Les Arts incohérents, du mythe à la réalité

On 04 May 2021, by Thomas Lenoir

La découverte inespérée d’œuvres et de documents relatifs aux Arts incohérents redonne à ce mouvement mythique de la fin du XIXe siècle une consistance que l’on pensait perdue à jamais.

Alphonse Allais, Des souteneurs, encore dans la force de l’âge et le ventre dans l’herbe, boivent de l’absinthe, avant 1897, rideau de fiacre.
© Galerie Johann Naldi

Si l’on peut tomber sur une toile de Caravage dans un grenier toulousain, ou sur un panneau de Cimabue dans une cuisine près de Compiègne, les maîtres anciens n’ont pas pour autant le monopole des grandes redécouvertes. Pour preuve : dix-sept œuvres réalisées pour les expositions des Arts incohérents ont été retrouvées par le marchand et expert Johann Naldi, dans une malle conservée chez des particuliers en Ile-de-France. À l’origine, sous l’impulsion de l’écrivain Jules Lévy, un groupe informel a organisé, sans idée préconçue, des expositions, des bals et des fêtes où régnaient la dérision et l’humour. Entre 1882 et 1896, quelque 660 artistes, poètes, comédiens et amateurs du monde de la presse ou du spectacle, se sont réunis dans le seul objectif d’amuser et de restaurer une gaîté mise à mal par le pessimisme qui envahit la fin de siècle dans une bonne partie de l’Europe. Parisiennes, ces manifestations ont rencontré un succès immédiat et ont essaimé en région, sans plus de cohérence, à Rouen en 1884, à Bourg-en-Bresse en 1886, à Nantes, Lille et Besançon en 1887, ou à Nancy en 1890. L’idée initiale était, selon Jules Lévy, de « faire une exposition de dessins exécutés par des gens qui ne sav[ai]ent pas dessiner » et de proposer une sorte de contre-Salon burlesque. Les Arts incohérents ont ainsi ouvert une brèche dans le sérieux du monde de l’art et posé, par-là, le premier jalon d’une histoire qui se poursuivra au siècle suivant avec Dada, le surréalisme, Marcel Duchamp, ou encore l’art brut.
 

Paul Bilhaud, Combat de Nègres pendant la nuit (détail du revers, fermé par deux panneaux de bois encastrés dans le châssis). © Galerie Jo
Paul Bilhaud, Combat de Nègres pendant la nuit (détail du revers, fermé par deux panneaux de bois encastrés dans le châssis).
© Galerie Johann Naldi


Une « avant » avant-garde ?
Montrée dans la chambre de bonne qu’occupe alors Jules Lévy à Paris, la première exposition des Arts incohérents réunit 159 œuvres et attire, en quelques heures, une foule de deux mille curieux, parmi lesquels Édouard Manet, Auguste Renoir, Camille Pissarro, Félix Fénéon et Richard Wagner. Le poète Paul Bilhaud y expose une toile entièrement recouverte de peinture noire, qu’il intitule Combat de Nègres pendant la nuit (sic) et que l’on pensait détruite. Retrouvée parmi les dix-sept œuvres mises au jour, cette toile légendaire, car souvent qualifiée de premier monochrome de l’histoire de l’art, montre à son revers l’étiquette « Arts incohérents – 4, rue Antoine-Dubois, 4 PARIS ». Une seconde étiquette porte, en outre, le numéro « 15 », soit celui qui est attribué à l’œuvre dans le catalogue accompagnant l’exposition et publié par la revue du cabaret Le Chat noir, le 1er octobre 1882. Dans le sillage de Paul Bilhaud, le poète Alphonse Allais explore, à son tour, la veine humoristique du monochrome à travers une suite d’objets, dont l’un compte également parmi les dix-sept œuvres réunies dans la malle. Il ne s’agit pas de la feuille de bristol uniformément blanche qu’Allais expose sous le titre Première Communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige en 1883, ni du morceau d’étoffe écarlate intitulé Récolte de tomates sur le bord de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques en 1884. Non moins amusante, l’œuvre de l’écrivain ici retrouvée est un rideau de fiacre en tissu vert, dont le cylindre porte une plaque métallique indiquant le titre : Des souteneurs, encore dans la force de l’âge et le ventre dans l’herbe, boivent de l’absinthe. Tandis que Bilhaud recouvre sa toile d’une teinte uniforme, Allais choisit des objets qu’il expose tels quels et se décrit, en 1897, comme un « artiste monochroïdal ». Accompagnés de titres qui se veulent drôles, ces objets n’en sont pas moins considérés par leurs auteurs comme des œuvres d’art à part entière – ce qui les inscrit dans une généalogie de l’art moderne où ils apparaissent rétrospectivement, et non sans anachronisme, comme les premier monochrome et premier ready-made conservés de l’histoire de l’art.

