Les derniers feux de la collection du Crédit foncier de France

On 07 January 2021, by Claire Papon

Des tableaux anciens, des objets, du mobilier, des tapisseries… une centaine d’œuvres quittent le siège parisien de cette institution du prêt immobilier. Derniers feux d’une époque…

Guillaume Tronchet (1867-1959), Projet d’agrandissement du Crédit foncier de France, plume et aquarelle, daté 30 mai 1912, 61 80 cm (détail).
Estimation : 500/600 

Si la vacation d’aujourd’hui n’est pas la première – la même maison de ventes ayant cédé des œuvres il y a une dizaine d’années de cette provenance –, elle en constitue l’épilogue. Depuis 2003, le Crédit foncier de France n’est plus propriétaire de son siège historique rue des Capucines, mais il en demeurait locataire jusqu’à ces derniers mois. L’histoire avait commencé le 28 février 1852, avec le décret de Louis-Napoléon Bonaparte instituant des sociétés de crédit foncier destinées à financer les activités agricoles. Un mois plus tard, la Banque foncière de Paris voit le jour, bientôt rebaptisée Crédit foncier de France. Ses missions les plus importantes ? Au fil du temps, le financement des travaux du baron Haussmann, la construction des établissements scolaires prévus par Jules Ferry, la modernisation de la flotte marchande, des prêts pour le logement des immeubles sinistrés après la Seconde Guerre mondiale…
 

Vue d’ensemble du bureau du gouverneur.
Vue d’ensemble du bureau du gouverneur.

Arrêt de l’activité
Développement, expansion, diversification se succèdent. Mais les choses se gâtent au milieu des années 1990 avec la crise de l’immobilier. Le 25 juin 1999, le Crédit foncier est adossé au groupe Caisse d’Epargne, puis à celui des Banques populaires, donnant naissance à la BPCE. Au printemps 2018, l’arrêt de l’activité commerciale du Crédit foncier est cependant actée. Les immeubles parisiens du 17-19, rue des Capucines sont vendus à l’émir du Qatar. L’établissement bancaire reste locataire de ce vaisseau de pierre du quartier de la place Vendôme. Une petite dizaine de dessins, certains signés Guillaume Tronchet (voir photo page de droite) et Charles Mewes, d’autres de l’école française début XXe (500/800 €), montrent le bâtiment édifié en 1726 par Michel Tannevot. Sur l’ancienne place Louis-le-Grand, les nouvelles élites fraîchement enrichies – financiers et fermiers généraux – sont nombreuses à se faire bâtir une demeure. François Castanier d’Auriac (1674-1759) est de ceux-là. Originaire de Carcassonne, il a fondé une banque à Paris avant de devenir directeur de la Compagnie des Indes. Accumulant une fortune considérable, qui lui vaut le surnom de «plus grand coquin de France», il échappe de peu à la faillite de Law. Le Crédit foncier s’installe en 1854 dans ce vaste hôtel de style Régence, avant d’investir également l’hôtel des Vieux, mitoyen.

 

Tapisserie en laine et soie représentant L’Europe, de la «Tenture des continents» d’après les cartons de Louis Van Schnoor, bordure armori
Tapisserie en laine et soie représentant L’Europe, de la «Tenture des continents» d’après les cartons de Louis Van Schnoor, bordure armoriée ornée de feuillages, fleurs et guirlandes, Bruxelles, fin du XVIIe siècle, 297 597 cm.
Estimation : 6 000/8 000 
Pendule ornée d’un amour avec Bacchus enfant en biscuit et bronze doré, base en porcelaine dure ornée de rinceaux «Salembier», Manufacture
Pendule ornée d’un amour avec Bacchus enfant en biscuit et bronze doré, base en porcelaine dure ornée de rinceaux «Salembier», Manufacture du duc d’Angoulême, cadran en émail signé «Schmitt à Paris», vers 1790, 35 52 10 cm.
Estimation : 6 000/8 000 


