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Les infinies libertés de William Blake à la Tate Britain

Published on , by Christophe Averty

Tel un astre naissant, un être de lumière, nu et triomphal, surgit d’un halo coloré, les bras grands ouverts. L’Albion rose que William Blake (1757-1827) grave et colore, en 1793, tient de l’étendard, voire du manifeste. Entre mythe et idéal, il figure le premier acte d’une histoire rêvée de l’Angleterre, qui ne verra jamais...

William Blake, Autoportrait, 1802, crayon et lavis, 24,3 x 20,1 cm Les infinies libertés de William Blake à la Tate Britain
William Blake, Autoportrait, 1802, crayon et lavis, 24,3 x 20,1 cm
Collection Robert N. Essick

Tel un astre naissant, un être de lumière, nu et triomphal, surgit d’un halo coloré, les bras grands ouverts. L’Albion rose que William Blake (1757-1827) grave et colore, en 1793, tient de l’étendard, voire du manifeste. Entre mythe et idéal, il figure le premier acte d’une histoire rêvée de l’Angleterre, qui ne verra jamais le jour. Ouvrant la rétrospective que lui consacre la Tate Britain, l’œuvre célèbre un artiste visionnaire, ostensiblement indépendant des codes, conventions et écoles de son temps. «Blake est une figure-clé dans l’histoire de l’art, de la littérature et même de la culture britannique. Il jouit d’un rare statut d’artiste et de poète, se montrant tant rebelle que radical, moraliste que religieux, capable d’inspirer les générations suivantes, des préraphaélites à T.S Eliot», clame Martin Myrone, commissaire de l’exposition. Orchestrant en parallèle la présentation, au musée du Luxembourg, de «L’Âge d’or de la peinture anglaise», où ne figurent que deux des aquarelles de Blake, le conservateur en chef du musée londonien déploie quelque trois cents œuvres dessinées, gravées ou peintes, suivant chronologiquement le parcours et l’évolution stylistique de l’artiste. Car si aujourd’hui ses visions hardies motivent une fierté nationale, si sa poésie a poussé la porte des écoles, il n’en fut pas ainsi de son vivant. Tel est donc le contraste, teinté d’injustice, que souligne l’exposition, dans le contexte social et historique d’un empire britannique triomphant. Envers et contre tout, Blake servira son idéal, soutenu par ses proches et familiers, épaulé par son épouse Catherine qu’il esquisse avec tendresse. Bien que les fresques de ses débuts aient disparu, l’accrochage volontairement sage, quasi statique, sert fidèlement l’originalité et la dynamique de son trait, faisant presque oublier les cimaises au bénéfice de dessins virtuoses, comme cette Mort de la femme d’Ézéchiel ou cette intemporelle Allégorie de la Bible dont les transparences de l’aquarelle campent une théâtralité classique, évanescente, au trait d’une sidérante économie. D’épisodes religieux en scènes mythologiques, d’anges suprêmes en démons tortueux, Blake dit finalement les interrogations de son temps, ses prophéties, ses attentes. Cette réunion d’œuvres provenant tout autant des prestigieuses institutions du pays que de collections publiques et privées du monde entier, des universités d’Harvard et de Yale, des musées de Cincinnati à Melbourne, met l’accent sur la dimension révolutionnaire d’un artiste se revendiquant avant tout dessinateur et graveur. Tel un anarchiste de l’art, dont la pensée reste aussi libre qu’inspirée, Blake juge toute peinture trop commerciale. Un rare choix de tableaux, pourtant étourdissants de noirceur et d’invention, n’occupe qu’une petite salle de l’exposition. «Blake n’avait pas été exposé à Londres depuis 2001», constate le commissaire. C’est donc la figure archétypale d’un artiste livré tout entier à ses intuitions, la géniale exception d’un homme en décalage avec son temps que révèle cette exposition, dont chaque dessin, gravure et aquarelle possède un pouvoir hypnotique, un geste impérial, nourri d’un univers fantasmagorique habité d’inconscient. Bien au-delà des romantiques et des symbolistes, Blake, ainsi présenté, dans la sincère liberté de son inspiration, a tout d’un maître. Une sorte de «chant de l’innocence et de l’expérience», en référence à son œuvre majeure.

«William Blake», Tate Britain,
Millbank, Londres +44 (0)20 
7887 8888.
Jusqu’au 2 février 2020.
www.tate.org.uk
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