Les grands collectionneurs russes

On 07 September 2021, by Emmanuel Ducamp

Au XVIIIe siècle, l’Empire russe voit émerger nombre de grands collectionneurs, dont les moyens considérables permettent de constituer des ensembles exceptionnels. Un prélude au règne des Morozov, dont la collection sera bientôt présentée à la fondation Louis Vuitton.

La Vénus de Tauride, IIe siècle av. J.-C., marbre, musée d'État de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. En 1718, cette sculpture, l'un des premiers antiques de la collection de Pierre le Grand, est échangée avec le Vatican contre... des reliques de sainte Brigitte de Suède.
© The State Hermitage Museum. Photo by Pavel Demidov, Alexander Koksharov, Alexander Lavrentyev, Svetlana Suetova, Vladimir Terebenin

Je suis de ceux à qui l’on enseigne et je réclame des enseignants», répétait souvent Pierre le Grand (1682-1725), fondateur de la Russie moderne, pour exprimer son intarissable soif de connaissance. Si cette dernière se manifeste surtout dans le domaine des sciences, le tsar ne limite donc pas ses ambitions à sa personne, persuadé que la modernisation de son empire ne pourra se faire qu’au prix d’une amélioration générale des connaissances de ses peuples : «Je veux que les gens regardent et apprennent», affirme-t-il. Ainsi la Kunstkamera à Saint-Pétersbourg, achevée en 1727 mais dont les collections sont accueillies au palais Kikine dès 1719, est-elle le premier musée russe à ouvrir au public. Il s’agit d’abord d’un outil d’ouverture sur le monde, certes plus une leçon de choses que d’esthétique, où toutes les bizarreries possibles de la nature sont rassemblées, à la manière d’un cabinet de curiosités. Et, comme le grand savant Leibniz l’écrit dès 1708 dans un mémorandum adressé au souverain : «Il convient d’aménager [le musée et les cabinets de la Kunstkamera] en sorte qu’ils ne soient pas seulement un objet de curiosité générale, mais aussi des moyens pour perfectionner les arts et les sciences. »
 

Boucle de ceinture, Ve-IVe siècle av. J.-C., or, peuples sakas, musée d'État de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. C'est après la découverte d
Boucle de ceinture, Ve-IVe siècle av. J.-C., or, peuples sakas, musée d'État de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. C'est après la découverte d'extraordinaires objets en or dans des tumuli mis au jour en Sibérie que Pierre le Grand ordonne de les envoyer désormais rejoindre la collection impériale à Saint-Pétersbourg ; cet objet faisait partie de la «collection sibérienne» du tsar, au même titre que le célèbre or des Scythes.
© The State Hermitage Museum. Photo by Pavel Demidov, Alexander Koksharov, Alexander Lavrentyev, Svetlana Suetova, Vladimir Terebenin

La collection impériale
C’est lors de son premier voyage à l’étranger, effectué en 1697-1698, que Pierre Ier commence à accumuler les «raretés de la nature et de l’art», d’un crocodile empaillé acheté à Amsterdam à des objets chinois, trouvés à Deptford. En 1715, la tsarine Catherine, sa deuxième épouse, ayant reçu à l’occasion d’une naissance un ensemble de vingt objets en or envoyés de Sibérie par Akinfi Nikititch Demidov – l’un des premiers promoteurs de ses richesses minières –, le tsar s’y intéresse et apprend qu’il s’agit de pièces archéologiques découvertes dans les tumuli d’anciennes peuplades des bords de la mer Noire  : en clair, les premiers exemples du célèbre «or des Scythes». Aussitôt, le souverain fait parvenir au prince Matvei Gagarine, gouverneur en place, l’ordre strict d’envoyer désormais à Saint-Pétersbourg tous les objets de ce type, si bien qu’aujourd’hui encore ils font l’orgueil des musées du pays. En 1716, c’est l’un des agents du tsar, Osip Soloviev, qui acquiert pour le compte de celui-ci à la vente de Jan Van Beuningen – banquier et marchand – l’admirable petit tableau de Rembrandt David et Jonathan, peut-être l’un des plus anciens chefs-d’œuvre à rejoindre les collections impériales et ce qui sera plus tard le musée de l’Ermitage. Le rôle des proches du souverain dans la constitution des collections russes sera essentiel, qu’il s’agisse d’agents commerciaux ou diplomatiques – ceux-là réunissant d’ailleurs souvent les deux fonctions. Leur présence dans les grandes villes européennes en fait effectivement les meilleurs intermédiaires, soit pour signaler au tsar les meilleures acquisitions potentielles, soit pour solliciter en son nom des artistes contemporains. En 1717, Savva Raguzinsky commande en Italie un ensemble de plus de cent sculptures pour orner le jardin d’Été que Pierre le Grand a fait dessiner autour de son palais d’Été, situé sur les rives de la Neva. L’année suivante et après de longues et difficiles négociations, c’est la Vénus dite «de Tauride», sculpture antique du IIIe ou IIe siècle avant notre ère, qui est échangée avec le pape contre… des reliques de sainte Brigitte de Suède, que les Russes viennent tout juste de saisir à Tallinn.