Portraits et grande décoration
Une centaine d’œuvres acquises de longue date avaient pour écrin les salons de réception, une salle à manger ou le bureau du gouverneur (voir photo page 22), à commencer par le Portrait d’Éléonore de Tolède et de son fils François de Médicis de l’atelier d’Agnolo di Cosimo, dit Bronzino (1503-1572). Ce panneau fait écho à celui du maître maniériste conservé à la galerie des Offices à Florence. La jeune femme (1522-1562), fille du vice-roi de Naples et épouse de Cosme Ier de Médicis, pose avec son fils cadet Giovanni. L’œuvre de Bronzino, peinte en 1545, est emblématique du portrait princier, et reflète le goût de l’illustre famille florentine pour l’artisanat textile et leur représentation. Banquiers de grande influence, les Médicis ont développé leurs activités dans le négoce du textile dès le milieu du XVe siècle. Bronzino, comme les artistes de son atelier, se doit de répondre aux exigences de ses mécènes. Minutie du détail, souci d’observation des matières, rien n’est laissé au hasard : la jeune mère, ainsi que son fils, est vêtue de soie et de velours pourpre rebrodés et rehaussés de fourrure. Notre panneau est modestement estimé 20 000/30 000 €. Même motif, même punition pour le portrait d’Antoine Crozat (voir encadré page 23) par Alexis-Simon Belle, celui de son épouse de l’atelier de Jacques André Joseph Aved étant annoncé à 10 000/15 000 €. Au chapitre des objets d’art et du mobilier, difficile de faire plus classique entre lustres à pendeloques d’époque ou de style, cartels Louis XV, candélabres, miroirs à parclose, commodes marquetées, consoles mouvementées, chaises et fauteuils presque par dizaines. Et quelques belles pendules dont ce modèle (voir photo ci-dessus), en biscuit et bronze doré, à décor d’un amour avec Bacchus. Le cadran est signé Jean-Nicolas Schmitt, la porcelaine de la manufacture parisienne du duc d’Angoulême. Fondée en 1781 par Christopher Dihl et Antoine Guérhard, cette dernière réalisait des pièces de qualité comparable à celles de Sèvres, dont elle n’hésitait d’ailleurs pas à débaucher les meilleurs ouvriers. Au décès de Guérhard, en 1791, elle fait vivre plus de 2 000 personnes et voit se succéder des visiteurs illustres comme la duchesse de Bourbon ou le gouverneur Morris, représentant des États-Unis à Paris et acheteur de porcelaines pour George Washington, Joséphine de Beauharnais et Napoléon. La manufacture est l’une des rares à Paris nées sous l’Ancien Régime à avoir survécu à la Révolution… Dans un genre plus spectaculaire, on a retenu deux tapisseries de Bruxelles, fin XVIIe, L’Europe (voir photo page de droite) et L’Amérique (6 000/8 000 €), issues de la «Tenture des continents». Commandée par le marchand anversois Naulaerts aux peintres Van Schnoor et Spirinx, cette dernière était constituée à l’origine de quatre tapisseries, chacune identifiable par des peuples et animaux indigènes. Un cinquième panneau s’y est ajouté, l’Australie, dont les Hollandais aperçurent les côtes en 1606, le territoire n’étant réellement exploré par James Cook qu’en 1770. Une série complète est conservée au musée national des Arts anciens de Lisbonne. Beaucoup plus anecdotique enfin, un ensemble de tambours de tirage (estimations de 300 à 1 200 €), utilisés pour tirer au sort les bénéficiaires du remboursement des obligations dans les années 1900, fait écho à la mission du Crédit foncier… 

Une ambition démesurée
 
Alexis-Simon Belle (1674-1734), Portrait d’Antoine Crozat, marquis du Châtel, revêtu de l’habit de l’ordre du Saint-Esprit, dont il fut le
Alexis-Simon Belle (1674-1734), Portrait d’Antoine Crozat, marquis du Châtel, revêtu de l’habit de l’ordre du Saint-Esprit, dont il fut le grand trésorier de 1715 à 1724, huile sur toile, 138 105 cm, cadre en bois doré du XVIIIe siècle.
Estimation : 20 000/30 000 

Intéressant parcours que celui des portraits d’Antoine Crozat (1655-1738) et de son épouse, la marquise du Châtel… Ils n’ont en effet jamais été séparés. Le premier, dont une étiquette mentionne qu’il aurait été peint en 1704, est l’œuvre de l’artiste parisien – élève de François de Troy –, Alexis-Simon Belle, le second étant une réplique ancienne de celui de Jacques André Joseph Aved (1702-1766). Conservés jusqu’en 1918 au château familial de Thugny, dans les Ardennes, nos tableaux passent ensuite dans les collections du comte Aymard de Chabrillan puis de la comtesse de Caumont-La Force. Sous le marteau de la maison Ader Picard Tajan, à Drouot le 17 décembre 1983, celui d’Antoine Crozat est adjugé 380 000 F (118 580 € en valeur réactualisée), celui de son épouse 80 000 F (soit 24 964 €), à la galerie Cailleux, auprès de laquelle le Crédit foncier en fait l’acquisition. Quel en sera ou quels en seront les prochains propriétaires dans quelques jours ? Collectionneurs, marchands et même musées devraient être sur les rangs, une version de l’atelier d’Alexis-Simon Belle étant conservée au musée du château de Versailles, tandis que celui de madame par Aved appartient au musée Fabre de Montpellier… Marie-Marguerite Crozat, née Legendre d’Armeny, représentée travaillant à sa tapisserie, a épousé Crozat en 1690. Financier et négociant de haute volée, ce dernier est le fils de Marc Antoine Crozat (1624-1690) – marchand-banquier à Millau et capitoul de Toulouse – et le frère de Pierre Crozat, trésorier de France, ami d’Antoine Watteau et célèbre collectionneur dont une partie des œuvres est entrée au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Personnage incontournable de son époque, méprisé par ses contemporains pour ses origines roturières, Antoine Crozat se rend indispensable à Louis XIV, à qui il offre la Louisiane. Enrichi notamment grâce au commerce maritime – et quelques affaires juteuses –, «l’homme le plus riche de France» selon Saint-Simon, qui ne le portait pas dans son cœur, est aujourd’hui presque oublié. Surnommé «Harpagon» à la fin de sa vie, il posséda plusieurs châteaux, des hôtels particuliers place Vendôme – l’un abrite le Ritz, l’autre l’hôtel d’Évreux –, et finança la construction du palais de l’Élysée en 1720.
Friday 22 January 2021 - 01:00 - Live
Salle 5-6 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Beaussant Lefèvre
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