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Les horloges impériales chinoises : une histoire de jésuites

Published on , by Arthur Frydman

À l’occasion de la mise à l’encan d’une rare pendule impériale à automate chinoise d’époque Qianlong, retour dans le passé pour un voyage historique et extrême-oriental afin de voir comment les horloges mécaniques européennes furent introduites en Chine.

Chine, époque Qianlong (1736-1795). Pendule impériale à automate, à décor de porteurs... Les horloges impériales chinoises : une histoire de jésuites
Chine, époque Qianlong (1736-1795). Pendule impériale à automate, à décor de porteurs de tributs, bronze doré, incrustations de pierres de couleurs, peinture fixée sous verre, miroir, émail et soie, mécanisme à trois mélodies, 85 x 24 x 23 cm.
Estimation : 800 000/1,2 M€

La vente d’une pendule d’époque Qianlong à Drouot (voir page 8) permet de lever le voile sur un pan peu connu de l’histoire horlogère mondiale. À savoir, l’introduction des garde-temps occidentaux au sein de l’Empire chinois, qui se prit de passion pour ces objets, au point de confectionner les siens dans des ateliers mis sur pied par les souverains eux-mêmes. En effet, la longue histoire chinoise rapporte que le patronage impérial a été déterminant dans le domaine des arts décoratifs, notamment sous la dynastie Qing (1644-1911) et plus particulièrement pendant les règnes de Kangxi (1662-1722) et Qianlong (1735-1796). Ces derniers furent atteints de « collectionnite aiguë », étant prompts à acquérir l’art de leur vaste territoire autant que celui provenant d’Occident. Les premières pendules sont arrivées en Chine très tôt. Selon l’une des plus anciennes mentions conservées au British Museum, le roi de France Louis IX envoya à Möngke (1209-1259), khan mongol, un ambassadeur, lequel rapporta qu’un horloger lyonnais avait fabriqué une «horloge ornementale mobile» à l’attention d’un dignitaire chinois. C’est sûrement la plus ancienne trace d’un échange horloger officiel entre la Chine et l’Europe. Cependant, le réel essor sur place débuta trois siècles plus tard, lorsque les jésuites partirent évangéliser le vaste territoire.
 

 
 

Diplomatie horlogère
Les grandes découvertes ont joué un rôle capital dans la mise au point en Occident d’instruments de précision, destinés à obtenir les calculs astronomiques le plus précis possible pour la navigation. Dès le XVIe siècle, l’Angleterre, puissance maritime, mène la danse, suivie par la France, puis la Suisse à la faveur de la révocation de l’édit de Nantes. Au XVIII siècle, l’horloger anglais James Cox conçoit, en 1770, une horloge à mouvement perpétuel tandis que l’Helvète Pierre Jacquet-Droz excelle, entre autres, dans les automates miniatures. Alors que la Chine, puissance continentale et non maritime, est à l’origine de nombreuses inventions comme le compas, l’imprimerie ou la poudre à canon, rien de tel de son côté dans le domaine horloger. «En effet, les instruments de mesure du temps chinois étaient rudimentaires : cadrans solaires, sabliers ou horloges à eau. Des garde-temps très peu précis outre le fait d’être peu portables et esthétiques, contrairement aux horloges occidentales. Or, la notion du temps chez les Chinois était fondamentale, afin évidemment d’indiquer l’heure, mais aussi de rythmer la vie de la cour impériale et les cérémonies officielles ou de déterminer le moment opportun pour commencer les récoltes. La maîtrise du temps était ainsi un pouvoir nécessaire aux empereurs», commente Alice Jossaume, sinologue et experte auprès du cabinet Portier et Associés. Au XVIIe siècle, vers la fin de la dynastie Ming (1368-1644), les horloges étaient importées d’Europe, avant que la forte demande les concernant n’encourage le développement d’une industrie locale. Elles voyagèrent avec des missionnaires jésuites comme Matteo Ricci (1552-1610), venu en Extrême-Orient dans le but «d’ouvrir les âmes» et de servir de pont entre l’Occident et la Chine en transmettant des savoirs, notamment dans les domaines des mathématiques, de l’astronomie ou des arts. «En réalité, les missionnaires espéraient surtout plaire aux dignitaires chinois en apportant des objets rares et précieux tels que les pendules pour atteindre leur objectif d’évangélisation. Une sorte de diplomatie horlogère qui a porté ses fruits, puisque certains comme Matteo Ricci sont parvenus à accéder à la cour de l’empereur Wanli, exerçant ainsi un impact profond sur la culture et la société chinoises tout en construisant lui-même un certain nombre d’horloges pour les mandarins», ajoute Alice Jossaume. Mais tout cela eut surtout pour effet de créer l’émerveillement de leurs souverains pour ces objets d’une autre civilisation qu’ils trouvèrent tout à fait à leur goût. Au crépuscule de la dynastie Ming et à l’aube des Qing, l’économique locale est à son apogée. Les empereurs Shunzhi (1644-1661), Kangxi (1661-1722) ou encore Yongzheng (1723-1735) ont tous admiré les horloges européennes des jésuites, dotées de mécanismes automatiques, d’un chronométrage plus précis, de figures mobiles et de boîtes musicales, le tout sous des formes souvent flamboyantes. Le plus féru d’entre eux reste l’empereur Qianlong (1735-1796), qui a commandé et accumulé près de 400 pendules. La plupart se trouvent aujourd’hui dans la collection horlogère du musée du Palais à Pékin. Retenons par exemple celle
«à veilles» – 
qui décompte la journée en douze ou vingt-quatre heures, commandée par l’empereur auprès du missionnaire Valentin Chalier. «Les pendules occidentales sont ainsi devenues partie intégrante de la vie de cour. Les empereurs successifs les ont collectionnées à foison, si bien que plus de 3 000 pendules, horloges et automates rythmaient les pièces de la Cité interdite », précise encore Alice Jossaume.