 

Rembrandt, Portraits d’un homme et de son épouse, vers 1656-1658, National Gallery de Washington. À l'origine dans les collections des pri
Rembrandt, Portraits d’un homme et de son épouse, vers 1656-1658, National Gallery de Washington. À l'origine dans les collections des princes Youssoupov, ces deux œuvres quittèrent la Russie au moment de la révolution bolchévique.
ce qui caractérisera de nombreux collectionneurs russes : la conviction qu’ils ont un rôle à jouer dans l’éducation artistique de leur pays

C’est surtout dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que les aristocrates proches du pouvoir ont constitué des ensembles de première catégorie, lesquels se sont souvent conservés jusqu’à aujourd’hui sous une forme ou une autre. Citons en premier lieu le comte Ivan Chouvalov (1727-1797), favori de l’impératrice Élisabeth Ire (1741-1762), fondatrice en 1757 de l’Académie impériale des beaux-arts et qui lui en confie la présidence. En dehors de la finesse de son goût, il faut mettre en avant ce qui caractérisera de nombreux collectionneurs russes jusqu’au début du XXe siècle : la conviction qu’ils ont un rôle à jouer dans l’éducation artistique de leur pays. Faisant venir des professeurs italiens ou français à Saint-Pétersbourg afin qu’ils y enseignent leur art aux élèves de la jeune institution, il organise aussi l’envoi de ces derniers comme boursiers à Rome ou à Paris, pour qu’ils s’y forment au contact des artistes locaux. Dans le même esprit, en 1758, il offre au musée de l’Académie cent des meilleures toiles en sa possession – dont des Magnasco, Michael Sweerts, Charles de La Fosse ou Greuze – afin que les élèves puissent s’en inspirer, de la même façon qu’il fait réaliser pour la classe de sculpture des moulages de ses antiques. Après l’accession au pouvoir de Catherine II (1762-1796), il lui sera conseillé de voyager à l’étranger «pour un laps de temps illimité». Cela le poussera à s’installer à Rome jusqu’en 1777, d’où il continuera à envoyer des œuvres à l’Académie, sa collection d’antiques étant finalement acquise pour l’Ermitage par l’impératrice en 1787. On s’aperçoit en fait que les plus raffinés des collectionneurs russes, lorsqu’ils ne résident pas à l’étranger au gré de leurs missions diplomatiques, font presque tous des voyages ou des séjours prolongés dans les capitales ouest-européennes. L’un des plus remarquables à cet égard est le prince Alexandre Mikhaïlovitch Galitzine (1723-1807), vice-chancelier de l’Empire qui fut en poste en France et en Angleterre. Si l’un de ses titres de gloire est d’avoir négocié à Paris en 1766 pour Catherine la Grande l’acquisition du Retour du fils prodigue de Rembrandt, il faut surtout mentionner son rôle dans l’ouverture à Moscou en 1802 de ce que l’on surnomme encore l’«hôpital Galitzine». C’est son cousin germain, le prince Dimitri Mikhaïlovitch (1721-1793), qui l’avait chargé de le construire après sa mort pour non seulement abriter un hôpital de charité, mais aussi recevoir les quelque quatre cents tableaux qu’il avait réunis lors de ses différents postes diplomatiques à Paris et à Vienne, demandant qu’il le soit non pas à Saint-Pétersbourg mais à Moscou, ou un tel musée faisait cruellement défaut. Alexandre Mikhaïlovitch lègua sa propre collection à l’institution après sa mort, mais le manque de fonds suffisants pour en assurer la pérennité entraîna la disparition de ce musée inhabituel avec la vente publique de toutes ses œuvres, en 1817-1818, au profit de l’hôpital familial. C’est là que se trouvait l’admirable Crucifixion du Pérugin, achetée à Rome en 1797, entrée à l’Ermitage en 1886 puis vendue après la révolution par le gouvernement soviétique et aujourd’hui à la National Gallery de Washington. À cet égard, les Galitzine se distinguent parmi les grandes familles russes, puisque pas moins de trois d’entre eux ouvrirent à Moscou un musée présentant leurs collections – chacun, hélas, destiné à disparaître prématurément.
 

