » et de « délire », « Je pleurois, je frappais du pied enfin, j’étois comme fou. C’était un des plus beaux momens de ma vie. » Vinchon est, lui, fasciné par la villa Médicis et par le logement qui lui est accordé. Il jouit aussi de l’émulation collective avec ses camarades. Cette même vue plongeante sur la Trinité-des-Monts fut traduite par Léon Cogniet en 1817 (Cleveland, Cleveland Museum of Art) et par Jean Alaud, qui peignit L’Atelier de Picot (collection particulière) ou encore Léon Pallière dans sa chambre à la villa Médicis (New York, The Metropolitan Museum of Art) – le modèle quitta l’Académie de France en 1816 et Picot l’année suivante. Les jardins de la villa apparaissent également à plusieurs reprises sur les panneaux. Sa représentation de la loggia où un jeune homme dessine est un document de choix pour l’histoire des collections, car les vues qui embrassent l’ensemble de l’espace à cette date sont rares. Comme ses pairs, Vinchon emporta son carton à dessiner loin du Pincio lors de ses visites des antiquités romaines, mais aussi à l’occasion de ses escapades dans la campagne alentour. Le temple de Vesta à Tivoli est un topos de l’histoire de l’art, et il ne dérogea pas à la règle. Il poussa plus à l’est, jusqu’à Subiaco, sans faire escale à Genazzano ni s’arrêter dans les Castelli romani, lorsqu’il prit le chemin de Naples, de Capri et d’Ischia. Il fit néanmoins halte sur l’île de Liri où il peignit, comme Bidauld, l’impressionante cascade de Valcatorio et le château Boncompagni Viscogliosi. Au long de son périple ou à son retour, il réalisa aussi un certain nombre de vues de paysages, mais ses travaux les plus intéressants sont peut-être ses simples études d’arbres, qu’il croque avec gourmandise. Dans toutes ces œuvres rapidement ébauchées, la notion de plaisir est évidente ; la liberté d’un artiste sur le motif l’est tout autant.
 

Vingt-quatre vues, majoritairement d’Italie, par Auguste Jean-Baptiste Vinchon ; une par Vincent-Edme Ricois (1795-1881) Vue d’un château,
Vingt-quatre vues, majoritairement d’Italie, par Auguste Jean-Baptiste Vinchon ; une par Vincent-Edme Ricois (1795-1881) Vue d’un château, toile (31,5 54 cm), peintre français vers 1830 (?), Chêne près d’un rocher (Fontainebleau ?) (24 32 cm), peintre français vers 1840, Deux peintres en forêt (Fontainebleau ?) (31,5 26 cm), L’Arc de Constantin vu depuis le Colisée, toile (48,5 35 cm) ; trois attribuées à Vinchon, papiers marouflés sur toile, cadre : 154 152 cm.
Estimation : 80 000/100 000 


Sur le motif
Ces quatre panneaux auraient eu leur place dans l’exposition de cet hiver à la Fondation Custodia «Sur le motif», où la Vue des Pyrénées de Louise-Joséphine Sarazin de Belmont (collection particulière), soit un ensemble de neuf études, était présentée dans un encadrement semblable. À cette occasion, tous les peintres exposés n’étaient pas paysagistes, mais toutes les œuvres étaient éminemment intimistes. Les artistes livrent leurs sensations et aussi leur émerveillement de peindre vite, en dehors des ateliers. Toutes les études de Vinchon traduisent d’ailleurs le sentiment de bonheur fugitif et la peur d’oublier, ou du moins de ne plus jamais revivre, ces instants précieux. Au moment où Vinchon commençait à prendre ses marques à la villa Médicis, Michel-Martin Drölling, lui, pleurait son départ : « Je quitte enfin ce beau pays que je ne reverai peut-être jamais. Cette pensée fait couler mes larmes. Adieu belle Italie ! Adieu divin séjour où j’ai connu la paix et le bonheur. »

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