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Les fresques retrouvées du palais de Monaco

Published on , by Sophie Humann

Dissimulées sous plusieurs couches de repeints, les fresques du XVIe siècle du Palais princier font l’objet d’un chantier de restauration écoresponsable, utile à la recherche.

La Nekuia d’Ulysse, détail, fresque du plafond de la salle du Trône.© Maël Voyer... Les fresques retrouvées du palais de Monaco
La Nekuia d’Ulysse, détail, fresque du plafond de la salle du Trône.
© Maël Voyer Gadin - Palais princier de Monaco

Ils sont une vingtaine à se succéder sous le plafond de la chambre à alcôve de marbre au palais de Monaco. Un millimètre après l’autre, ils dégagent au burin et au petit scalpel un présomptueux Bellérophon qui tente de gravir l’Olympe pour se rapprocher des dieux, avant d’être jeté à bas de son cheval par Zeus ; une fresque du XVIe siècle, dont un faisceau laser vient pulvériser l’encrassement, sans en altérer les pigments. Puis viennent le nettoyage avec des tampons d’ouate de cellulose imbibés d’eau distillée, le comblement des petits manques à l’aquarelle, et la restitution des plus grosses lacunes avec la technique a tratteggio. Préconisée dans la charte de Venise, celle-ci permet, en traçant de fins traits verticaux à l’aquarelle sur un enduit de restauration, de donner à distance une illusion de continuité, tout en respectant l’œuvre originale. Le chantier, commencé en 2021, devrait durer encore trois ou quatre ans. Les visiteurs qui viennent découvrir les Grands Appartements du Palais – tout juste réaménagés – ne pourront pas encore voir cette pièce. Ni admirer le trésor entrevu, debout sur la pointe des pieds, en braquant une lampe à travers un trou du diamètre d’un pamplemousse. Un autre plafond, couvert d’une joyeuse troupe de satyres et de ménades qui se disputent des paniers de fruits, se dissimule là, à une vingtaine de centimètres au-dessus de celui de la chambre. À l’abri de la lumière et de l’air, la fresque de grotesques, d’une incroyable fraîcheur, nargue les visiteurs depuis sa cachette. D’autres chefs-d’œuvre, eux, ne se cachent plus. Car, depuis 2014, les découvertes se sont succédé, sous les yeux stupéfaits de tous, à commencer par ceux du prince Albert, premier prévenu à chaque fois. En 2013, des restaurateurs et des peintres en décor du patrimoine avaient en effet été sollicités : les façades de la cour d’honneur, ornées au XIXe siècle par trois artistes allemands du mouvement nazaréen, dont Ferdinand Wagner, maintes fois retouchées, s’effritaient par endroits. Perchés sur leurs échafaudages, les spécialistes aperçoivent, dans la partie du palais transformée à la Renaissance par les Grimaldi de Gênes, sous les voûtains et sur les lunettes de la galerie d’Hercule, des craquelures spécifiques au phénomène de carbonatation, caractéristique des fresques anciennes. Ils proposent de faire des sondages : « Des fragments sont grattés au scalpel, raconte Christian Gautier, directeur du projet de conservation-restauration des fresques. Sous les vernis et les repeints apparaissent des couleurs vives, franches, typiques. Des analyses prouvent que le support est un enduit à base de chaux utilisé dans la peinture a fresco. La décision est prise de retrouver les fresques. Dans la Principauté, il n’y a pas de DRAC pour nous épauler. Un comité scientifique est donc réuni pour définir un contexte déontologique avec, entre autres, le professeur Magnani, de l’Université de Gênes. »
 

Allégorie, détail, galerie d’Hercule. © Photo Maël Voyer Gadin - Palais princier de Monaco
Allégorie, détail, galerie d’Hercule.
© Photo Maël Voyer Gadin - Palais princier de Monaco

