Les bouquinistes en route pour l’Unesco

On 28 February 2019, by Anne Doridou-Heim

Avec leurs boîtes vertes posées en pointillé le long des quais parisiens, ils appartiennent au paysage urbain aussi sûrement que la tour Eiffel.

Bernard Boutet de Monvel (1881-1949), Les Bouquinistes, huile sur toile, 60 73 cm, Paris, Drouot, 23 mars 2018. Maigret (Th. de) OVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Adjugé : 55 616 €.


C’est officiel. Le 12 février, après de longues années d’engagement, Jérôme Callais, président de l’Association culturelle des bouquinistes de Paris, a obtenu leur inscription au patrimoine culturel immatériel français. L’étape indispensable pour concourir au club select du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Même si le chemin à accomplir est encore long, l’État français ne pouvant déposer une candidature que tous les deux ans, c’est une belle victoire et une promesse. Cette actualité invite à revenir au fil de la Seine sur l’histoire de l’un des plus vieux métiers de Paris. Les bouquinistes s’étalent sur près de quatre kilomètres, des deux côtés du fleuve, entre les 1er et 7e arrondissements, avec une concentration accrue dans le Quartier latin où leurs 226 boîtes vertes font véritablement partie du paysage de la capitale. Mais plus de quatre siècles après leur première installation sur le Pont-Neuf, qui n’avait jamais si bien porté son nom, ils souffrent. La baisse de la vente du livre les atteint directement, comme la montée des boîtes à souvenirs bas de gamme, véritables attrape-touristes en lieu et place des livres, estampes, affiches et photographies qui constituent le fonds de leur activité. Ouvrant la voie à une autre reconnaissance, cette inscription est bienvenue pour protéger ce qui peut être vu comme la plus grande librairie du monde à ciel ouvert. Anna Gavalda, qui soutient le projet, le confirme : «Paris, sans les bouquinistes, ne serait plus une fête…»
Ça, c’est Paris !
Leur histoire se conjugue en effet avec celle de la capitale et de la monarchie. Leur tradition remonte au «bon roi» Henri IV et s’écrit avec celle des petits marchands de livres d’occasion et autres colporteurs. Elle connaît aussi de nombreux soubresauts. Régulièrement assimilés à des receleurs, accusés de propager des pamphlets et des idées contraires à la morale, les bouquinistes voient souvent leur commerce interdit avant de pouvoir mieux reprendre. Il faut pourtant attendre 1789 pour que le mot «bouquiniste» apparaisse pour la première fois dans le dictionnaire de l’Académie française. Était ainsi nommé «celui qui vend ou achète des vieux livres, des bouquins». Dans son Dictionnaire universel de commerce paru en 1723, Savary les nomme «estalleurs» et dresse le portrait de «pauvres libraires qui n’ayant pas le moyen de tenir boutique, ni de vendre du neuf, estaloient de vieux livres sur le Pont-Neuf, le long des quais et en quelques autres endroits de la ville». C’est une ordonnance du 31 octobre 1822 qui reconnaît et règlemente la profession. En 1892, Octave Uzanne écrit Bouquinistes et bouquineurs. Physiologie des quais de Paris du pont Royal au pont Sully, la première monographie complète qui leur soit consacrée. Pour la mener à bien, l’auteur explique dans son préambule avoir «remué des rayons de bibliothèques, inventorié les catalogues, secoué la poussière du Journal de la Librairie […], fureté partout […]». Si l’ouvrage n’est pas tendre avec la profession et fut controversé, il constitue aujourd’hui une rare documentation recensant alors 156 membres s’occupant de 1 636 boîtes, contenants qui avaient été strictement codifiés l’année précédente. C’est en effet en 1891 que leurs détenteurs furent autorisés à les accrocher au parapet et à y laisser leur marchandise durant la nuit. Obligatoirement peintes en vert wagon, afin d’être en harmonie avec les autres éléments du mobilier urbain (fontaines Wallace, réverbères, colonnes Maurice, etc.), elles ne doivent pas dépasser deux mètres dix au-dessus du sol, une fois leur couvercle relevé, afin de ne pas boucher la vue. Les artistes vont rapidement s’emparer de ce sujet des plus vendeurs.
Les vues des quais et de leurs célèbres pensionnaires abondent, que ce soit par une belle journée estivale, au soleil couchant, à la lumière des réverbères, sous la neige… mais presque toujours avec la cathédrale Notre-Dame en toile de fond, tout particulièrement entre la fin du XIX
e siècle et les années 1950. Eugène Galien-Laloue (1854-1941) s’en fera une spécialité. Aujourd’hui, la mairie de Paris ne leur demande ni taxe ni loyer  ce qui fait du bouquiniste le seul commerçant parisien exempté , mais les bouquinistes doivent respecter un règlement strict et, sauf intempérie grave, ouvrir au moins quatre jours par semaine. Ils ont failli disparaître plusieurs fois lors des grandes transformations de Paris par Haussmann ou du percement des voies sur berge sous Georges Pompidou. Insubmersibles, ils ont à chaque fois survécu. Karl Lagerfeld, dont on connaît la passion pour les livres, n’avait pas hésité à reconstituer un petit bout des quais de Seine devant l’Institut, avec bien sûr les célèbres boîtes vertes, lors du défilé automne-hiver 2018-2019. Un joli coup de pouce…

À VOIR
Salon International du livre rare et de l’autographe, Grand Palais, avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe du 11 au 13 avril 2019. L’association culturelle des bouquinistes de Paris y sera présente.
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