Le Pérugin, Triptyque de la Crucifixion, 1482-1485, National Gallery de Washington.L'une des familles aristocratiques russes s'étant le pl
Le Pérugin, Triptyque de la Crucifixion, 1482-1485, National Gallery de Washington. L'une des familles aristocratiques russes s'étant le plus distinguée dans la création de collections de peinture ancienne était assurément celle des Galitzine. C'est de l'hôpital moscovite du même nom, qui abritait également – et inhabituellement – un musée, que provenait ce triptyque, vendu par les soviets après la Révolution. 

Tout aussi remarquable est l’ensemble réuni par le comte Alexandre Sergueïevitch Stroganov (1733-1811), envoyé par son père en Europe dès l’âge de 19 ans pour y effectuer le Grand Tour. Berlin, Genève, Turin, Milan, Venise, Florence, Rome, Naples, Herculanum, Paris… aucune des étapes de rigueur ne manque à la liste pour parfaire son œil. Ce d’autant moins qu’il reviendra plus tard s’installer dans la capitale française pendant sept ans (entre 1771 et 1778), y nouant des liens étroits avec de nombreux artistes dont Greuze, Hubert Robert, Mme Vigée Le Brun ou le sculpteur Houdon. En 1793, le comte fait publier un catalogue imprimé de sa galerie de quatre-vingt-sept tableaux, lequel est renouvelé en 1800 avec cent seize œuvres puis, en 1807, enrichi par des gravures. La galerie se situe dans le palais de style baroque érigé pour son père par Francesco Bartolomeo Rastrelli – l’auteur du palais d’Hiver –, à l’angle du quai de la Moïka et de la perspective Nevski. Les plus grands noms s’y côtoient, de Bronzino au Corrège, en passant par Domenico Fetti, Nicolas Poussin, Antoon Van Dyck, Francesco Solimena… Nulle part plus qu’ici ne se déroule mieux le manuscrit de l’histoire d’un goût – ou du goût – et de la quête d’un amateur, qui est souvent celle de tant d’autres avant lui. Le séjour parisien de Stroganov a en effet coïncidé entre 1772 et 1777 avec les ventes du duc de Choiseul, du duc de Saint-Aignan, du trésorier de la Caisse des amortissements Blondel de Gagny, du prince de Conti et du receveur général des Finances Randon de Boisset, lors desquelles il effectua plusieurs acquisitions. Les anecdotes liées à certaines œuvres de la collection Stroganov ont parfois des allures de légende. Acheté par le comte vers 1800, le Combat des Centaures et des Lapithes de Luca Giordano (musée de l’Ermitage), par exemple, est arrivé en Russie avec l’extravagante duchesse de Kingston. Jolie, intelligente mais pétrie d’ambition, mariée secrètement une première fois puis se prétendant veuve, elle s’est avantageusement remariée avec le duc de Kingston, avant de devoir fuir l’Angleterre après la mort de celui-ci car accusée de bigamie et de captation d’héritage. Elle le fait non sans avoir affrété un bateau et y avoir entassé de nombreuses œuvres de tous ordres, qu’elle est promptement allée chercher au préalable chez son feu époux ! Établie à la cour de Saint-Pétersbourg mais sans revenus, elle y écoulera un à un ses «trésors» en les vendant aux plus grands amateurs.
 

