Les goûts très chinois d’un amateur parisien

On 26 November 2020, by Stéphanie Pioda

C’est dans les années 1960 qu’un collectionneur français a réuni, avec les conseils de René Grog, une collection d’art chinois en marge des tendances de son époque, préférant notamment les porcelaines impériales…

Chine, XVIIe-XVIIIe siècle. Coupe libatoire en corne de rhinocéros de couleur miel et foncée figurant Zhang Qian assis dans sa barque en forme de tronc élancé, h. 14 cm, L. 39 cm, socle en ivoire teinté vert formant des vagues.
Estimation : 150 000 / 200 000 

Lorsque cet amateur demeuré anonyme a construit sa collection d’art asiatique dans les années 1960, le marché français s’emballait pour les céramiques de la Compagnie des Indes, produites spécifiquement pour l’exportation vers l’Occident dès le XVIIe siècle. Lui a aiguisé son œil et sa sensibilité pour des porcelaines de la dynastie Qing (1644-1912), produites pour le marché intérieur : c’est en cela que «la collection est très intéressante car elle est de goût chinois, ce qui est assez rare pour des Européens», souligne Alice Jossaume, directrice du cabinet d’expert Portier et Associés. Il est vrai que tout est symbolique dans l’art chinois, ce qui s’avère d’un abord difficile pour les personnes non initiées aux jeux sur les mots et les significations qui s’y cachent. Le mot désignant la chauve-souris par exemple, étant l’homophone de «bonheur», fu, et associé à la pêche, l’animal renvoie aux vœux de félicité et de longue vie que l’on transmet à l’occasion d’un jubilée. «C’était un amateur éclairé, à contre-courant, qui a constitué cette collection sur ses intuitions personnelles tout en souhaitant placer son argent de façon utile», précise le commissaire-priseur Olivier Doutrebente, qui n’en dira pas beaucoup plus sur le personnage, si ce n’est qu’il avait mis en scène les œuvres d’art asiatique à l’intérieur de vitrines, dans trois pièces de son hôtel particulier du 17e arrondissement parisien : la bibliothèque, le salon et la salle à manger. Le reste de la demeure était meublé classiquement, les XVIIIe et XIXe siècles prédominant dans un ensemble que Me Doutrebente a dispersé dans des ventes en 2018 et 2019. Dirigeant de société disposant de moyens importants, l'homme eut l’habileté de prendre pour conseiller son ami intime, René Grog (1896-1981), vice-président d’Agfa-Gevaert en France et époux de la couturière Marie-Louise Carven (1909-2015). Ce couple réunit l’une des deux plus grandes collections de mobilier et d’objets d’art français du XVIIIe constituée au XXe siècle, qu’ils léguèrent pour l’essentiel au musée du Louvre en 1973. Les Grog-Carven avaient également un penchant pour l’art asiatique, que l’on peut découvrir au musée Guimet, auquel ils firent don, la même année, de leur collection de céramique chinoise. À côté de précieux vases «Mille Fleurs» de l’empereur Qianlong (1736-1795), ils avaient aménagé une véritable volière accueillant de nombreux animaux ailés, désormais agencée sur le «palier aux oiseaux», au troisième étage du musée. La paire de rapaces en porcelaine émaillée polychrome du début du XXe (400/600 €) peut ainsi apparaître comme un clin d’œil à une paire de phénix d’époque Kangxi (1682-1722), juchés sur des rochers, des Grog-Carven.
 

