Les feux croisés de Luma Arles

On 20 July 2021, by Sophie Bernard

Émanation de sa fondation basée à Zurich, le centre culturel arlésien voulu par Maja Hoffmann n’a pas d’équivalent. Avec pour emblème la tour signée Frank Gehry, il est à la fois lieu de monstration et espace de production artistique et scientifique.

Luma Arles, parc des Ateliers, la tour de Frank Gehry côté jardin, mai 2021.
© Adrian Deweerdt

D’où que l’on soit, difficile d’y échapper. «Ni la tour Gehry ni la tour Luma, la Tour, tout simplement», précise Maja Hoffmann. Rappelant qu’Arles est la commune la plus vaste de France et qu’elle s’étend jusqu’aux plages, sa commanditaire poursuit : «Mon souhait et mon envie étaient de voir la mer et d’affirmer le lien de ce territoire avec la Méditerranée.» De fait, cette tour est la seule architecture qui émerge du paysage. De loin, le bâtiment intrigue par sa silhouette aux contours irréguliers et ses scintillements, donnant l’impression d’un organisme vivant. De près, le trouble persiste : côté boulevard Victor-Hugo, une façade métallique constituée de plus de 11 000 briques d’acier inoxydable formant des torsades ; côté jardin, une façade minérale d’un brun clair. Au niveau inférieur, une baie vitrée circulaire, baptisée le «Drum», unifie l’ensemble. Représentative du style du Californien Frank Gehry (né en 1929), cette architecture est le fruit d’une collaboration de longue haleine avec Maja Hoffmann. Sa genèse remonte à 2006, année de la sortie d’Esquisses de Frank Gehry, un documentaire de Sydney Pollack produit par la mécène. D’une hauteur de 56 mètres et d’une superficie de 15 800 mètres carrés, ce bâtiment construit dans le parc des Ateliers tranche avec les arènes, le théâtre antique, les cloîtres et églises alentour témoignant des diverses strates de l’histoire de la ville. Pourtant, l’auteur du Guggenheim de Bilbao affirme avoir trouvé son inspiration dans l’environnement provençal – «l’architecture, les paysages, la végétation, le mistral» –, précisant que la forme du Drum évoque celle des arènes et que les jeux de lumière puisent dans les peintures de Van Gogh. Il faut dire que Maja Hoffmann est la présidente de la Fondation Vincent Van Gogh, fondée à Arles par son père, Luc Hoffmann, en 2010. «Ici, présent, passé et futur arrivent à se mélanger», note l’arrière-petite-fille du fondateur de l’entreprise pharmaceutique F. Hoffmann-La Roche. Témoin de ce passage de relais et hommage particulier à son grand-père, «Trois générations : œuvres issues de la collection de la fondation Emanuel Hoffmann» est l’une des expositions inaugurales.
 

Laguna Gloria, espace imaginé par Liam Gillick dans la tour de Luma Arles. © Marc Domage
Laguna Gloria, espace imaginé par Liam Gillick dans la tour de Luma Arles.
© Marc Domage

La mission d’une héritière
Avec son allure futuriste, la nouvelle création de Frank Gehry fait entrer Arles de plain-pied dans le XXIe siècle. Elle s’inscrit aussi dans la continuité d’une relation de cœur entretenue avec une ville où la commanditaire a également acquis plusieurs hôtels, suscitant des avis partagés – des commentaires acrimonieux pour les uns, des éloges pour les autres. Car Arles et Maja Hoffmann, c’est une longue histoire. Elle y est arrivée nourrisson, y a passé une partie de son enfance, y est toujours revenue. L’héritière se sent investie d’une mission : «Il était important d’ouvrir, même si tout n’est pas totalement achevé, car cela marque le lancement de la saison estivale. C’est une façon de donner à Arles ce dont elle a besoin à cette période, pour nous qui sommes là tout au long de l’année.» L’accès à la tour et aux expositions est gratuit,
tandis que l’ouverture du site représente une centaine d’emplois permanents et autant de temporaires pendant la haute saison – un aspect non négligeable pour une cité qui compte parmi les plus pauvres de France. Retour en 2002. Maja Hoffmann répond présente lorsque François Hébel, alors nouveau directeur des Rencontres de la photographie, la sollicite. Elle soutient le festival en perdition non sans quelques sujets de discorde au fil des ans, en particulier celui de la friche industrielle de onze hectares à deux pas du centre-ville, dont certains bâtiments accueillaient une partie de la programmation : elle en fait l’acquisition, privant la manifestation de lieux d’accrochage. Avec le temps, les relations se sont apaisées 
: la Suissesse, membre du conseil d’administration du festival, vient de signer une convention pour la mise à disposition de 1 300 mètres carrés de surface d’exposition dans la Mécanique générale, l’un des édifices du site.

