Les nombreux talents d’Achille, designer prolifique

On 06 December 2018, by Mikael Zikos

Inventeur d’objets et de meubles, Achille Castiglioni demeure l’un des Italiens les plus prolifiques dans son domaine. Son œuvre, teintée d’humour et universelle, est actuellement présentée à Milan, sa ville d’origine.

Achille Castiglioni pose, en 1982, avec son service à couverts Dry (Alessi), prix Compasso d’Oro en 1984. L’architecte et designer recevra cette importante récompense à neuf reprises.
© Giuseppe G. Pino. Courtesy Fondazione Achille Castiglioni


Des objets essentiels, conçus pour une utilisation quotidienne, et des meubles originaux et pratiques, créés pour tous, symbolisent le travail d’Achille Castiglioni (1918-2002). Le lampadaire Arco, dessiné par le designer en 1962, est à ce titre iconique. Un luminaire dont la conception est à la fois simple et d’une grande inventivité : sur une base en marbre, il se déploie par l’intermédiaire d’un arc télescopique en acier inoxydable ; placé près d’une table, il diffuse une lumière zénithale, comme le ferait une suspension. Arco est révolutionnaire, tout comme les nombreuses idées de son auteur, l’un des pères fondateurs du design en Italie. La pluridisciplinarité d’Achille Castiglioni, architecte de formation, est aujourd’hui mise en lumière dans l’exposition «A Castiglioni» présentée à la Triennale de Milan, créée en 1923 pour promouvoir les arts appliqués et stimuler les rencontres entre les univers de la création et de l’industrie installée depuis 1933 au Palazzo dell’Arte, construit par Giovanni Muzio. Avec ses deux frères Livio et Pier Giacomo, ainsi que l’architecte et urbaniste Luigi Caccia Dominioni, Achille Castiglioni y fait ses débuts en 1939, alors qu’il est étudiant à l’École polytechnique milanaise. Ensemble, ils présentent un étonnant récepteur radio portable pensé pour la marque Phonola : un seul et même boîtier au haut-parleur intégré et facile à utiliser grâce à un système de préréglage. Pour ce faire, les créateurs s’inspirent des instruments de communication militaires. À l’époque, l’objet en Bakélite, fabriqué par Fimi (Fabbrica Italiana Materiali Isolanti), fait état des recher-ches de nouveaux matériaux, formes et techniques de production des biens de consommation. Son esthétique et sa technologie apportent une évolution notable dans le genre naissant des petits objets électroniques domestiques. L’appareil est commercialisé un an plus tard, et d’autres modèles similaires font leur apparition. Entre-temps, Livio et Pier Giacomo ouvrent leur atelier. Achille s’y installe en 1944 et finira par le reprendre, après le départ de Livio en 1952 et le décès de Pier Giacomo, en 1968.

 

La lampe de table Lampadina, éditée par Flos, 1972.
La lampe de table Lampadina, éditée par Flos, 1972.


Lampes, cendriers, chaises, montres, porte-plantes
Durant toute sa carrière, Achille Castiglioni va générer, seul ou en groupe, un corpus conséquent : 356 projets au total, dont certains ont pris place dans les collections permanentes d’institutions telles que le Museum of Modern Art de New York, qui a organisé une exposition monographique du designer en 1997. Un tiers de sa production est encore édité par ses fabricants d’origine, comme Flos, spécialisé dans les luminaires d’architectes et de designers, tel le fameux Arco. L’histoire même de l’entreprise italienne est indissociable de celle des Castiglioni. Leurs créations forment le style de cette marque qui se distingue par l’originalité de son catalogue, porté par les luminaires Taccia et Toio, réalisés par la fratrie en 1962. Lampadina (1972), une lampe de table constituée d’une ampoule vissée sur une douille avec un interrupteur et permettant d’enrouler le câble électrique, Aoy (1975), un luminaire à double cylindre en cristal transparent et en verre opalin diffusant une lumière douce, et Gibigiana (1980), une lampe de bureau décuplant son halo lumineux grâce au pouvoir réfléchissant d’un petit miroir, sont les brillantes propositions faites par Achille en solo. Conçue avec Pio Manzù, la Parentesi, à lumière indirecte et dont le réflecteur se glisse sur un fil d’acier afin d’être déplacé verticalement, reçoit, à sa sortie en 1971, le Compasso d’Oro, récompensant l’excellence en matière de design industriel en Italie. Arts de la table, ustensiles de cuisine, objets insolites (comme le cendrier Spirale et son ressort permettant d’y poser sa cigarette), mobilier d’intérieur ou de jardin (le siège tripode Allunaggio et le porte-plantes Albero)… l’œuvre imaginative d’Achille Castiglioni séduit les dirigeants des maisons d’édition italiennes comme Alessi, Danese ou Zanotta, qui lancent en production ses idées pragmatiques et conceptuelles. Zanotta se fait ainsi connaître avec Sella, ni plus ni moins qu’une selle de bicyclette couronnant un tube d’acier verni sur un pied basculant, et Mezzadro, une assise de tracteur assemblée sur un pied en porte-à-faux : deux drôles de chaises, signées en 1957 en collaboration avec Pier Giacomo. S’il est connu comme designer, Achille multiplie aussi les projets de graphisme (au nombre de 491) et d’architecture (191), qui se concrétisent grâce à la participation de proches la montre Record et son cadran ultralisible sont coréalisés avec le graphiste suisse Max Huber et à de nombreuses expositions. En témoignent un prototype de télévision suspendue, montré dans une installation mise en scène par le peintre Giuseppe Ajmone lors de «Colors and Forms in Today’s Home» (à la villa Olmo, à Côme, en 1957), et la première machine à expresso à usage domestique (Pitagora, 1961), initiée avec le constructeur Cimbali. Ces deux propositions visionnaires sont actuellement présentées dans le parcours milanais.


