Les Derain de René Gimpel : les musées forcés à la restitution

On 08 October 2020, by Vincent Noce

Les musées de Troyes et de Marseille vont devoir rendre les paysages fauves provenant de la spoliation du marchand René Gimpel, après sept années de bataille de ses descendants.

Le marchand d’art René Gimpel est mort en déportation, en janvier 1945.
Archives Gimpel - DR

La cour d’appel de Paris a infligé un sérieux revers à l’administration des musées en ordonnant, mercredi 30 septembre, la restitution de trois paysages de Derain aux cinq petits-enfants du marchand d’art René Gimpel, dont la Gazette a raconté l’histoire (voir page 28, n° 31, 2018). Le ministère de la Culture a « pris acte », en s’engageant à restituer « dans les meilleurs délais » les deux paysages de Cassis et une vue de moulin, qui se trouvent au musée Cantini de Marseille et au musée des beaux-arts de Troyes. Autrement dit, l’État renonce à se pourvoir en cassation. Renversant le jugement de première instance, la cour note « l’existence d’indices précis, graves et concordants », suffisants pour juger que les trois tableaux sont bien issus d’une spoliation. Dissipant le nuage de fumée dispersé par les musées lors de l’audience, elle considère qu’il n’y a aucun doute sur le fait que les tableaux concernés sont bien ceux acquis par Gimpel – l’un des plus grands marchands de l’époque – en 1921 à Drouot, lors des ventes Kahnweiler, qu’ils étaient en sa possession à Paris en 1940 et qu’ils ont, selon toute vraisemblance, été vendus avant sa mort cinq ans plus tard.
L’impossibilité de la preuve
Les magistrats reprennent à leur compte tous les arguments de la famille, selon laquelle le marchand, qui s’était enfui en zone italienne sur la Côte d’Azur, a utilisé des mots codés pour procéder à ces ventes en 1942. La cour a rejeté l’argument du ministère, selon lequel il fallait rejeter la restitution au motif qu’il n’y avait pas de « réelle certitude » quant aux dates exactes et conditions de ces ventes, ni donc de « preuves certaines de la spoliation ». « L’État, rétorque-t-elle, ne doit pas exiger de preuve impossible à rapporter », dans des circonstances aussi dramatiques et quatre-vingts ans après les faits. La cour souligne que René Gimpel était forcé de vendre en cachette, pour « financer son exil et sa survie, voire des actions de la Résistance ». Il est ainsi reproché au tribunal, dans le premier jugement qui donnait raison à l’État, de n’avoir « pas tenu compte du contexte historique, des circonstances et des difficultés dans l’administration de la preuve ». L’arrêt salue cependant « le considérable travail de recherche » conduit par la famille, qui a apporté de « nouveaux éléments » à sa décision, alors même que les musées ont été incapables de fournir la moindre recherche de provenance. L’insinuation, avancée par le ministère de la Culture, que des ventes opérées par un marchand auraient pu après tout être régulières est sèchement rejetée dans un passage éloquent : René Gimpel « a été déchu de tous ses droits, y compris celui d’exercer son commerce ; son domicile a été réquisitionné par le secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris ; une partie de son patrimoine a été confisquée ; il a été contraint à fuir ; faisant acte de résistant, il a été fait prisonnier à deux reprises, d’abord par les autorités françaises puis par les autorités allemandes qui l’ont, en définitive, déporté au camp de Neuengamme, où il est décédé en janvier 1945… Il a été privé de toute existence juridique, de toute possibilité légale de gagner sa vie et en définitive, de la vie. » Aussi « toutes les ventes auxquelles il a procédé pendant l’Occupation », quelles qu’en soient les conditions, « doivent être analysées comme des ventes forcées ». Cette démonstration ne manquera pas d’être reprise par des descendants de victimes, qui se voient trop souvent opposer l’argumentation selon laquelle des collectionneurs ou marchands juifs auraient pu procéder à des ventes « normales » à cette époque. Avocate de la famille Gimpel, maître Corinne Hershkovitch s’est réjouie de ce que « justice lui soit enfin rendue », tout en déplorant avoir eu à mener bataille contre l’État pendant sept longues années. C’est la seconde décision historique qu’elle obtient depuis l’arrêt de 1999 ordonnant au Louvre de restituer, aux héritiers d’un collectionneur juif italien, un Tiepolo et quatre autres tableaux qui avaient été récupérés en 1945 en Allemagne. À ses yeux, « rien n’a changé » dans l’hostilité de l’administration française envers les ayants droit, plus de vingt ans après les recommandations de la conférence de Washington. « Cet arrêt, dit-elle, réaffirme le droit de la preuve, contenu dans l’ordonnance d’avril 1945. Il confirme la validité des critères de cette ordonnance qui a pourtant été rédigée dans l’urgence à la Libération : c’est une leçon sur la vision qui a été celle de la France à l’époque et le manque de vision qu’on peut constater aujourd’hui. »
Dysfonctionnements
Ce jugement pointe aussi les dysfonctionnements des mécanismes en place. Même si le ministère de la Culture a cru bon dans sa réaction de rappeler les collections publiques à « l’importance des recherches de provenance», les musées renâclent toujours à conduire et publier un inventaire des biens à l’origine douteuse. Le gouvernement a effectivement renforcé une unité de recherche et de consultation dédiée au patrimoine culturel au sein de la commission d’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS). Mais, même si elle avait rendu un avis favorable à la restitution, celle-ci n’aurait pu s’opérer sans une loi de déclassement, qui aurait mis des années à être adoptée. Par contraste, la Justice a le pouvoir, grâce à l’ordonnance de 1945, d’annuler purement et simplement les acquisitions des musées, si bien que ces toiles de Derain n’ont jamais été leur propriété. Cet arrêt aura un impact sur les revendications à venir. Il intervient au moment où la CIVS est saisie du dossier de la vente de la collection d’Armand Isaac Dorville, en 1942 à Nice, dont seize tableaux se retrouvent aujourd’hui au Louvre, à Orsay, aux musées de Troyes et de Nice. Douze avaient été achetés directement à cette vente d’aryanisation pour le Louvre, par le conservateur René Huyghe.

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