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Les grandes commandes photographiques nationales

Published on , by Sophie Bernard

Conçue par le ministère de la Culture pour soutenir les photojournalistes malmenés par la crise sanitaire, une commande nationale d’une envergure inédite propose à 200 photographes d’élaborer une « radioscopie de la France ». L’occasion d’explorer l’origine et les enjeux des missions photographiques.

Édouard Baldus, Cloître de l’église Saint-Trophime, Arles, 1851 (détail), Charenton-le-Pont,... Les grandes commandes photographiques nationales
Édouard Baldus, Cloître de l’église Saint-Trophime, Arles, 1851 (détail), Charenton-le-Pont, médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine.
Photo © RMN-Grand Palais/René-Gabriel Ojéda

À mal exceptionnel, remède exceptionnel. Le ministère de la Culture a lancé en 2020 un plan de soutien à la filière presse sous la forme d’une grande commande photographique nationale. Objectif : aider les photojournalistes en ces temps de crise sanitaire qui ont renforcé la précarité de cette profession depuis longtemps mal en point, victime du déclin de la presse qui s’accentue de décennie en décennie depuis trente ans. Imaginée en pleine pandémie, cette commande est d’une ampleur inédite tant en termes de budget – 5,5 millions d’euros – que de nombre de photographes désignés : 200 au total. Les cent premiers ont été annoncés fin 2021, choisis par un jury de 19 personnalités – journalistes, spécialistes de la photographie, historiens, conservateurs, responsables d’institutions, de festivals et éditeurs – ainsi que quatre représentants de la Bibliothèque nationale de France qui a été désignée pour piloter ce projet. Ce choix est somme toute logique : « La BnF et le photojournalisme, c’est une longue histoire. Nous conservons des fonds d’agences de presse et nous avons réalisé de nombreuses expositions de ses grandes figures, de Henri Cartier-Bresson à Gilles Caron », commente Héloïse Conésa, en charge de la collection de photographie contemporaine. Chaque lauréat recevra 22 000 € pour réaliser une série sur le thème « Radioscopie de la France : regards sur un pays traversé par la crise sanitaire ». Si elle est inédite par son envergure, cette commande nationale est loin d’être une première. Elle s’inscrit dans une tradition française reflétant les liens particuliers unissant la photographie et la France, son berceau. Elle prolonge une lignée initiée en 1851 avec la Mission héliographique, soit douze ans seulement après la naissance du daguerréotype. Tombé dans l’oubli pendant plus d’un siècle, ce corpus signé Édouard Baldus, Hippolyte Bayard, Gustave Le Gray, Auguste Mestral et Henri Le Secq a été redécouvert dans les années 1980. « Depuis, elle fait figure de pionnière et de référence majeure », explique l’historien de la photographie Michel Poivert. Cette première commande publique collective de l’histoire de la photographie est une initiative pour le XIXe siècle. Son objectif était la sauvegarde d’édifices historiques, ce que l’on ne tardera pas à nommer le patrimoine. Il s’agissait de photographier églises et monuments en péril en vue de leur restauration. Pour Michel Poivert, « la Mission héliographique signe aussi la consécration du médium. C’est finalement l’idée que l’État a participé à la légitimation de cette technologie naissante, et contribué à son développement ».
 

Suzanne Lafont, Mission photographique de la Datar, série « Domaine des Certes, Audenge (Gironde) », 1986, Bibliothèque nationale de Franc
Suzanne Lafont, Mission photographique de la Datar, série « Domaine des Certes, Audenge (Gironde) », 1986, Bibliothèque nationale de France.
© Suzanne Lafont