Chine, époque Qianlong (1736-1795). Gourde lunaire de type bianhu en porcelaine décorée en bleu sous couverte de fleurs de lotus stylisées
Chine, époque Qianlong (1736-1795). Gourde lunaire de type bianhu en porcelaine décorée en bleu sous couverte de fleurs de lotus stylisées dans leur feuillage, les deux anses en forme de chilong stylisés, h. 34,5 cm.
Estimation : 30 000/50 000 
Chine, époque Yongzheng (1723-1795). Coupe en porcelaine émaillée polychrome à décor au centre de deux dragons entourant un caractère «sho
Chine, époque Yongzheng (1723-1795). Coupe en porcelaine émaillée polychrome à décor au centre de deux dragons entourant un caractère «shou» (longévité) stylisé en émail or sur fond rouge, parmi les nuages multicolores, diam. 54,5 cm.
Estimation : 25 000/30  000 


Porcelaines impériales Qing
La maison Doutrebente disperse aujourd’hui plus de deux cents lots, dont des pierres dures, mais surtout des céramiques des XVIIIe et XIXe siècles. Un tel ensemble serait presque impossible à réunir aujourd’hui, tant le contexte a changé. «La concurrence est importante et il faut avoir des moyens conséquents pour se mesurer aux collectionneurs chinois», reconnaît Alice Jossaume. Car si peu de gens s’intéressaient à ce genre de porcelaines il y a soixante ans, elle surpassent aujourd’hui, et de loin, celles de la Compagnie des Indes. L’évolution des prix ? «Difficile d’avancer un pourcentage précis, mais on peut estimer une évolution de plus de 200 % des prix pour certaines pièces», pointe l’experte. Les objets les plus importants du catalogue portent, inscrits dans les nianhao («cartouches»), les marques de Kangxi (1661-1722), Yongzheng (1722-1735) et Qianlong (1736-1795) – le favori des enchères. Ces empereurs de la dynastie mandchoue, qui avaient besoin de légitimité, se sont rattachés à la tradition et approprié l’héritage culturel des Han. Plusieurs pièces illustrent ce propos, dont un bol sur piédouche décoré de trois poissons en rouge de cuivre (6 000/8 000 €), qui est une citation d’un modèle de l’époque Ming, commun sous le règne de l’empereur Xuande (1425-1435). «En 1739, Tang Ying, surintendant de la manufacture impériale de Jingdezhen, reçoit l’ordre direct de la cour de produire des vases à glaçure rouge de cuivre youlihong. Un bol similaire portant une marque Yongzheng est conservé dans les collections du Victoria & Albert Museum et de l’Ashmolean Museum», précise Alice Jossaume dans le catalogue. La gourde lunaire de type bianhu, en porcelaine décorée de fleurs de lotus stylisées bleues (30 000/50 000 €), s’inspire de modèles en métal issus du Moyen-Orient pendant la période Yongle (1403-1425), tout comme une aiguière couverte piriforme (40 000/60 000 €), décorée d’un bouquet de fleurs et de deux pêches de longévité. On remarquera encore la série de trois bols portant chacun la marque de Kangxi, à décor de deux dragons pourchassant la fameuse perle sacrée. Ils sont déclinés respectivement en vert et manganèse, bleu et jaune et bleu et vert, leurs estimations s’échelonnant entre 4 000 et 8 000 €.

 

Chine, époque Qianlong (1736-1795). Paire de bols en néphrite blanche à décor incisé et doré de 120 caractères «shou» stylisés, l’intérieu
Chine, époque Qianlong (1736-1795). Paire de bols en néphrite blanche à décor incisé et doré de 120 caractères «shou» stylisés, l’intérieur orné d’une feuille stylisée, h. 6,5 cm, diam. 14,7 cm.
Estimation : 30 000/40 000 