Scènes mythologiques
Il faudra cinq ans aux conservateurs-restaurateurs et aux peintres en décor pour restaurer la galerie d’Hercule. « Nous avons retrouvé des fresques du XVIe siècle dans sept des treize lunettes de la galerie, qui évoquent les travaux d’Hercule, sa naissance et sa mort, explique Marion Jaulin, peintre en décor du patrimoine, responsable de l’harmonisation des restaurations. Certaines possédaient d’assez grandes lacunes. Au sommet des voûtes, des médaillons accueillent des allégories des arts libéraux, de la grammaire, l’astronomie, la géométrie et les quatre vertus cardinales. Il nous était impossible de prendre sur ce chantier un parti pris archéologique en laissant les lacunes, parce que le palais possède une dimension politique et diplomatique. Impossible d’avoir sous les yeux un décor avec des trous lorsque le prince accueille des chefs d’État ou des ambassadeurs. Nous avons donc peint les parties manquantes a tratteggio sur des plaques d’aluminium nid d’abeille très légères, utilisées pour fabriquer des ailes d’avion. Des modèles vivants ont posé pour retrouver les attitudes d’Hercule. Le plus difficile a été de restituer son combat contre l’hydre de l’Herne. Heureusement, des chercheurs de l’Université de Gênes ont retrouvé un modèle pour la tête de l’hydre. » Pendant que les restaurateurs dégagent les fresques de la galerie d’Hercule, tous au Palais s’interrogent. D’autres trésors se cachent-ils à l’intérieur ? Mais où ? Quel mur, quel plafond sonder ? En 2016, un électricien perce un coin du décor datant de la Belle Époque dans le salon Matignon. Un morceau d’enduit se décroche. Sur l’une de ses faces apparaît un fond vert rehaussé d’une petite tâche rouge. Les experts sont prévenus aussitôt, les sondages lancés. Quatre ans plus tard, la mise au jour d’une sarabande de grimaçantes figures mi-hommes mi-bêtes, de masques, guirlandes, vases, volutes aériennes, est achevée. Elle encadre un médaillon où Jupiter, travesti en taureau et portant sur son dos Europe qu’il vient d’enlever, lutte contre les flots. Sous le plafond de la pièce renommée chambre d’Europe, se devine une frise à fond rouge, dont les manques ont simplement été colorés dans le même ton pour ne pas attirer l’œil. Toutes les pièces de cette aile du palais sont désormais passées au crible. Une autre frise de grotesques est retrouvée en 2016 dans l’antichambre verte. En 2020, la fresque originale, très lacunaire, qui court sur les 220 m2 du plafond de la salle du trône, commence à apparaître sous les repeints. Sa restauration se termine à peine. Son thème, la Nekuia d’Ulysse, est rarement représenté : le héros de L’Odyssée doit faire remonter l’âme des morts de leur royaume. Il prend conseil du devin Tirésias de Thèbes. Celui dont le regard est extraordinaire de vie et de malice vient de boire le sang d’une brebis et d’un agneau sacrifié.
 

Fresques du plafond, détail, chambre d’Europe © Photo Maël Voyer Gadin - Palais princier de Monaco
Fresques du plafond, détail, chambre d’Europe
© Photo Maël Voyer Gadin - Palais princier de Monaco

Trésors des artistes génois
Plus de trois cents tests ont été effectués en laboratoire, et une cinquantaine de datations au carbone 14. Techniques, style des personnages, thématiques, tests, tout tend à prouver que ces 600 m2 de décors retrouvés sont bien l’œuvre des artistes génois de la seconde moitié du XVIe siècle. Si les recherches n’ont pas encore permis d’établir leurs noms avec certitude, le directeur des archives, Thomas Fouilleron, a toutefois trouvé une quittance de 1547, attestant d’un paiement par le seigneur de Monaco au peintre génois Nicolosio Granello pour le « travail de grande qualité qu’il a fourni ». Le Prince a souhaité que « ce chantier soit respectueux des ressources, des techniques et des personnes ». Une quarantaine de spécialistes s’emploient donc à mener un véritable chantier écoresponsable. « Nous avons la chance d’être sur place depuis 2015 et jusqu’à fin 2024, reconnaît Julia Greiner, la conservatrice-restauratrice qui dirige le projet de restauration. Nous avons donc décidé de produire nos propres aquarelles, en menant des études comparatives avec celles habituellement utilisées. Nous testons leur vieillissement in situ, et dans une chambre de vieillissement en laboratoire. Nous avons mis en place une approche qui consiste à sourcer les liants, la gomme arabique, et constitué notre propre palette de quatorze teintes en privilégiant les provenances les plus proches, en Italie et en France, en ne produisant que la quantité nécessaire au chantier. » Des pigments naturels sont bien sûr utilisés : terre de Sienne brûlée, terre d’ombre, ocre jaune, rouge Ercolano, noir d’ivoire… Un seul manque à l’appel, le lapis-lazuli. Le bilan environnemental de son extraction est si catastrophique que les restaurateurs lui ont préféré un lapis synthétique.

à voir
Palais princier de Monaco, place du Palais, Monaco,
Jusqu’au 15 octobre 2022.
www.visitepalaisdemonaco.com
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