De la Datar à la redéfinition du photojournalisme
Alors que les épreuves originales de la Mission héliographique sont retrouvées dans les années 1980, une autre commande nationale voit le jour. Lancée par la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar), elle aussi fait date. En 1983, partant du constat que la France se métamorphose, la Datar décide de faire appel à la photographie pour offrir une représentation de cette mutation. Elle se recommande historiquement de la Mission héliographique. Comme le note Michel Poivert : « Rétrospectivement, avec cette commande et les nombreuses qui suivent sur le territoire, on se rend compte que pour faire le portrait de la France, on se tourne vers la photographie, plus que vers le théâtre, le cinéma, ou la littérature. » Si la mission de la Datar marque un tournant, c’est aussi parce qu’elle fait appel à des « auteurs », c’est-à-dire des points de vue singuliers, et non au reportage. Et, mis à part Robert Doisneau, l’aîné des 29 photographes qui œuvrent de 1983 à 1989, elle met en lumière les 30-50 ans. « Cette nouvelle génération est en rupture avec la photographie humaniste, commente Michel Poivert. Finalement, c’est un tournant historique, un virage vers la “photographie contemporaine” qui s’oriente davantage vers le monde des galeries que celui de la presse. » La force de la Datar, c’est aussi d’avoir bénéficié d’une direction artistique menée par François Hers, lui-même photographe. Dès le départ, la Mission est conçue dans sa globalité, de la direction des prises de vue à la restitution en expositions et publications. Mais, paradoxalement, si l’impact est grand, à en juger par les nombreuses initiatives qui suivront, le résultat est incompris par les contemporains. Les travaux réalisés ne correspondent pas à la vision « carte postale » attendue. La cause en est autant la dimension plasticienne des images que les sujets abordés, comme les zones industrielles, les usines abandonnées ou la campagne défigurée, respectivement traités par Lewis Baltz, Suzanne Lafont et Raymond Depardon. Malgré cela, la Datar fait figure de modèle et va créer des émules. Dans la foulée, de nombreuses commandes voient le jour, à l’échelle nationale, comme celles de l’Observatoire photographique national du paysage à partir de 1989, ou celles du Conservatoire du littoral à partir de 1991. On peut citer sur le plan régional le CRP/Centre régional de la photographie Hauts-de-France (Mission photographique transmanche de 1988 à 2005), le Centre méditerranéen de la photographie (Bastia) ou encore le Pôle Image Haute Normandie. S’y ajoutent les initiatives privées des photographes, qui se regroupent ponctuellement comme France Territoire Liquide, de 2010 à 2014. Ce collectif se réclame directement de la Datar. Plus récemment, le Centre national des arts plastiques (Cnap) a lancé la commande des « Regards du Grand Paris ». Lancée en 2016 et prévue sur dix ans, elle désigne six lauréats tous les ans autour d’un thème, comme « Observer nos distances » en 2021 et « L’échelle du temps » pour 2022. Mais toutes les commandes nationales ne portent pas uniquement sur le territoire ; c’est le cas d’« Image 3.0 », axée sur les « nouvelles écritures et mises en forme de l’image », lancée aussi par le Cnap, et portée par le Jeu de Paume. Le résultat fera prochainement l’objet d’une exposition au Cellier à Reims, nouveau lieu partenaire hors les murs de l’institution parisienne. Qui dit commandes nationales dit acquisitions. Les images ainsi créées sous l’égide de l’État représentent un bien commun à tous. Elles sont représentatives de la pratique photographique en France sur plusieurs décennies. Au fur et à mesure, elles enrichissent les collections publiques, que ce soit celles du Fonds national d’art contemporain gérées par le Cnap ou d’autres institutions réparties sur le territoire, par exemple le musée d’Orsay et la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine pour les épreuves de la Mission héliographique. « Cette tradition de la commande n’a pas d’équivalent dans le monde dans son ampleur et sa longévité », note Fannie Escoulen, cheffe du département Photographie au ministère de la Culture, insistant sur leur triple vocation : la production d’œuvres, ce qui revient à aider les artistes ; la valorisation, sous la forme d’expositions ou livres permettant à tout citoyen d’y avoir accès, et enfin la conservation, soit une richesse nationale. Ces trois missions sont celles de la BnF pour la commande en cours. Aux épreuves de la Datar qu’elle conserve déjà viendront bientôt s’ajouter une dizaine d’images de chacun des 200 photographes lauréats. Et à l’initiative de Laurence Engel, sa présidente, la BnF présentera en 2024 une vaste exposition dans ses murs montrant les résultats de cette commande. Cette présentation complètera le programme d’expositions à travers la France à partir de 2023, prévu par le ministère de la Culture.

 

Sylvain Couzinet-Jacques, The Little Red Schoolhouse of Eden, $1000 house, 2016, commande photographique « Regards du Grand Paris » -Année
Sylvain Couzinet-Jacques, The Little Red Schoolhouse of Eden, $1000 house, 2016, commande photographique « Regards du Grand Paris » -Année 5.
Courtoisie Fondation d’Entreprise Hermès © Sylvain Couzinet-Jacques, ADAGP Paris 2020

 
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