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Les lettres d’amour, le prix du dévoilement de l’intime…

On 11 February 2021, by Anne Doridou-Heim

L’intimité des personnages historiques, comme des artistes, est révélé par des correspondances tour à tour tendres, passionnées, poétiques, déchirantes… Elle s’échange avec la fougue collectionneuse.

Les lettres d’amour, le prix du dévoilement de l’intime…
Jacques Mesrine (1936-1979), lettre autographe signée «Bruno» à Jocelyne Deraiche, prison de la Santé, 28 avril 1978, 4 pages. Paris, Drouot, 29 janvier 2021. Tessier & Sarrou et Associés OVV.
Adjugé : 1 905 

«Je suis heureux par vous.» En 2016, Anne Pingeot publie chez Gallimard, les lettres reçues de François Mitterrand. Ce Lettres à Anne en réunit plus de mille. Elles donnent à lire un amour longtemps tenu secret et dévoilent une autre image du président de la République, celle d’un homme toujours aussi cultivé et maîtrisant parfaitement le subjonctif, mais surtout sachant se faire tendre, voire passionné. Il rejoint ainsi la longue cohorte des amants célèbres, ceux qui, depuis Héloïse et Abélard, ont couché leurs amours sur le papier. Véritable niche dans la spécialité des manuscrits autographes, les correspondances amoureuses révèlent la part intime des plus grands, et c’est évidemment ce qui les rend uniques et si désirables. Qu’ils soient artistes ou savants, écrivains ou hommes politiques, têtes couronnées, acteurs ou bandits, l’amour les tient tous à sa merci et les place sur un pied d’égalité. La collectionneuse Anne-Marie Springer, qui rassemble depuis 1994 ces lettres – elle en détient aujourd’hui plus de deux mille – confie page 136 les raisons de cette fascination. Amour, amour, je t’écris tant… La dispersion des collections Aristophil aux enchères est une véritable mine pour les bibliophiles épris d’histoires dans l’histoire. Salve après salve, elles délivrent des trésors de tendresse échangées.
Honneur à l’Empereur !
Elles ont notamment permis d’en apprendre davantage sur la passion que Napoléon Bonaparte, dont la France s’apprête à célébrer comme il se doit le bicentenaire de la mort, éprouvait pour sa belle créole. Il se révèle amant fougueux… et jaloux dans la correspondance échangée avec Joséphine – un tout autre ton animera celle envoyée à Marie-Louise. «Je te donne trois baisé (sic) un sur ton cœur, un sur ta bouche un sur tes yeux.» Nous sommes fin février ou début mars 1796, le jeune général est impatient de retrouver l’élue de son cœur, qu’il s’apprête à épouser quelques jours plus tard (le 9 mars). Les enchères s’enflamment aussi : la missive emportait 136 500 € le 19 novembre 2020 sous le marteau de Drouot Estimations. Déjà, le 20 décembre 2017 (Aguttes OVA), une autre lettre, adressée quelques jours à peine après la précédente, s’était envolée à 320 320 €. Bonaparte est reparti dès le 11 mars pour rejoindre l’armée d’Italie, et le 30 il avoue : «Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer, je n’ai pas passé une nuit sans te serrer entre mes bras, je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie.» Il s’inquiète de son silence. «Qu’as-tu fait puisque tu n’as pas écrit à ton mari… À mon amie ce vous et ces 4 jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la cause !» D’autres lettres encore, suivant les avancées de cette campagne victorieuse, trahissent le désir et l’impatience de retrouver l’être cher. Le futur empereur est loin d’être le seul à se mettre à nu ainsi, abandonnant toute retenue. De ces écrits destinés au seul être aimé, il ne subsiste pas toujours de trace. Leur histoire rejoint celle de la passion et, une fois celle-ci consumée, ils finissent parfois déchirés ou brûlés. Mais ceux qui nous sont parvenus, transportent une émotion intacte.

