Les pérégrinations du chiffonnier

On 18 January 2018, by Claire Papon

Professeur au Collège de France, historien de la littérature française, Antoine Compagnon a récemment consacré un bel ouvrage à ce «philosophe du ruisseau», à l’origine du marché aux Puces. Récit.

Rien ne meurt sur cette terre : tout se transforme, sans nom d’auteur, 1884, 40 x 29 cm, gravure sur bois. BnF, Estampes et photographie.
Photo BnF


Il fait partie des «cris de Paris», et pourtant il n’en a pas ! Au nombre d’une cinquantaine, les petits métiers ambulants sont reconnaissables aux appels que poussent le vendeur de confettis, le rémouleur, le marchand de peaux de lapin ou celle d’oublies… Silencieux, sauf quand il est ivre comme le veut la tradition, le chiffonnier, lui, fouille les tas d’ordures déposées au pied des bornes le long des rues, qui disparaîtront avec l’arrivée des trottoirs, à la recherche des vieux chiffons, alors indispensables à la fabrication du papier. Reconnaissable dès le Moyen Âge à sa hotte, sa lanterne et son chien  la police tentera de lui interdire ce compagnon et de travailler entre minuit et le lever du soleil , il ne se déplace pas non plus sans son crochet ; du bout de celui-ci, il attrape chiffons, papiers sales, cotonnades, toiles, restes de sacs et d’emballages, qu’il apporte et vend selon la qualité rue Mouffetard, haut lieu du quartier misérable situé à l’époque en périphérie de la capitale. Rien ne se perd dans Paris, tout se transforme : des trognons de pommes aux os rongés, en passant par les bouts de cigare. Représenté parmi les petits métiers jusqu’au début du XIXe siècle, notre biffin va s’en distinguer et connaître son heure de gloire entre 1820 et 1880. Six mille chiffonniers et chiffonnières sont enregistrés à la préfecture  une obligation à partir du 1er septembre 1828 , mais ils sont en fait jusqu’à trente mille individus, y compris des enfants, à sillonner les rues de la capitale, et près de deux cent mille personnes vivent de leur industrie, complices des portiers. Mais si fut donnée une image plus noble du chiffonnier, il n’en existe pas pour le tiers féminin de cette population…
 

Rien ne meurt sur cette terre : tout se transforme, sans nom d’auteur, 1884, 40 x 29 cm, gravure sur bois. BnF, Estampes et photographie.
Rien ne meurt sur cette terre : tout se transforme, sans nom d’auteur, 1884, 40 x 29 cm, gravure sur bois. BnF, Estampes et photographie.Photo BnF

Flâneur populaire, complice de l’écrivain
À l’heure où la loi Guizot du 28 juin 1833 instaure un enseignement primaire public, celui que l’on surnomme «le philosophe de la borne» devient une figure incontournable du paysage urbain et de l’imaginaire collectif. Baudelaire, Gautier, Flaubert, Balzac ou Hugo s’en emparent, de même que les illustrateurs et caricaturistes : Jean-Pierre Norblin de La Gourdaine dès la fin du XVIIIe siècle, puis Paul Gavarni, Carle Vernet, Édouard Traviès, Nicolas-Toussaint Charlet et Honoré Daumier, qui le représente en homme libre tel Diogène, à l’inverse de l’ouvrier soumis à son patron. Ne sachant la plupart du temps ni lire, ni écrire, cette figure marginale, qui avait fourni à Voltaire, Rousseau, Diderot ou Montesquieu le papier indispensable à l’impression de leurs œuvres, est souvent un ancien grognard ou une courtisane déchue, dont le « cachemire d’osier » rappelle cette étoffe inusable, cadeau du bourgeois qui l’entretient et dont elle fait un capital… Étienne de Jouy (1764-1846), dramaturge, librettiste et chansonnier, évoque «le chiffonnier littérateur et compilateur», collectionneur des écrits qu’il trouve, alter ego de l’écrivain, dont il restera inséparable tout le XIXe siècle. Il devient même un modèle pour les photographes à l’instar d’Atget , qui le font poser, sa hotte appuyée sur une borne, fixant l’objectif. Les années 1870 sonnent son crépuscule. Comme toutes les périodes révolutionnaires, la Commune nuit à ses affaires, il n’y a pas d’ordures à fouiller. Haussmann remplace bientôt les bornes par les trottoirs, qui voient apparaître en 1884, grâce au préfet Eugène Poubelle, des récipients munis de couvercles destinés aux ordures ménagères. Sans oublier l’usage de la fibre de bois pour la confection du papier…

Les chiffonniers de Charles Baudelaire
«Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère/Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,/Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux/Où l’humanité grouille en ferments orageux,/On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,/Butant, et se cognant aux murs comme un poète», écrit Charles Baudelaire dans «Le vin des chiffonniers», dans la troisième partie de ses Fleurs du mal. Si le thème du vin est présent tout au long de la vie et de l’œuvre du poète – qui lui consacre cinq textes dans ce célèbre recueil, mais aussi «Enivrez-vous» dans Le Spleen de Paris et un essai dans Les Paradis artificiels –, celui du chiffonnier montre combien il fut sensible aux misérables, à ceux qu’il nomme dans l’un de ses poèmes en prose «les éclopés de la vie». Sa production coïncide avec l’âge d’or de la chiffonnerie parisienne, sous la monarchie de Juillet et le second Empire. Comme Hugo, Flaubert ou Gautier, il va assister au déclin de ces «philosophes de la borne » et essentiels dans la littérature. On doit aussi à Baudelaire d’avoir poussé Antoine Compagnon sur la trace des chiffonniers de Paris… Le 11 décembre 2015 à l’Hôtel Drouot (Pierre Bergé & Associés et Sotheby’s), une édition originale des Fleurs du mal (Paris, 1857), enrichie d’un envoi autographe à Sainte-Beuve et d’une reliure de Marius Michel, recueillait 275 508 €. Sa provenance ? La bibliothèque de Pierre Bergé (1930-2017), pour qui «chacun des livres fut un être aimé, un souvenir», souligne justement Antoine Compagnon en préface au catalogue de vente.

Du biffin au brocanteur
Avec le renouveau de Paris, les chiffonniers sont repoussés près de la route de la Révolte, une voie construite sous Louis XV pour relier Versailles à Saint-Denis et Compiègne, en évitant Paris. C’est le moment où Jean-François Raffaëlli (1850-1924), installé à Asnières, se fait une spécialité de la représentation de nos crocheteurs. Celui que Degas surnomme «le Raphaël des chiffonniers» les représente tels des bohémiens, le baluchon sur l’épaule, arpentant cette zone de non-droit aux ornières boueuses et à l’herbe rase. Peu à peu, des baraques s’édifient, on y mange et on y boit du vin un tiers moins cher qu’à Paris. Les chiffonniers côtoient bientôt les fripiers, chineurs qui deviendront brocanteurs et antiquaires. Sur les anciennes fortifications de Saint-Ouen, le marché aux puces est en train de naître, qui bénéficiera de l’arrivée du métropolitain en 1908. Une autre forme de recyclage…

À lire
Antoine Compagnon, Les Chiffonniers de Paris, collection «Bibliothèque des histoires», éditions Gallimard, 512 pages, 140 illustrations, 32 €.
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe