Les fantômes de Versailles à la Petite Écurie du roi

On 15 June 2021, by Vincent Noce

L’ouverture au public de la Petite Écurie du roi permet de découvrir la sculpture classique française, rapprochée des moulages des antiques qui lui ont servi de source d’inspiration.

Au centre, Achille à Skyros (1695) de Philibert Vigier, encadré du Vase de la Guerre (1685) d’Antoine Coysevox et de Cyparisse caressant son compagnon favori, le cerf sacré apprivoisé (1687) d’Anselme Flamen, statues commandées par Louis XIV pour les jardins de Versailles.
© Château de Versailles / T. Garnier

Une élégante architecture en ellipse de Jules Hardouin-Mansart ferme la place d’Armes, en face du château de Versailles. Les écuries se découvrent derrière une grille récemment restaurée, de part et d’autre d’une cour en demi-lune. Voisinant une collection de carrosses, Bartabas dresse désormais ses chevaux dans la «Grande Écurie». Les deux bâtiments sont en fait de même taille, mais la «Petite Écurie» était réservée aux montures du roi et de la famille princière. Depuis un demi-siècle, elle abrite un alignement fantomatique de figures. Ayant conduit la restauration des lieux, le château les ouvre désormais au public en en faisant l’«un des plus beaux moments d’une visite à Versailles, en résonance avec cette magnifique nef», comme le dit son directeur, Laurent Salomé. «Ici veillent des chevaux de Venise et des fauves de Libye, des héros, dieux et déesses, des sphinx et guerriers»… Ainsi débutait, en janvier 2001, un reportage effectué pour Libération par l’auteur de ces lignes, parvenu, après des mois d’assidue recherche, à trouver la clé de la Petite Écurie de Versailles. Il y a près de vingt ans, quand nous en avons poussé le portail avec le photographe Pierre-Olivier Deschamps, faisant craquer sous nos pas des bris de verre par un froid glacial, nous avons erré, dans la pénombre, entre des moulages en plâtre des effigies antiques. Ils ont été réalisés au fil des siècles à travers l’Europe depuis que le Roi-Soleil a envoyé les artistes à Rome étudier et copier l’antique pour en ramener l’inspiration à Versailles. Il est ainsi possible au visiteur d’examiner ici les moulages dont l’étude a servi à sculpter les statues du château et du parc, tels celui de l’Hercule Farnèse ou de l’esclave scythe dépeçant Marsyas – un temps interprété comme un rémouleur… Sous les immenses reconstitutions d’ordres d’architecture, quelques silhouettes alors dressées dans la Petite Écurie étaient encore emballées. Certaines montraient les dégradations entraînées par l’humidité et la rouille des armatures. Le Galate mourant issu du Capitole arborait son infortune, le genou et la cheville grossièrement pansés de papier kraft. D’autres comme le groupe du Laocoon portaient les graffitis, assez peu inventifs, de l’époque de Mai-68. C’est en réaction à ces déprédations, en fait limitées, que la collection de plâtres héritée de l’Académie royale avait été prestement déménagée de l’École nationale des beaux-arts. Lui furent bientôt adjoints ceux venus de la Sorbonne. Profitant de l’opportunité, le Louvre y déposa une partie de sa propre gypsothèque, dont les exemplaires étaient il y a un siècle encore présents dans ses galeries ou dans la salle du Manège. L’escalier conduisant à la Victoire de Samothrace, par exemple, était entouré des tirages en plâtre arrivés depuis peu de Delphes. Après l’abandon, en 1978, d’un projet mort-né de musée des Monuments antiques, ces plâtres devinrent orphelins en ce lieu oublié, jusqu’à ce que Françoise Cachin, directrice des Musées de France, ne s’en émeuve et ne commande un inventaire complet au Louvre. L’ensemble finit par lui être affecté, en décembre 2001, ce qui ne fit alors guère plaisir aux conservateurs de Versailles, mais permit la reprise d’une longue campagne d’étude et de restauration.
 