Embarquez avec Zhang Qian
Les enchérisseurs batailleront particulièrement pour deux autres numéros. Tout d’abord, une rare paire de boîtes en forme de pêche de longévité en laque de couleurs finement sculptée (200 000/300 000 €), ornées sur le couvercle du caractère du printemps, chun, dans lequel se trouve Shoulao (l’une reproduite en couverture de la Gazette n° 41). Ensuite, une rare coupe libatoire en corne de rhinocéros de couleur miel (150 000/200 000 €), véritable prouesse technique. Son sujet est singulier puisqu’elle figure Zhang Qian, assis sur une barque en forme de tronc élancé. Considéré comme le plus ancien voyageur chinois connu, il a été envoyé en 139 av. J.-C. par l’empereur Han Wudi (141-87 av. J.-C.) afin de contracter une alliance avec les Yuezhi du nord de l’Oxus, en Asie centrale. À cette occasion, il visita le Ferghana et la Sogdiane et revint, après une dizaine d’années de captivité, avec de précieuses connaissances sur des itinéraires jusqu’alors inconnus des Chinois. Ses voyages, ayant pour but de trouver la source de la rivière Yangzi, l’origine de la Voie lactée ou les moyens de faire du vin à partir de raisins, devinrent légendaires sous la plume des poètes. Il a ainsi été assimilé à un immortel taoïste, comme en atteste, sur notre verseuse, le motif de la double gourde. Le catalogue indique que le thème de Zhang Qian descendant le Yangzi était populaire sous la dynastie Ming et au début de la dynastie Qing. On le retrouve d’ailleurs sur un petit corpus d’une vingtaine d’objets en corne de rhinocéros, parmi lesquels figure une coupe conservée au musée des Arts décoratifs à Paris. Cette vente représente sans doute la dernière occasion de voir ces objets en France, la plupart étant destinés aux amateurs chinois.

 

La couleur du jade
 
Chine, début XXe siècle. Boîte de forme carrée en néphrite verte à décor sculpté sur le couvercle d’un carré formé par quatre masques de t
Chine, début XXe siècle. Boîte de forme carrée en néphrite verte à décor sculpté sur le couvercle d’un carré formé par quatre masques de taotie, les côtés ciselés de masques de taotie stylisés. À l’intérieur, l’inscription incisée et dorée «cadeau de départ pour l’ambassadeur Krupensky […] mars 1916», 6 16 16 cm, socle en zitan sculpté.
Estimation : 10 000/15  000 

Le jade demeure une matière symbolique forte dans la Chine impériale. Il suffit de se rappeler que Qianlong était toujours accompagné d’une tablette gui de la culture de Longshan (2300-1800 av. J.-C.) et qu’il avait fait graver ses poèmes et ses sceaux sur les plus beaux jades néolithiques de sa collection. Cette fascination pour l'époque archaïque se traduit en particulier dans un vase datant du règne de Qianlong, en forme de losange en néphrite jaune, à décor ciselé reproduisant le fameux masque du taotie (3 000/5 000 €) – ce visage de monstre sans mâchoire – ou encore dans une boîte de forme carrée plus récente (10 000/15 000 €), offerte comme cadeau de départ pour l’ambassadeur Krupensky par le personnel de l’ambassade russe en Chine en mars 1916. Mais l’ensemble de trente-trois objets en jade ou néphrite datant des XVIIIe et XIXe siècles offre surtout un très vaste éventail des variations de couleur de cette pierre dure : du blanc pur au vert foncé en passant par des dégradés de jaune ou de rouge. À l’image d’une sculpture de jeune femme allongée sur le côté en néphrite céladon (1 000/1 500 €) ou d'une paire de bols à bord évasé en néphrite vert épinard (3 000/4 000 €). Le critère pour apprécier ces objets sculptés n’est donc pas la couleur en tant que telle, mais la qualité de la pierre, valorisée par des formes simples. Tout en transparence et en délicatesse, la paire de bols en néphrite blanche à décor incisé et doré de 120 caractères «shou» («longévité») stylisés (30 000/40 000 €) illustre la prouesse des ateliers impériaux. Marqué des quatre caractères en kaishu de Qianlong, il s’agit là du lot phare de cet ensemble. Si le marché du jade a connu un net ralentissement il y a cinq ans, «il semble reprendre depuis un an, les collectionneurs faisant très attention à la provenance», confie Ariane Excoffier, du cabinet Portier et Associés.
Thursday 10 December 2020 - 02:00 - Live
Salle 9 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Doutrebente
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