 

 
 

Un Bureau spécial dans la Cité interdite
Un tel engouement a conduit en 1680 l’empereur Kangxi, grand admirateur des sciences occidentales, à ordonner la création d’ateliers, les zuofang. Ainsi naîtra le «Bureau de la manufacture des horloges », une manufacture impériale installée directement dans la Cité interdite, qui sera agrandie en 1732, sous le règne de Yongzheng. On recrutera une cinquantaine d’artisans qualifiés et des eunuques dans tout l’Empire. Ils seront rapidement plus de 3 000 à être spécialisés dans la production d’horloges carillon et musicales, comme dans les techniques d’émaillage, de gravure ou de travail du bois de santal rouge et des matières précieuses — or, ivoire, ambre, porcelaine, ébène, jade. Formés par les jésuites, dont le missionnaire suisse François-Louis Stadlin, ils assuraient aussi l’entretien courant des modèles européens, en plus de fabriquer horloges, pendules et automates, le plus souvent en copiant le savoir-faire des Occidentaux. Ils se sont cependant détachés de leurs sources en développant des particularités stylistiques comme des rocailles rococo, des guirlandes feuillues néoclassiques et des symboles ancestraux tels que la pagode, les cloches, le dragon, la double gourde ou le crapaud à trois pattes, synonyme de richesse. Quant aux matériaux, les artisans chinois utilisèrent beaucoup le cuivre doré, le verre et les émaux peints ou en basse-taille gravés dans le métal ainsi que des émaux colorés translucides. Et si, au début, les horloges étaient animées par des calibres bien souvent importés, expliquant ainsi la précision de premières «vraies» horloges chinoises, ces derniers ont été ensuite remplacés par des mécanismes vernaculaires.
 

Si, au début, les horloges étaient animées par des calibres bien souvent importés, expliquant ainsi la précision des premières «vraies» horloges chinoises, ces derniers ont été ensuite remplacés par des mécanismes vernaculaires.

Apogée et déclin
«Au même moment, outre les importations de modèles venus d'Europe, la production chinoise se développe, notamment à Guangzhou (Canton), dans la province du Guangdong, puis à Jiangsu : des villes qui deviennent des centres d’horlogerie mécanique sous la dynastie Qing et prennent un réel essor au milieu de la période Qianlong avec l’avènement d’un style purement chinois, assez extravagant et éloigné de celui des créations occidentales», complète Alice Jossaume. Ainsi, vers 1800, les horloges produites dans le pays étaient considérées comme équivalentes aux créations européennes. Cependant, sous les règnes suivants, la mode des horloges déclina. Les derniers ateliers furent réduits en cendres vers 1869. Heureusement, des témoignages en existent toujours et réapparaissent ici ou là sur le marché, à l’image du chef-d’œuvre réalisé par les artisans de Canton, proposé à l'Hôtel Drouot.

à savoir
Mardi 14 juin à 18 h 30, salle 9,
conférence par Alice Jossaume : «L’horlogerie impériale sous l’empereur Qianlong»
 (inscription à evenements@drouot.com).
Le cabinet Arvaud, restaurateur de la pendule, la fera fonctionner à cette occasion.
Wednesday 15 June 2022 - 14:00 (CEST) - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 75009
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