Les sculpteurs tibétains au sommet

On 15 October 2020, by Caroline Legrand

Au XIIIe-XIVe siècle, l’art bouddhique atteint au Tibet un degré rare dans la maîtrise du bronze doré avec l’aide des voisins de la vallée de Katmandou. Démonstration.

Tibet, XIIIe-XIVe siècle. Statue de Bouddha Shakyamuni Maravijaya en bronze doré, h. 31 cm.
Estimation : 40 000/60 000 

La richesse du Tibet est séculaire. Cette zone géographique privilégiée, aux confluences de l’Inde, du Népal et de la Chine, fut le théâtre d’une grande et précoce effervescence culturelle. Après s’être répandu dans toute l’Inde, le bouddhisme atteint ses hauts sommets au VIIe siècle, dans sa forme dite du « vajrayâna ». Si des luttes intestines interrompent aux IXe et Xe siècles sa diffusion, celle-ci reprend de plus belle pour atteindre bientôt son apogée dans le pays, puis traverser durablement les frontières vers la Chine. Datée du XIIIe-XIVe siècle, cette statue de Bouddha est le reflet de cette intense activité artistique et cultuelle. Quand les Chinois commencent à produire de grands bronzes dorés, au XVe, les Tibétains créent depuis déjà deux cents ans des pièces d’une exceptionnelle qualité. D’une belle taille – 31 cm de hauteur –, celle-ci affiche à la pesée pas moins de huit kilogrammes : une spécificité des productions asiatiques, l’Europe privilégiant les bronzes plus légers. Sa dorure dite « au feu », typique des artistes tibétains, relève en réalité d’une technique au mercure ; l’or, mélangé à ce dernier, est posé sur l’objet ensuite passé au feu ; le mercure s’évapore, permettant au métal noble d’occuper toute la surface. Sans doute conservée durant des siècles dans un temple, cette sculpture présente une patine ancienne très épaisse dissimulant partiellement la dorure, qui ne cherche, gageons-le, qu’à réapparaître à la faveur d’un futur nettoyage.
Bouddha sur le Descartes
C’est à la faveur d’une de ses escales en Chine entre 1899 et 1902 – alors qu’il était affecté comme aspirant sur le croiseur Descartes de la division navale d’Extrême-Orient – que Marie Pierre Albert Dreyer (1878-1959) rapporta cette statue, restée jusqu’à aujourd’hui dans sa descendance, en partie installée en Bretagne. Avec sa musculature allongée, ses épaules larges, sa fine taille et les pétales de lotus très resserrés de la base, elle affiche une beauté délicate et séduisante, mais révèle également une influence venue d’ailleurs : celle de la vallée de Katmandou, dans le Népal voisin. En effet, les Tibétains n’hésitaient pas à cette époque à faire venir des artistes newar, devenus maîtres dans la fonte des bronzes. Ces derniers ont laissé de nombreux témoignages de leur talent, notamment dans le célèbre monastère de Densatil, aujourd’hui détruit mais dont des œuvres bouddhistes apparaissent parfois aux enchères. Également typique de leur travail, placé dans la suite des traditions classiques gupta du IVe-VIe siècle en Inde : la robe diaphane moulante, laissant apparaître les tétons. Ce détail vestimentaire disparaîtra totalement au XVe siècle, remplacé par des vêtements plus amples et fluides. Le visage serein, les yeux à peine ouverts, Shakyamuni est assis les jambes en position vajraparyankasana, les mains dans le geste de la prise de la terre à témoin (bhumisparsha mudra), rappelant son triomphe sur le démon Mara (maravijaya). Ce dernier avait tenté de le perturber avec sa horde de sorciers et de séductrices au moment d’atteindre l’illumination… Qu’on se le tienne pour dit : rien ne résiste à Bouddha 

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