Les derniers souvenirs des Youssoupoff

On 24 June 2021, by Claire Papon

Au menu de cette ultime dispersion des collections Youssoupoff, une centaine de tableaux, d’objets de vitrine, photographies, livres et meubles conservés dans la maison parisienne de Félix et son épouse la princesse Irina.

Élisabeth Féodorovna (1864-1918), Portrait de la princesse Zénaïde Youssoupoff, comtesse Soumarokoff-Elston (1861-1939), pastel daté 1892, 62,5 46 cm (détail).
Estimation : 20 000/30 000 €, Adjugé : 
25 760 €

Plus que leurs estimations, c’est l’histoire de ces objets qui passionnera les amateurs de souvenirs de familles royales ou princières. Grâce aux nombreuses photos, la porte s’est ouverte sur le décor quotidien de cette maison, rue Pierre-Guérin dans le 16e arrondissement, où Félix et Irina Youssoupoff vécurent de 1943 à leur mort, en 1967 et 1970. Resté dans la famille, ce pied-à-terre a été vendu récemment. Ce qu’il reste de son contenu est cédé par Xénia, petite-fille de Félix et Irina, installée en Grèce depuis de nombreuses années. Étonnant destin que celui des Youssoupoff, dont les origines remonteraient, d’après la légende, à un ancêtre de Youssouf-Mourza (XVIe siècle). Khan de la horde tataro-mongole de Nogaï, dite «Horde d’or», il entretint des rapports amicaux avec l’Empire russe et reçut de vastes biens fonciers en récompense de ses services. Le premier et plus grand collectionneur de cette lignée, fixée définitivement en Russie au XVIIe siècle, est le prince Nikolaï Borisovitch Youssoupoff (1751-1831). En 1778, un astronome allemand en voyage à Saint-Pétersbourg mentionne sa collection comme remarquable autant pour ses pierres gravées que pour ses tableaux, où l’on compte déjà Le Vieillard et l’Enfant de Rembrandt. La passion du prince Nikolaï lui fit rassembler nombre de chefs-d’œuvre italiens, flamands, hollandais, et surtout français. Des photographies des palais pétersbourgeois et de la résidence d’Arkhangelskoïe – le Versailles moscovite –, réalisées avant la révolution de 1917, témoignent de la richesse d'ensembles qui mêlent meubles et bronzes français, porcelaines russes, marbres de Canova, toiles du Corrège, Boucher – les premières œuvres de l’artiste à entrer en Russie –, Robert, Lorrain, Titien, Rubens, Le Brun, Prud’hon, Vernet, David… Sans oublier deux portraits de Rembrandt : Homme au gant et Femme à l’éventail. En 1827, Nikolaï Borisovitch fait établir un catalogue en cinq volumes de ses collections, contenant non seulement la description des œuvres, mais aussi leurs croquis à la plume et au lavis, soit ceux de 520 tableaux et 290 sculptures. Félix Youssoupoff est l’unique héritier de ces trésors après la mort de son frère Nikolaï en 1908 dans un duel. Avec son épouse Irina, ils forment le couple le plus beau et le plus élégant de Russie, jusqu’à ce que l’assassinat de Raspoutine dans la nuit du 30 décembre 1916 — probablement orchestré par Félix — et la révolution bolchévique ne viennent mettre un terme à cette vie extraordinaire. Installés à Paris, ils n’ont pu sauver que quelques-uns de leurs chefs-d’œuvre, parmi lesquels les deux portraits de Rembrandt, qu’ils cèdent à un collectionneur américain, à la condition que la vente soit annulée au cas où les Romanov remonteraient sur le trône… Ils sont aujourd’hui à la National Gallery de Washington, et les 45 295 tableaux et objets d’art recensés sont répartis principalement entre les musées de Moscou et de Saint-Pétersbourg.
 