 

La tour de Frank Gehry, côté boulevard Victor-Hugo. © Adrian Deweerdt
La tour de Frank Gehry, côté boulevard Victor-Hugo.
© Adrian Deweerdt

Continuité familiale
Aujourd’hui, l’ensemble du parc des Ateliers est méconnaissable. Trois des quatre bâtiments industriels construits au XIXe siècle ont été réhabilités par l’architecte allemande Annabelle Selldorf et un jardin arboré de sept hectares, conçu par le paysagiste belge Bas Smets, a vu le jour : agrémenté d’un étang, il apporte un peu de fraîcheur au lieu, véritable fournaise en été. S’il a fallu attendre huit ans entre le lancement du chantier et l’inauguration le 26 juin dernier, la fondation zurichoise Luma œuvre quant à elle depuis 2004 : plus de cent projets – expositions, résidences, événements comme les Luma Days, cycles de conférences et d’échange – ont été menés autour des thématiques de l’environnement, des droits humains, de l’éducation et de la culture. Ces lignes directrices reflètent, pour certaines d’entre elles, des engagements familiaux de longue date : l’intérêt pour la nature s’inscrit dans le prolongement d’actions entreprises par Luc Hoffmann, qui dès 1954 avait créé dans la région le domaine de la Tour du Valat, un centre de recherche biologique pour la conservation des zones humides en Méditerranée. Avec près de cinquante artistes, le programme inaugural de ce que sa fille nomme alternativement «archipel», «campus» ou «plateforme» est copieux et comprend de nombreuses productions maison faisant écho au thème comme Danny, commandée à Philippe Parreno. «Ce qui nous distingue d’un François Pinault : nous produisons. Il ne s’agit donc pas simplement de montrer», résume Maja Hoffmann.
Bien plus qu’un lieu d’expositions
Dans la tour, la visite se transforme en expérience visuelle et physique : un peu partout, bâtiment et œuvres ne font qu’un. Dans les escaliers apparaît par exemple Take your Time, un miroir circulaire d’Olafur Eleasson. L’auditorium accueille une fresque murale en céramique d’Etel Adnan, l’étage, Isometric Slides, une déclinaison du fameux toboggan de Carsten Höller, et l’une des terrasses un véritable skatepark phosphorescent, signé Koo Jeong A. Luma Arles ne se résume donc pas à un lieu d’expositions : seuls 2 000 mètres carrés sont dédiés à la programmation, le reste se répartissant entre projets culturels comme des ateliers d’artistes, une bibliothèque, un espace d’archives, ainsi que des lieux de vie tels que café-restaurant avec œuvres d’art intégrées, réception, terrasse panoramique, bureaux… Tous les champs artistiques sont abordés. Côté expositions temporaires, on trouve des noms reconnus comme Pierre Huyghe, dont l’installation interactive After UUmwelt a été conçue spécifiquement pour la Grande Halle, mais aussi des artistes émergents réunis sous l’intitulé «Prélude», présentant films, vidéos, sculptures et sons autour du thème de la nature. La danse n’est pas oubliée avec l’accueil en résidence de Benjamin Millepied, non plus que le design‡ avec l’Atelier Luma, un laboratoire dont les recherches autour de ressources naturelles locales sont visibles dans la tour elle-même : un revêtement mural en sel ou encore des panneaux acoustiques à base de tournesols pour l’auditorium. Luma Arles, autoportrait en creux de l’insaisissable Maja Hoffmann ? Un reflet, en tout cas, de ses liens complexes avec la ville et des relations étroites et fertiles qu’elle a tissées au fil des années avec les artistes, commissaires d’exposition et autres scientifiques.

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