Juliette Drouet (1806-1883), lettre autographe signée «Juliette», 11 mai [1845 ?], à Victor Hugo, 4 pages. Paris, Drouot, 6 octobre 2020. 
Juliette Drouet (1806-1883), lettre autographe signée «Juliette», 11 mai [1845 ?], à Victor Hugo, 4 pages. Paris, Drouot, 6 octobre 2020. Ader OVV. M. Bodin.
Adjugé : 1 024 
Napoléon Bonaparte (1769-1821), lettre autographe signée «BP» adressée à Joséphine, fin février ou début mars 1796. Jeudi 19 novembre 2020
Napoléon Bonaparte (1769-1821), lettre autographe signée «BP» adressée à Joséphine, fin février ou début mars 1796. Jeudi 19 novembre 2020. Live à huis clos. Aristophil. Drouot Estimations OVA. M. Bodin.
Adjugé : 136 500 


Aux grands hommes
Sans autre chronologie que celle du cœur, on parcourt à l’envi les billets de Victor Hugo et Juliette Drouet, un véritable trésor épistolaire. Ils se sont aimés durant près de cinquante années, jouant toutes les nuances des sentiments, fécondées d’un nombre impressionnant d’écrits. Les éditions Gallimard ont publié en 1951 Juliette Drouet - Mille et une lettres d’amour à Victor Hugo – en vérité, près de 18 000 ont été retrouvées. Au détour d’une page, on lit : «Il y a aujourd’hui trente-deux ans que j’ai commencé pour la première fois la douce tradition de mes gribouillis quotidiens, espèce de fil électrique que mon âme croyait attacher à ton âme quand tu étais loin de moi. Cette tradition, je la conserve avec la même confiance superstitieuse que le premier jour et tant que mes yeux pourront distinguer le noir du blanc et mes doigts tenir une plume, tu recevras ce bonjour de mon cœur tous les matins.» Quelle touchante confession. En voici quelques autres exemples parmi ceux découverts aux enchères. 922 € (26 mai 2020, Aguttes) étaient reçus par ces mots de l’écrivain : «Je suis bien triste, mon amour, car je n’aurai pas fait ta tisane aujourd’hui…», tandis que 902 € (26 février 2020, Oger-Blanchet) étaient requis pour ceux de Juliette – que l’on découvre douée non seulement d’un joli trait de plume mais encore d’un certain sens de l’ironie : «Bonjour, mon rouge, bonjour crétin, bonjour montagnard, bonjour démagogue, je vous conseille d’aiguiser votre scie…» –, et 1 024 € (6 octobre 2020, Ader) pour ceux-ci plus compatissants (l’écrivain est tombé malade à cause de l’humidité) : «Quel tourment de savoir ta guérison attachée au plus ou moins de variations de température», ou ceux-là encore par lesquels elle exprime son regret de ne pas voir plus son «grand petit homme» : «Je suis triste, ce n’est pas bien intéressant. J’ai le plus grand besoin de te voir un peu plus de cinq minutes à la fois mais tu ne le peux pas et puis tout cela est contenu dans : je t’aime» (19 novembre 2014, Ader). Les échanges épistolaires entre Alfred de Musset et George Sand font eux aussi partie des plus célèbres de la littérature française. De 1833 à 1835, les deux romantiques entretiennent une relation tumultueuse et passionnée, les écrits en sont l’écho, poétique et cru, mystérieux et érotique. L’autre couple mythique de cette époque porte les noms de Marie d’Agoult et de Franz Liszt. Leur coup de foudre réciproque en 1832 se transforme en une adoration mutuelle qui ne s’éteindra qu’en 1844. Le 22 mai 2019, lors de la dispersion de la bibliothèque R. et B.L. (Binoche et Giquello - Sotheby’s), un ensemble de 23 lettres du musicien à la femme de lettres recueillait 70 200 €.