 

L’exposition met en valeur des classiques du créateur, comme le lampadaire Arco.
L’exposition met en valeur des classiques du créateur, comme le lampadaire Arco. Photo : Gianluca Di Ioia © La Triennale di Milano


L’alter ego des industriels
«L’œuvre d’Achille Castiglioni est vaste mais repose sur un seul outil : la curiosité», résume Federica Sala, directrice de l’agence de conseil en communication dans le secteur du design PS et commissaire associée de l’exposition avec la designer Patricia Urquiola, ancienne élève d’Achille à l’École polytechnique de Milan. Toutes deux ont eu accès à l’ensemble des archives de la Fondazione Achille Castiglioni, installée dans l’ancien atelier du maître, ouvert au public depuis 2011. «Son savoir était tout sauf traditionnel, constate Patricia Urquiola. Il enseignait comment découvrir de nouvelles choses.» «Achille Castigloni n’a jamais été un artiste ou un intellectuel comme Bruno Munari ou encore Ettore Sottsass, lié à l’anti-design, poursuit Federica Sala. Ses débuts correspondaient aussi à ceux de la publicité ; l’image était alors le vecteur d’un mode de communication pour les entreprises. C’était aussi une époque où le designer était l’alter ego des industriels, disposant d’une certaine liberté de créer. De plus, le “design en série”, tel qu’il était qualifié par les architectes amenés à concevoir du mobilier, avait une dimension subversive du fait de sa portée démocratique. Afin de transmettre un message répondant à une utilisation personnelle et au “sens de l’époque”, Castiglioni s’est attaché à comprendre des formes connues pour en découvrir la signification, sans s’obstiner à trouver la solution à un problème ou tendre vers l’absurde à partir de pièces industrielles existantes. Il aurait été intéressé par un objet actuel comme le selfie stick, qui relève d’un phénomène social.» En marge du design fonctionnaliste et de la pratique artistique du ready-made, l’approche d’Achille Castiglioni, quasi ethnologique, lui permet de concrétiser ses projets en s’inscrivant dans l’histoire et la durée. Cumano (1978), inspiré des guéridons pliants à la mode au XVIIIe siècle en France, est une table de bistrot qui peut s’accrocher au mur après utilisation. La gamme de meubles «Servi» (initiée en 1960) se réfère quant à elle aux tables servantes anglaises de l’époque élisabéthaine : ses différents supports (plateau, crochet, cintre, coupelle) permettent d’en décliner les usages. Les jeunes maisons d’édition sont désormais sensibles à ce processus de travail «re-créatif» : les récentes rééditions du Danois Karakter, qui produit et diffuse des modèles du maître à l’instar de l’étagère d’angle Trio (1998) née de sa collaboration avec l’architecte Giancarlo Pozzi et du bureau-rangement mobile Rampa dessiné avec Pier Giacomo en 1965 , en témoignent. Question d’intemporalité.


À consulter
fondazioneachillecastiglioni.it

 


 

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