 

Paul Bilhaud, Combat de Nègres pendant la nuit, 1882, huile sur toile. © Galerie Johann Naldi
Paul Bilhaud, Combat de Nègres pendant la nuit, 1882, huile sur toile.
© Galerie Johann Naldi


L’art de la dérision
Bien que leur ombre se projette sur les avant-gardes des années 1910, les Arts incohérents n’en sont pas moins bien de leur temps, en ce XIXe siècle finissant. Leur radicalité est une réaction à la pompe du Salon et de ses circuits officiels, ce que perçoit Jean Léon Gérôme, peintre académique s’il en est, lorsqu’il qualifie leurs événements d’« attentat à l’Art ». Les Incohérents parodient volontiers les grands habitués du Salon annuel – Pierre Puvis de Chavannes, Ernest Meissonier et Jean-Jacques Henner en tête – et produisent des catalogues alignés sur les livrets du même Salon. À ceci près que tout y est évidemment tourné en dérision et que des calembours tels que « Acquis par l’État – l’État c’est moi » y fleurissent. Leur humour corrosif emprunte à la tradition du dessin de presse et de la caricature qui prospère après la chute du second Empire. Mais, lorsque le musée d’Orsay consacre une remarquable exposition-dossier aux Arts incohérents en 1992, celle-ci ne montre presque que des documents d’archives, faute d’avoir retrouvé la trace d’œuvres conservées. S’il rend ainsi aux Incohérents un fragment de leur corpus, l’ensemble redécouvert par Johann Naldi se démarque également par le soin avec lequel il a été réuni. Ses composantes proviennent de différentes expositions et comprennent aussi bien des dessins préparatoires à certaines œuvres montrées que les cartons d’invitation aux événements incohérents. S’il s’avère impossible de retracer leur provenance, leur propriétaire initial a sans doute été particulièrement proche du mouvement. Un organisateur ou un artiste souhaitant conserver des traces de ces manifestations éphémères ? Un collectionneur de la première heure soucieux de réunir des œuvres représentatives de l’évolution des Arts incohérents dans le temps ? Johann Naldi s’est entouré des meilleurs experts pour réfléchir à cette question et prévoit de présenter les dix-sept œuvres au public à la fin de l’année 2021. Un livre collectif sera publié à cette occasion, afin d’apporter quelques réponses aux interrogations toujours ouvertes et de proposer de nouvelles hypothèses sur ces œuvres et le mouvement artistique dont elles émanent. Les conservateurs de musées ou les historiens de l’art qui ont vu l’ensemble approuvent unanimement son authenticité et une expertise technique de laboratoire a également été réalisée sur Combat de Nègres pendant la nuit : rien de suspect n’y a été décelé. La toile a, en outre, été confiée à des fins de restauration à Laurence Baron-Callegari, qui avait déjà allégé les vernis et retiré les repeints du Caravage de Toulouse.
Des Incohérents qui sont sans équivalent
Se pose désormais la délicate question du devenir de cet ensemble exceptionnel, que Johann Naldi souhaiterait ne pas éclater afin de lui conserver sa cohérence. Les musées français ont manifesté leur intérêt, mais une demande de passeport permettant une vente à l’étranger a également été déposée devant la commission consultative des trésors nationaux. Du chef-d’œuvre au document, du monochrome à la caricature et du ready-made à l’objet de curiosité, la qualification de ces pièces atypiques interroge jusqu’au statut même de l’œuvre d’art. Plus ardue encore est la question de leur valeur : comment déterminer le juste prix d’œuvres certes mythiques, mais dont aucun équivalent n’est jamais passé sur le marché ? Le dénouement de cette histoire sera connu prochainement, mais il est d’ores et déjà certain que les Arts incohérents n’en ont pas fini de chambouler les habitudes du monde de l’art.

à lire
Daniel Grojnowski et Denys Riout, Les Arts incohérents et le rire dans les arts plastiques, éditions Corti, 2015, 24 €.
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