Les anges déchus de Las Vegas

On 30 September 2016, by Stéphanie Pioda

Christian Lutz pose son regard sur les excès et les dérives de la ville où règnent les jeux d’argent et le divertissement. Le résultat est un livre, véritable petit bijou et condensé de la pertinence du photographe.

Image issue de l’ouvrage d’Insert Coins, de Christian Lutz. Éditions André Frère.
© Christian Lutz

Las Vegas. La nuit glisse sur ses naufragés qui errent dans les rues de Downtown (son centre historique) : la fin du rêve a sonné pour ces anges déchus quittant les rives de l’illusion pour accoster au port du monde réel. Le temps d’une nuit, ils ont voulu larguer les amarres et s’échapper pour vivre le mirage de la liberté artificielle. Ne dit-on pas « what happens in Vegas stays in Vegas» («ce qui se passe à Vegas reste à Vegas») ? Appelée d’abord «Sin City», la ville du péché, elle revendique depuis les années 2000 le titre de «capitale mondiale du divertissement» avec ses 35 millions de visiteurs par an. Un comble pour une ville fondée en plein désert par des mormons ! On y vient pour des congrès professionnels, mais aussi pour lâcher prise et flirter avec les excès en tout genre : «L’argent facile, les mœurs éclatées, la jouissance à portée de main, tout ce qui se rattache à la dérive de l’être humain», analyse le photographe Christian Lutz (né en 1973). Lui aussi est là, mais pour mettre en lumière ces désillusions, avec un œil incisif et bienveillant à la fois : un couple enduit de poudre d’or écroulé contre une porte, un homme portant sa valise et enveloppé d’une couverture de survie, arrêté devant un écran géant où une femme dévêtue fait un show, un autre gisant au sol, semblant vaincu par l’enseigne lumineuse représentant un cavalier espagnol, Spiderman traversant la rue, un barbu torse nu portant une jupe… Autant d’individus, confrontés à la solitude et à la détresse, que le photographe n’aborde jamais avec un voyeurisme malsain mais toujours avec empathie. Il réussit à garder une distance et un certain respect : les images sont axées sur le sujet, car tout est «centré sur l’humain», complète Christian Lutz. « Mon travail ici s’apparente à la street photography, les images sont réalisées rapidement, avec une distance narrative s’appuyant sur une sorte d’anonymat. Je ne fais que passer, comme la plupart des gens ici. »  

« Les images sont réalisées rapidement, avec une distance narrative s’appuyant sur une sorte d’anonymat […] »

Cette plongée dans le Vegas nocturne a donné naissance à un livre au titre ironique, Insert Coins, une invitation à poursuivre une partie qui emporterait encore plus ces âmes à la dérive. «La construction de l’ouvrage est pensée comme un air mélodique et sombre, un blues, et ça se termine par la mort, avec un décollage au-dessus de Vegas.» Il ne faut cependant pas y lire une vision désespérée : «J’ai pris cette ville comme un terrain expérimental et une bulle permettant des échappées de poésie.» Là est la force de Christian Lutz : jouer sur l’imaginaire et la subjectivité pour suggérer. Aucun texte ni aucune légende n’accompagnent cet ouvrage à la mise en pages sobre : les photos sont suffisamment parlantes et se passent de mots. Il nous livre le fruit de son documentaire sans en orienter la lecture, afin que notre sensibilité fasse partie du processus de réception de ses images. Christian Lutz n’est pas un photographe de la contemplation. Il poursuit un décryptage anthropologique de la société et prend position, à travers ses images, en dénonçant non pas des individus, mais tout un système qui les digère. Une marque de fabrique de son travail depuis quelques années, avec sa trilogie autour des pouvoirs : politique, dans le livre Protokoll (2007), économique dans Tropical Gift (2010) et religieux, dans In Jesus’ Name (2012). Le troisième avait été interdit suite à une plainte déposée par des membres de l’église évangélique International Christian Fellowship (ICF) en 2013, alors que l’auteur avait eu l’autorisation du pasteur principal, Leo Bigger, et que son travail en immersion l’oblige à photographier à 50 centimètres du sujet… Impossible de feindre la surprise. Ce procès en deux temps n’a cependant pas permis d’aborder le fond du problème : la liberté d’expression, petit à petit grignotée, ce qui rend de plus en plus difficile le travail des photographes et des photojournalistes. Il aime à rappeler que «la lucidité permet la résistance». C’est un autre message politique qu’il transmet à travers la poésie, et qu’il prolonge actuellement dans les arcanes du populisme. Un prochain livre…
 

  

 

À lire
Insert Coins, par Christian Lutz, un ouvrage relié, couverture rigide, 19 x 24 cm, 96 pages, 47 photographies
en quadrichromie,
André Frère Éditions. Prix : 29,50 €.
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