Luca Giordano, Le Combat des Centaures et des Lapithes, vers 1690, musée d'État de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Qui aurait pu imaginer q
Luca Giordano, Le Combat des Centaures et des Lapithes, vers 1690, musée d'État de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Qui aurait pu imaginer que ce tableau serait acquis par le comte Alexandre Stroganov auprès de la sulfureuse duchesse de Kingston, laquelle avait fui l'Angleterre parce qu'elle était accusée de bigamie et de captation d'héritage ?
© The State Hermitage Museum. Photo by Pavel Demidov, Alexander Koksharov, Alexander Lavrentyev, Svetlana Suetova, Vladimir Terebenin
Charles de La Fosse, Le Christ dans le désert entouré d’anges (détail), vers 1690, musée d'État de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Soucieux
Charles de La Fosse, Le Christ dans le désert entouré d’anges (détail), vers 1690, musée d'État de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Soucieux que les élèves de l'Académie impériale des arts — dont il était président — aient sous les yeux les meilleurs exemples des artistes européens, Ivan Chouvalov donna au musée de l’institution les plus belles œuvres de sa collection, dont celle-ci.
© The State Hermitage Museum. Photo by Pavel Demidov, Alexander Koksharov, Alexander Lavrentyev, Svetlana Suetova, Vladimir Terebenin



La défense d’un art russe
Il n’est pas indifférent de noter ici le rôle joué par le comte Stroganov dans la progression de l’art russe. Nommé président de l’Académie des beaux-arts par Paul Ier (1796-1801) en 1800, il dirigera pendant dix ans l’un des chantiers favoris du tsar : l’édification de Notre-Dame de Kazan, sur la perspective Nevski, le «Saint-Pierre de Rome de Saint-Pétersbourg». Il met un point d’honneur à n’y employer que des artistes locaux, comme s’il pouvait désormais prouver à l’Europe occidentale que la Russie n’avait rien à lui envier en matière de qualité et de talents. Comme de nombreux passionnés, Alexandre Stroganov s’est laissé parfois emporter par son enthousiasme inextinguible s’agissant d’acquisitions, si bien qu’après sa mort en 1811, sa succession est criblée de dettes. Menacée, sa collection ne vaudra sa survie qu’à la protection d’Alexandre Ier (1801-1825), qui garantira les prêts souscrits par sa veuve afin qu’elle ne soit pas dispersée et reste en Russie. Le dernier collectionneur de cette période auquel on s’intéressera est le prince Nikolaï Borisovitch Youssoupoff (1751-1831), que l’on peut voir comme le précurseur de certains amateurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. S’il achète des œuvres majeures de maîtres anciens – certaines du Corrège ou de Luca Giordano, mais aussi les deux portraits de Rembrandt aujourd’hui à la National Gallery de Washington –, il profite de ses séjours diplomatiques à Turin, Venise et Naples puis de ses voyages à Rome et Paris pour réunir un nombre impressionnant et unique d’œuvres de son temps. L’ensemble est comme une photographie de l’art et de l’avant-garde en Europe entre 1780 et 1820 : on y voit notamment Pompeo Batoni, Domenico Corvi et Antonio Canova, les Autrichiens Angelica Kauffmann et Anton von Maron, les Allemands Jakob-Philipp Hackert et Heinrich Füger, l’Écossais Gavin Hamilton ou encore l’Américain Benjamin West. Les Français sont aussi du nombre avec Carle Van Loo, Claude-Joseph Vernet et Hubert Robert, Jean-Baptiste Greuze et Vigée Le Brun, Jean-Laurent Mosnier et Jean-Louis Demarne, Laurent Pécheux et Louis-Léopold Boilly, auxquels s’ajoutent Angélique Mongez, Marguerite Gérard, Pierre-Narcisse Guérin, Nicolas-Antoine Taunay et Angélique Mongez, sans oublier Jacques Louis David, Antoine-Jean Gros, Horace Vernet et Pierre-Paul Prud’hon. Tant de noms — dont quelques-uns sont presque tombés dans l’oubli mais dont tant d’autres ont passé l’épreuve du temps avec succès — prouvent, s’il en était besoin, que dès le début du XIXe siècle, l’œil des amateurs russes n’avait plus rien à envier à celui de leurs homologues ouest-européens. À l’égal de Nikolaï Youssoupoff, ses successeurs en esprit Sergueï Chtchoukine ou Ivan Morozov feront au début du XXe siècle preuve d’une aussi grande prescience, si ce n’est de génie… mais c’est là une autre histoire.

à savoir
Dans la prochaine Gazette, découvrez la suite de cet article avec
« Morozov et les collectionneurs russes », à l’occasion de l’exposition
« La collection Morozov. Icônes de l’art moderne » à la fondation Louis Vuitton
à partir du 22 septembre 2021.
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