Gleb W. Derujinsky (1888-1975), Vaslav Nijinski et Tamara Karsavina jouant les rôles d’Arlequin et de Colombine dans le ballet «Carnaval»
Gleb W. Derujinsky (1888-1975), Vaslav Nijinski et Tamara Karsavina jouant les rôles d’Arlequin et de Colombine dans le ballet «Carnaval» joué à Paris le 4 juin 1910, bronze à patine brune sur socle en marbre, daté 1920, 38 30 21,5 cm.
Estimation : 10 000/12 000 

Portraits familiaux
Les ventes des souvenirs Youssoupoff ont commencé en 2004 sous le marteau de la maison Coutau-Bégarie. Rien de comparable avec ce qui vient. On se remémore toutefois celle du 4 novembre 2016, dont la vedette était un costume de boyard composé d’un habit de brocart d’or XVIIIe et d’une veste en taffetas de soie orange brodé de fils argentés, brandebourgs en cordonnets or et perles de nacre (reproduit en couverture de La Gazette 2016 n°34). Il avait été commandé à Saint-Pétersbourg par Félix Youssoupoff et porté par lui à l’occasion du bal donné à l’Albert Hall à Londres le 11 juillet 1912. Si le jeune homme, dont la beauté était légendaire, ne manqua pas de faire sensation sur les invités — parmi lesquels un certain Oscar Wilde —, le costume fut la star de la vente, obtenant 78 368 €. Notre vacation lui fait écho avec un collage polychrome (anonyme) offert à Félix et le représentant dans cette même tenue (1 000/2 000 €). Le plus attendu toutefois de cette dispersion est un Portrait du prince Félix Youssoupoff (voir photo page de droite) en chemise blanche, les bras croisés, très vraisemblablement exécuté lors de son voyage aux États-Unis entre 1923 et 1925. Il était conservé dans la chambre à coucher du modèle, au premier étage de sa villa. Il s’agit de l’un des deux portraits connus du prince, l’autre, conservé au Musée russe de Saint-Pétersbourg et le montrant dans sa seizième année, en habit vert, avec son carlin, étant l’œuvre du grand portraitiste Valentin Serov. Notre tableau voisinait avec un portrait de son épouse par Alexandre Leontovsky – célèbre à la cour de Saint-Pétersbourg, il en réalisa plusieurs de Nicolas II –, ici âgée de 16 ans, le visage encore enfantin mais l’air sérieux (12 000/15 000 €). Autre rareté que ce Portrait de la princesse Zénaïde Youssoupoff, comtesse Soumarokoff-Elston (1861-1939), mère de Félix (voir photo page 24). Réputée pour sa beauté, elle était aussi, dit-on, la femme la plus élégante et la plus riche de Russie. Ce pastel est la seule œuvre connue de son amie Élisabeth Féodorovna (1864-1918), grande-duchesse de Russie. Retirée du monde après l’assassinat de son époux, le grand-duc Serge, le 17 février 1905, celle qui devient alors mère Élisabeth est arrêtée en mai 1918 sur ordre de Lénine. Emmenée en exil dans l’Oural, puis dans une bourgade des environs d’Ekaterinbourg, où elle retrouve des membres de la famille Romanov, elle est précipitée vivante dans un puits de mine de fer désaffecté. Son corps est découvert quelques mois plus tard par des soldats de l’Armée blanche. Aujourd’hui, elle est considérée dans son pays comme une martyre. Ce tableau est l’unique témoignage de son talent d’artiste.

 

École russe du début du XXe siècle. Portrait du prince Félix Félixovitch Youssoupoff (1887-1967), huile sur toile signée des initiales « M
École russe du début du XXe siècle. Portrait du prince Félix Félixovitch Youssoupoff (1887-1967), huile sur toile signée des initiales « M. C. », 80 63 cm (détail).
Estimation : 30 000/50 000 €

De Saint-Pétersbourg au château de Keriolet
Des gravures et des œuvres sur papier de paysages et de monuments (500 à 5 000 €), un bronze figurant les danseurs Vaslav Nijinski et Tamara Karsavina (voir ci-contre, 10 000/12 000 €), des étuis à cigarettes en or et en argent, des portraits photographiques ainsi qu’une bible (Saint-Pétersbourg, 1903) offerte à Irina pour son dixième anniversaire (1 000/2 000 €) complètent cette sélection. Sans oublier un livre d’or composé par la princesse Zénaïde pour sa résidence de Koreïz en Crimée de 1903 à 1912, portant poèmes, dédicaces et signatures autographes (2 000/3 000 €), et du mobilier, de style Louis XIII notamment, autrefois visible dans l’atypique château de Keriolet, près de Concarneau, propriété de la princesse Zénaïde Narischkine Youssoupoff, arrière-grand-mère de Félix. Les ultimes souvenirs de ceux que l’on disait «plus riches que le tsar» pourraient susciter une fois encore l’intérêt – presque exclusif – des collectionneurs et des institutions russes.

Friday 09 July 2021 - 11:00 - Live
Salle 1 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Coutau-Bégarie
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