Le Colérique (1680) de Jacques Houzeau et son lion rugissant. © Château de Versailles / T. Garnier
Le Colérique (1680) de Jacques Houzeau et son lion rugissant.
© Château de Versailles / T. Garnier

Les statues du parc sauvées des intempéries
Deux décennies plus tard, les deux établissements se rejoignent pour une entreprise plus ambitieuse encore. Posé sur de solides palettes de la SNCF et de la Deutsche Bahn, ce cortège trouve de nouveaux arrivants en la personne des figures en marbre venues du parc. Ainsi, les groupes d’Apollon et de ses chevaux, sortis du bassin où ils avaient pris place en 1670, trônent-il désormais au centre du manège, non loin des grands vases de la Paix et de la Guerre qui encadraient la terrasse. À l’initiative de son conservateur, Alexandre Maral, le département conduit depuis une dizaine d’années un programme de mise à l’abri de ces chefs-d’œuvre du classicisme, abîmés par les pluies, le gel et le vandalisme, qu’il remplace progressivement par des fac-similés. Cette décision salutaire, réclamée depuis le XVIIIe siècle, ne faisait toujours pas l’unanimité, mais les réticences sont difficilement compréhensibles quand on voit ici des statues comme Ariane endormie au bras irrémédiablement érodé, contrastant avec le modelé des plis et le détail des anatomies qu’ont pu garder certains plâtres du Grand Siècle.

 

Cinq termes du parc de Versailles : Pan couronné de roseaux et la nymphe Syrinx (1689) de Simon Mazière d’après François Girardon, Vertumn
Cinq termes du parc de Versailles : Pan couronné de roseaux et la nymphe Syrinx (1689) de Simon Mazière d’après François Girardon, Vertumne et Pomone (1689) d’Étienne Le Hongre et Bacchus (ou l’Automne) de Jean Raon et Jean Degoullons, d’après Girardon.
© Château de Versailles / T. Garnier

Cité de la sculpture
Administrateur du domaine, Thierry Gausseron souligne combien ces moulages sont autant de témoins de l’histoire de l’art. Lors d’une restauration du Parthénon, les conservateurs sont venus d’Athènes étudier les ornements d’une frise, aujourd’hui disparus de l’Acropole sous l’effet des intempéries et de la pollution. Scientifiquement, l’aspect des grands monuments est plus problématique, car ils ont été reconstitués à partir d’assemblages de fragments. Le trésor de l’île de Sifnos a ainsi connu trois montages différents depuis qu’il fut révélé à l’Exposition Universelle de 1900… Leur effet sur le visiteur n’en est pas moins impressionnant. Sous la coupole, la reconstitution d’un angle du Parthénon fait face à une double colonne du temple de Castor et Pollux du Forum romain, surplombant de leur masse la base de la colonne Trajane, la tribune de l’Érechthéion de l’Acropole ou le Dioscure de la fontaine romaine de Monte-Cavallo, de près de six mètres et demi de haut. Dans une aile mitoyenne s’affaire un atelier de restauration et de production de la Réunion des musées nationaux, façonnant les reproductions des dieux et des athlètes. Laurent Salomé parle ainsi de la formation d’une véritable «cité de la sculpture classique». L’espace est contraint, d’autant qu’une aile est occupée par l’École nationale supérieure d’architecture. Comme il le fait observer, «la cohabitation des deux collections, de plâtres du Louvre et des marbres de Versailles, ouvre un dialogue» qui induit une réflexion sur leur dessein commun. Ce lieu, encore en voie d’aménagement, a-t-il vocation à finalement devenir le musée de l’Antiquité qui n’a pu voir le jour il y a un demi-siècle ? Faudrait-il l’appeler «glyptothèque-gypsothèque», selon les termes savants qui plairaient aux érudits ? Ou s’agit-il plutôt d’une galerie d’étude d’une relation en miroir, qui s’est forgée dans l’histoire ? Comme le relevait Jean-Luc Martinez, président du Louvre, les cartels tout comme l’ordonnancement diffèrent selon l’option. En effet, dans le dernier cas, la chronologie devrait être prise à rebours de celle des époques concernées. Pour suivre le fil de la redécouverte de l’Antiquité depuis le XVIe siècle, il faudrait débuter par l’Empire romain, suivi par la Grèce classique et terminer par la période archaïque, la plus ancienne mais dont les fouilles ont attendu la fin du XIXe siècle. Aux yeux de Jean-Luc Martinez, «ces moulages, qui ont permis d’amener à Versailles une Rome rêvée, construisant un discours profane contre le pouvoir de l’Église, ne sont pas des copies» mais les instruments d’une réinvention artistique, sans cesse renouvelée. Il suffit de penser à l’impact sur le maniérisme du Laocoon, qui était lui-même la reprise romaine d’une création hellénistique… «Certains de ces plâtres ont fait l’objet d’interprétations d’Ingres ou de Debussy, sans qu’ils aient vu les originaux», souligne-t-il. Ils sont animés d’une vie propre dans une histoire de l’art dont ils sont témoins, avant d’en devenir des acteurs.

à savoir
La galerie des Sculptures et des Moulages
Petite Écurie du roi, place d’Armes, Versailles (78)
Les samedis et dimanches, de 12 h 
30 à 18 h 30 (accès gratuit).
www.chateauversailles.fr
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