 

Jean Cocteau (1889-1963), lettre autographe signée adressée à Jean Marais, vers 1940, 1 page à l’encre. Neuilly, 19 juin 2020. Aristophil.
Jean Cocteau (1889-1963), lettre autographe signée adressée à Jean Marais, vers 1940, 1 page à l’encre. Neuilly, 19 juin 2020. Aristophil. Aguttes OVA. M. Oterelo.
Adjugé : 1 449 
Guillaume Apollinaire, lettre autographe à Louise de Coligny-Chatillon, signée «Gui», 1er février 1915. Paris, galerie Charpentier, 17 jui
Guillaume Apollinaire, lettre autographe à Louise de Coligny-Chatillon, signée «Gui», 1er février 1915. Paris, galerie Charpentier, 17 juin 2020. Binoche et Giquello OVV - Sotheby’s OVV. M. Courvoisier.
Adjugé : 9 750 


Les mots pour l’écrire
Avec le XX
e siècle, aux côtés des lettres toujours magnifiques des écrivains, on voit apparaître, celles d’artistes, acteurs, actrices, chanteurs, chanteuses. Ils entrent dans cette ronde amoureuse avec leurs mots tout aussi beaux. Sous le marteau, un ensemble de cent missives ornées de dessins et aquarelles a mis en lumière un amour méconnu, celui de la jeune artiste Jacqueline Duhême (dite Line) pour Paul Éluard. Elle a tout juste 20 ans lorsqu’elle tombe éperdument amoureuse du poète. Leur relation durera dix-huit mois, pendant lesquels elle lui écrit tous les quatre ou cinq jours. Tendresse, humour, plaintes, reproches, résignation, tous ces sentiments qui s’entremêlent ont été révélés au grand jour en avril 2019 (24 531 €, Audap & Associés). Lors de la vente du 26 juin 2017 (Digard Auction), un ensemble de télégrammes, billets et lettres adressés à Yves Montand entre 1945 et 1950 par Édith Piaf était lui aussi réceptionné. On y suit l’évolution des sentiments de la chanteuse pour celui qui n’est encore qu’un débutant et comment, peu à peu, la passion laisse la place à l’amitié. «Jamais je ne t’ai autant aimé qu’à cette minute.» 48 100 € honoraient cet instant de communion. Du lien fusionnel entre Jean Cocteau et Jean Marais naît une tendre correspondance. Vers 1940, le poète écrit à son «Jeannot» : «Il n’y a que de toi, que de tes lettres, mon bel ange, que je reçois du calme et des forces» (1 449 €, Aguttes, vente Aristophil, 19 juin 2020), et il signe la lettre de sa légendaire étoile. En décembre 1944, alors que l’acteur est auprès du général Leclerc comme conducteur de camion, il adresse quelques mots à son compagnon : «Les moments où j’écris et où je te lis sont mes heures les plus heureuses. Aujourd’hui tout était soleil» (458 €, Paris, Drouot, 25 septembre 2020, Le Floc’h). Plus surprenant est le bouquet de fleurs dessiné par Mesrine sur le courrier envoyé à Jocelyne Deraiche, une jeune Québécoise, quelques jours avant sa retentissante évasion de la prison de la Santé. Celui qui pour tous demeure « l’ennemi public numéro un» des années 1970 est là juste un homme amoureux : «Petite Canac de mon cœur. Bonsoir mon ange… Nous nous marierons… cela tu peux le croire. Rien ne m’en empêchera. J’ai le cœur trop plein d’amour pour toi ma douce poupée…» 1 905 € venaient libérer cette confession intime. Lorsque Guillaume Apollinaire était au front, il se réchauffait avec les lettres brûlantes envoyées à Lou, le doux surnom donné à l’aviatrice Louise de Coligny-Châtillon. Après la mort du poète, terrassé en 1918 par la grippe espagnole, la dame fait éditer ses courriers. Ils donnent naissance à Lettres à Lou, un recueil d’une intense beauté. Le 1er février 1915, il lui avait écrit : «Tu es pour moi le résumé du monde.» Que dire de plus 
 

Jacqueline Duhême, dite Line (née en 1927), réunion de 100 lettres autographesà Paul Éluard, Nice, Paris, Bougival, 1er juin 1948-27 décem
Jacqueline Duhême, dite Line (née en 1927), réunion de 100 lettres autographes
à Paul Éluard, Nice, Paris, Bougival, 1
er juin 1948-27 décembre 1949 ; 58 enveloppes conservées, toutes ornées de dessins originaux à la plume, dont seize aquarellées.
Paris, Drouot, 25 avril 2019. Audap & Associés OVV. M. 
Galantaris.
Adjugé : 24 531 

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